Ăclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA â sources patristiques, contexte historique et liturgique.
Ac 2, 36-41
Le discours de Pierre Ă la PentecĂŽte, dont notre pĂ©ricope constitue la conclusion et le point culminant, est le premier des grands discours kĂ©rygmatiques des Actes des ApĂŽtres. Luc, qui compose son Ćuvre vers 80-85 ap. J.-C., suit ici une convention historiographique hĂ©ritĂ©e de Thucydide : les discours ne sont pas des transcriptions verbatim mais des compositions littĂ©raires qui condensent le cĆur du message. Le verset 36 fonctionne comme une propositio rhĂ©torique â lâĂ©noncĂ© central que tout le discours prĂ©cĂ©dent (Ac 2, 14-35) a prĂ©parĂ© par lâexĂ©gĂšse de JoĂ«l 3 et du Psaume 110. Le double titre « Seigneur et Christ » (Kyrion kai Christon) est dâune densitĂ© thĂ©ologique remarquable : Kyrios, dans la Septante, traduit le tĂ©tragramme divin YHWH, tandis que Christos traduit mÄĆĄĂźaáž„, lâoint attendu par IsraĂ«l. Pierre affirme donc que JĂ©sus crucifiĂ© est Ă la fois le Messie dâIsraĂ«l et celui qui partage le Nom mĂȘme de Dieu. La formule « Dieu lâa fait » (epoiÄsen) ne signifie pas que JĂ©sus devient Seigneur Ă ce moment-lĂ â ce qui contredirait la christologie lucanienne elle-mĂȘme (Lc 1, 35 ; 2, 11) â mais que la rĂ©surrection et lâexaltation manifestent publiquement ce quâil est. On est ici dans une christologie de lâintronisation, non de lâadoption.
Lâeffet du discours sur les auditeurs est dĂ©crit par une expression saisissante : « ils furent transpercĂ©s au cĆur » (katanygÄsan tÄn kardian). Le verbe katanyssĆ (transpercer, piquer violemment) nâapparaĂźt quâici dans le Nouveau Testament. Il exprime un choc existentiel, une brisure intĂ©rieure provoquĂ©e par la prise de conscience que celui quâils ont livrĂ© Ă la croix est prĂ©cisĂ©ment celui que Dieu a glorifiĂ©. La question « que devons-nous faire ? » (ti poiÄsĆmen) rappelle celle des foules Ă Jean le Baptiste (Lc 3, 10) et celle du geĂŽlier de Philippes (Ac 16, 30). Luc construit ainsi un schĂ©ma rĂ©current : la proclamation kĂ©rygmatique produit la compunctio cordis (la componction du cĆur), qui ouvre Ă la conversion. Ce nâest pas un remords stĂ©rile mais une ouverture Ă la transformation.
La rĂ©ponse de Pierre articule quatre Ă©lĂ©ments en sĂ©quence : conversion (metanoÄsate), baptĂȘme (baptisthÄtĆ), pardon des pĂ©chĂ©s (aphesis hamartiĆn) et don de lâEsprit Saint. Le terme metanoia (conversion, retournement de lâesprit) dĂ©signe bien plus quâun regret moral : câest un changement radical dâorientation existentielle, un retournement du regard vers Dieu. Le baptĂȘme est administrĂ© « au nom de JĂ©sus Christ » (epi tĆ onomati IÄsou Christou), formule qui pose une question dĂ©battue parmi les exĂ©gĂštes : sâagit-il dâune formule baptismale historique distincte de la formule trinitaire de Mt 28, 19, ou bien dâune maniĂšre de dire « sous lâautoritĂ© de » ? La plupart des spĂ©cialistes considĂšrent aujourdâhui que lâexpression lucanienne dĂ©signe lâinvocation du nom de JĂ©sus sur le baptisĂ© plutĂŽt quâune formule liturgique prĂ©cise, et que la formule trinitaire sâest fixĂ©e progressivement dans la pratique ecclĂ©siale.
Lâhorizon de la promesse est ensuite Ă©largi de maniĂšre spectaculaire : « pour vous, pour vos enfants et pour tous ceux qui sont loin » (pasin tois eis makran). Lâexpression « ceux qui sont loin » fait Ă©cho Ă Is 57, 19 (« paix Ă celui qui est loin et Ă celui qui est proche ») et anticipe lâouverture aux paĂŻens qui structurera toute la suite des Actes (cf. Ac 10 ; 15 ; Ep 2, 13.17). Pierre, au seuil mĂȘme de lâĂglise naissante, pose le principe dâune universalitĂ© que lui-mĂȘme mettra du temps Ă comprendre pleinement â comme le montrera lâĂ©pisode de Corneille. La clause « aussi nombreux que le Seigneur notre Dieu les appellera » (hosous an proskalesÄtai Kyrios) rattache cette universalitĂ© Ă lâinitiative divine : lâappel prĂ©cĂšde la rĂ©ponse humaine.
Jean Chrysostome, dans ses HomĂ©lies sur les Actes des ApĂŽtres (HomĂ©lie VII), souligne que la puissance du discours de Pierre ne vient pas de son Ă©loquence â lui, le pĂȘcheur galilĂ©en â mais de lâEsprit Saint qui vient de descendre. Il note que Pierre commence par blesser (katanyssĆ) avant de guĂ©rir, comme un mĂ©decin qui ouvre la plaie pour y appliquer le remĂšde de la conversion. Augustin, dans le Sermon 269 pour la PentecĂŽte, mĂ©dite sur le nombre « trois mille » en le rapprochant des trois mille morts lors de lâĂ©pisode du veau dâor (Ex 32, 28) : lĂ oĂč la Loi gravĂ©e sur pierre tue, lâEsprit Ă©crit sur les cĆurs et vivifie. Cette typologie SinaĂŻ/PentecĂŽte â la Loi donnĂ©e cinquante jours aprĂšs la PĂąque juive, lâEsprit donnĂ© cinquante jours aprĂšs la PĂąque chrĂ©tienne â est ancienne dans la tradition et thĂ©ologiquement fĂ©conde.
Lâexhortation finale de Pierre, « dĂ©tournez-vous de cette gĂ©nĂ©ration tortueuse » (geneas skolias), reprend le vocabulaire de Dt 32, 5 (le cantique de MoĂŻse), oĂč IsraĂ«l infidĂšle est qualifiĂ© de « gĂ©nĂ©ration perverse et tortueuse ». Le choix de ce terme nâest pas une condamnation ethnique mais un appel prophĂ©tique classique : Pierre se situe dans la lignĂ©e des prophĂštes qui appellent IsraĂ«l Ă revenir Ă son Dieu. Le verbe « sauvez-vous » (sĆthÄte, Ă lâimpĂ©ratif passif) est remarquable : il sâagit littĂ©ralement de « laissez-vous sauver », ce qui implique que le salut est dâabord un don reçu avant dâĂȘtre une dĂ©cision prise. Enfin, le sommaire final â « ceux qui accueillirent sa parole furent baptisĂ©s, environ trois mille Ăąmes » â inaugure une sĂ©rie de sommaires lucaniens (Ac 2, 42-47 ; 4, 32-35 ; 5, 12-16) qui dessinent le visage idĂ©al de la communautĂ© primitive. Le chiffre « trois mille » nâa peut-ĂȘtre pas de valeur statistique prĂ©cise, mais il signifie une moisson abondante et immĂ©diate : la Parole, quand elle est portĂ©e par lâEsprit, produit du fruit au centuple.
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