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Jour 195 ☾ — Dieu contre les nations : plus qu'un jugement

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Résumé : Le frère Paul-Adrien poursuit la série des oracles d'Isaïe contre les nations : Moab (chapitres 15 et 16), puis Damas et Éphraïm (chapitre 17), avec cette remarque troublante qu'Israël se trouve rangé au nombre des autres nations. Le commentaire dégage la structure tripartite commune à Isaïe, Jérémie et Ézéchiel — jugement du peuple élu, oracles contre les nations, restauration — et montre que ces oracles interdisent toute lecture provincialiste de l'histoire sainte. Dieu y cesse d'être un dieu tribal pour apparaître comme le souverain de toute l'histoire humaine : c'est le monothéisme comme manière de concevoir l'histoire, régie par un seul acteur. Enfin, la pédagogie divine va du particulier à l'universel puis revient au particulier, préparant une religion catholique qui garde pourtant la saveur d'Abraham et des prophètes — ce que Jésus accomplira dans l'évangélisation des nations.

Introduction

Livre d'Isaïe. Nous continuons notre série d'oracles contre les nations. D'abord Isaïe chapitre 15, contre Moab — il sera question d'un trône fondé sur la justice — et ensuite, parce qu'ils appartiennent au même groupe géographique, Isaïe 16 et 17, des oracles contre la Syrie, Damas, et contre Éphraïm, le royaume d'Israël au nord. Tiens, Israël qui est mis au rang des autres nations. Ça veut dire des choses, ça ? Je vous laisse écouter.

Lecture : Isaïe 15-16

Proclamation sur Moab.

Depuis la nuit où Ar fut dévasté, Moab est réduite au silence. Depuis la nuit où Qir fut dévasté, Moab est réduite au silence. On monte au sanctuaire, à Dibone, au lieu sacré, pour y pleurer. Sur Nebo et sur Mèdeba, Moab hurle de douleur. Ils ont tous la tête rasée, ils ont tous la barbe coupée. Dans les rues, ils se revêtent de toile à sac. Sur les toits et sur les places, tout le monde hurle et fond en larmes.

C'est pourquoi Moab hurle sur Moab. Il n'est que hurlement. Pour le gâteau de raisin de Qir-Harèseth, vous gémissez tous abattus, car ils dépérissent, les vignobles de Hèshbone, la vigne de Sibma, dont les maîtres des nations ont saccagé les grappes rouges. Ses sarments allaient jusqu'à Yazèr, ils se perdaient dans le désert, ses rejetons s'étendaient au-delà de la mer.

C'est pourquoi, avec Yazèr, je pleure la vigne de Sibma. Je t'arrose de mes larmes, Hèshbone, car sur tes récoltes et tes moissons une clameur s'est abattue. Joie et liesse disparaissent des vergers. Dans les vignes, plus de chant de jubilation. Au pressoir, le fouleur ne foule plus le raisin. J'ai fait cesser les clameurs.

C'est pourquoi, comme une cithare, mes entrailles frémissent sur Moab, et mon cœur sur Qir-Hèresse. On verra Moab s'épuiser sur le lieu sacré, entrer au sanctuaire pour prier, et ne rien obtenir.

Telle est la parole que le Seigneur prononça sur Moab autrefois. Et maintenant, le Seigneur déclare : « D'ici trois ans, jour pour jour, la gloire de Moab ne comptera plus. Malgré toute sa multitude, il en restera très peu, un reste insignifiant. »

Lecture : Isaïe 17

Proclamation sur Damas.

Voici Damas, rayée d'entre les villes, pour devenir un champ de ruines. Abandonnées, les villes d'Aroër seront livrées aux troupeaux. Ils s'y coucheront, et personne qui les dérange. Éphraïm sera privé de forteresse, et Damas de royauté. Il en sera du reste d'Aram comme il en est de la gloire d'Israël, oracle du Seigneur de l'univers.

Ce jour-là, la gloire de Jacob faiblira, sa chair s'amaigrira. Ce sera comme à la moisson quand le blé est ramassé, que les épis sont recueillis à brassées et rassemblés au val des Refaïm. Il n'y restera presque rien à glaner, comme à la cueillette des olives : deux, trois olives à la cime des plus hautes branches, quatre ou cinq sur les meilleurs rameaux, oracle du Seigneur, le Dieu d'Israël.

Ce jour-là, l'homme regardera vers celui qui l'a fait et portera les yeux vers le Saint d'Israël. Il ne regardera plus vers les autels faits de ses mains. Il ne verra plus ce que ses doigts avaient fait, ni les poteaux sacrés, ni les colonnes à encens.

Ce jour-là, les villes de refuge seront abandonnées, comme furent abandonnés les bois et les cimes devant les fils d'Israël. Ce sera une désolation.

Tu as oublié ton Dieu, ton Sauveur. Tu ne t'es plus souvenu de ton rocher, ton refuge. Tu sèmes des espèces étrangères. Le jour même où tu les plantes, tu les vois pousser. Dès le matin, tu vois fleurir ce que tu as semé. Mais la récolte t'échappe au jour de la maladie, du mal incurable.

Malheur ! C'est le grondement des peuples innombrables qui grondent comme gronde la mer, le rugissement de nations qui rugissent comme rugissent les eaux puissantes. Ces nations rugissent comme rugissent les grandes eaux. Mais le Seigneur les menace, elles fuient au loin, chassées comme la paille par le vent des montagnes, comme le tourbillon de poussière par l'ouragan. Et le soir venu, c'est l'épouvante. Avant le matin, elles ne sont plus. Telle est la part de ceux qui nous dépouillent, le sort de ceux qui nous mettent au pillage.

Commentaire

Que ce soit dans Jérémie, que ce soit dans Ézéchiel — qu'on est encore en train de lire —, que ce soit dans Isaïe, il y a toujours une structure tripartite. On commence, en introduction, par le jugement d'Israël ou de Juda, en tout cas du peuple élu. On dénonce, on appelle à la conversion, il y a des prophéties de châtiment. Et ensuite, deuxième partie, une série d'oracles contre les nations. On avait ça dans Jérémie, on a ça en ce moment dans Isaïe, et on aura ça encore dans Ézéchiel. Et ensuite, vous aurez une troisième partie sur la restauration d'Israël.

La question, c'est : pourquoi est-ce qu'au centre, il y a toujours des oracles contre les nations ? On pourrait dire, c'est une manière de protéger Juda en maudissant ses voisins. Sauf que ça ne marche pas, parce qu'en critiquant les autres nations, c'est une manière implicite que Dieu a de dire que Juda se comporte comme ces autres nations. Et en fait, en critiquant ces nations, c'est aussi une manière de critiquer les alliances politiques que Juda fait avec elles. Ça ne sert à rien de s'appuyer sur elles, de toute façon elles ne valent rien. Donc ce n'est pas du tout une manière de protéger Juda. Au contraire, c'est une manière de montrer sa fragilité.

Maintenant, autre signification de ces oracles contre les nations, peut-être plus profonde. Pourquoi est-ce qu'il y a des oracles contre les nations ? Souvenez-vous, dans la révélation de Dieu, Dieu commence par être lié à un peuple et à une terre. Au début, on a l'impression que le Dieu d'Israël, c'est une sorte de dieu tribal. On s'était même posé la question : maintenant qu'en Israël il y a un roi, quelle va être la place de Dieu ? Il va falloir que Dieu s'élève au-dessus des rois. Et je vous avais dit qu'un jour viendrait où, cette fois-ci, Dieu ne serait plus pensé comme un roi, le roi d'Israël, mais comme un empereur, le roi des rois. Là, on y est.

C'est pour ça qu'il y a ces oracles contre les nations. C'est-à-dire que Dieu n'est pas un petit dieu tribal, il est le Seigneur de toute l'histoire humaine. Ces oracles contre les nations, c'est la preuve que Dieu est souverain sur toutes les nations, pas seulement sur Israël. Et ça, ce n'était pas du tout évident à l'époque. Normalement, quand deux nations se faisaient la guerre, c'étaient deux dieux qui s'affrontaient, et on allait voir qui était le plus fort. Et là, Israël vous dit : non, non, non, pas du tout. C'est un seul Dieu qui fait la guerre et qui se sert des uns pour corriger les autres. Ce qui est une autre manière de percevoir et l'histoire, et la religion.

On appelle ça le monothéisme. Le monothéisme, ce n'est pas une idée philosophique sur l'unicité de Dieu, c'est aussi le fait de concevoir l'histoire comme régie par un seul acteur. Donc en fait, c'est Dieu qui est en train de gagner en transcendance et qui est en train de sortir par le haut de cette petite histoire d'un petit pays qui a fini par l'énerver. Les oracles contre les nations, c'est ce qui empêche toute lecture provincialiste de l'histoire sainte. Il n'est pas seulement question de Juda, il est question de la terre entière. Bon, tout le monde me suit ?

Continuons maintenant de creuser encore la richesse théologique de ces oracles contre les nations. Qu'est-ce qu'ils signifient aussi ? Ce qu'il y a à chaque fois au cœur de ces oracles, c'est à la fois l'injustice, l'idolâtrie, mais aussi ce qui commence à faire jour : la dénonciation de l'orgueil et de l'arrogance, qui commence à devenir le péché contre lequel Dieu s'élève. Un jour, cet orgueil qui dépasse l'Empire assyrien et l'Empire babylonien, on lui donnera un visage : celui du diable. Donc on gagne en profondeur morale.

Continuons de creuser. Ce que ça souligne aussi, ces oracles contre les nations, c'est qu'il y a un ordre dans la révélation. Une pédagogie divine qui commence par le particulier — un peuple que Dieu a choisi, le peuple israélite — pour ensuite s'étendre à l'universel, toutes les nations. On a dit que c'était la souveraineté de Dieu qui, comme un empereur, l'empereur des empereurs, régnait sur toutes les nations. Mais ça va encore plus loin. On va du particulier à l'universel. Ensuite, on retourne de l'universel au particulier.

Je vous ai dit qu'il y aurait une troisième partie, la restauration. Dieu finira par rétablir son peuple à Jérusalem. Et vers Jérusalem convergeront alors toutes les nations que Dieu avait si durement critiquées. On ne l'a pas encore tout à fait vu dans Isaïe, mais ça viendra. Par contre, on l'avait déjà vu dans les petits prophètes.

Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que Dieu entend établir sur la terre une religion universelle. J'allais dire catholique — katholikos, universelle. Sauf que cette religion universelle, ce n'est pas une religion abstraite faite de tolérance et de syncrétisme, où tout est dans tout et réciproquement. C'est une religion bien particulière. C'est une religion qui a gardé ses caractéristiques, sa saveur et ses particularités. C'est vers la religion d'Israël, vers le temple de Jérusalem, que toutes les nations vont venir un jour converger.

On pourrait se dire que c'est le retour, la victoire du provincialisme. On était sur une petite religion, puis une religion universelle, et maintenant on redevient une petite religion d'un peuple. Non, non, non, non, non. Le fait de revenir au particulier ici, après avoir fait exploser le cadre du provincialisme, c'est ce qui permet d'avoir une religion qui a des caractéristiques et des saveurs particulières. C'est ce qui a permis de ne pas diluer le message dans une sorte de grande religion qui ne finirait plus que par parler d'amour et de paix, ce qui à la fin ne veut plus rien dire. Non, c'est la religion des prophètes. C'est la religion d'Abraham.

Et ça, c'est ce qu'un jour accomplira Jésus. Les oracles contre les nations deviendront l'évangélisation des nations. Le rassemblement à Jérusalem deviendra l'ouverture de l'Église aux païens.

Alors, j'en parle avec Isaïe parce que probablement c'est Isaïe qui a été le premier à structurer ainsi son message : structure tripartite, d'abord contre Juda, puis ensuite oracles contre les nations, passage à l'universel, et ensuite restauration, convergence vers Jérusalem. Mais c'est cette structure que reprendra ensuite Jérémie et, plus tard on le verra, Ézéchiel. Et oui, il y a tout ça derrière ces oracles contre les nations. Alors, je suis d'accord avec vous pour dire que ce n'est pas évident, évident, de les voir au détour des versets des textes. C'est pour ça qu'il y a des commentaires, les enfants. Alors c'est vrai aussi qu'au fur et à mesure du texte d'Isaïe, vous allez voir, ça va être de plus en plus clair.

Bon, on prie, hein. C'est l'heure.

Prière

Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Amen.

Seigneur, tu es le Dieu de mon cœur, mais tu es aussi le maître de l'histoire. Tu vois mes fautes, tu vois aussi les fautes de ton peuple, tu vois aussi les fautes de l'humanité entière. Et pourtant, tu ne détournes jamais tes regards, ni d'elles, ni de moi.

Je suis petit devant toi, Seigneur. Purifie mon cœur. Fais-moi entendre ta voix au milieu du bruit des nations. Apprends-moi à me diriger, moi aussi, vers cette nouvelle cité que mon cœur attend, vers l'objet de mon désir, vers cette Jérusalem nouvelle.

Tu m'as promis le retour. Quand tout semble perdu, apprends-moi à espérer. Je remets ma vie, mes questions, dans tes mains. Fais ce que tu voudras, j'ai confiance. Amen.


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