Ăclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA â sources patristiques, contexte historique et liturgique.
Gn 2, 7-9 ; 3, 1-7a
Le rĂ©cit de GenĂšse 2-3, attribuĂ© par la critique Ă la tradition yahviste (J), constitue lâun des textes fondateurs de lâanthropologie biblique. RĂ©digĂ© probablement Ă lâĂ©poque salomonienne (Xe siĂšcle av. J.-C.), ce rĂ©cit mythique â au sens noble du terme, câest-Ă -dire un rĂ©cit qui dit une vĂ©ritĂ© sur lâorigine et la condition humaine â ne vise pas Ă dĂ©crire un Ă©vĂ©nement historique datable, mais Ă rĂ©pondre aux questions fondamentales : pourquoi lâhomme souffre-t-il ? Pourquoi meurt-il ? DâoĂč vient le mal ? Le texte se distingue du rĂ©cit sacerdotal de GenĂšse 1 par son style narratif concret, son vocabulaire anthropomorphique appliquĂ© Ă Dieu, et sa tonalitĂ© dramatique. Les premiers destinataires, dans un contexte oĂč les mythologies mĂ©sopotamiennes proposaient leurs propres rĂ©cits dâorigine (Enuma Elish, ĂpopĂ©e de Gilgamesh), recevaient ici une vision radicalement diffĂ©rente : lâhomme nâest pas créé pour servir les dieux ni par accident, mais par un acte dĂ©libĂ©rĂ© dâamour.
Lâacte crĂ©ateur est dĂ©crit par deux verbes complĂ©mentaires : yatsar (« modeler », terme de potier) et naphah (« insuffler »). Lâhomme est ainsi âadam tirĂ© de la âadamah (jeu de mots intraduisible : « glaiseux » tirĂ© de la « glaise »), soulignant Ă la fois son enracinement terrestre et sa fragilitĂ©. Mais ce qui le distingue radicalement, câest le neshamah hayyim, le « souffle de vie » insufflĂ© directement par Dieu. Lâhomme devient alors nephesh hayyah, « ĂȘtre vivant » â littĂ©ralement « gorge vivante », siĂšge du dĂ©sir et de la vie. Cette anthropologie est unitaire : lâhomme nâa pas une Ăąme, il est une Ăąme incarnĂ©e. Le jardin dâĂden, situĂ© « Ă lâorient » (miqqedem), Ă©voque un lieu primordial de communion avec Dieu, un espace liturgique avant la lettre oĂč lâhomme est placĂ© pour « cultiver et garder » (âabad et shamar) â verbes qui seront repris pour le service du Temple.
Le serpent (nahash) est prĂ©sentĂ© comme le plus âarum (« rusĂ© », « astucieux ») des animaux â terme qui fait Ă©cho ironiquement Ă âarummim (« nus ») du verset 25 du chapitre 2 et du verset 7 du chapitre 3. Le texte ne lâidentifie pas explicitement Ă Satan ; cette identification est tardive, absente de lâAncien Testament hĂ©braĂŻque, et ne sera explicite quâen Sagesse 2,24 et Apocalypse 12,9. Sa stratĂ©gie rhĂ©torique est remarquable : il commence par une exagĂ©ration caricaturale (« Dieu vous a dit de ne manger dâaucun arbre ? »), forçant la femme Ă corriger â mais elle ajoute elle-mĂȘme « vous nây toucherez pas », surenchĂšre absente du commandement divin. Puis le serpent contredit frontalement Dieu (« Vous ne mourrez pas ! ») avant de proposer une rĂ©interprĂ©tation : Dieu serait jaloux, retenant lâhomme dans une minoritĂ©. La tentation est celle de lâautonomie absolue, du refus de la limite comme constitutive de la crĂ©ature.
IrĂ©nĂ©e de Lyon, dans son Adversus Haereses (III, 23), dĂ©veloppe une lecture remarquablement nuancĂ©e de ce rĂ©cit. Contre les gnostiques qui voyaient dans le Dieu crĂ©ateur un dĂ©miurge mauvais et dans le serpent un libĂ©rateur, IrĂ©nĂ©e insiste sur la bontĂ© originelle de la crĂ©ation et sur lâimmaturitĂ© dâAdam et Ăve, quâil compare Ă des enfants. Leur faute nâest pas dâavoir dĂ©sirĂ© la connaissance en soi, mais dâavoir voulu la saisir prĂ©maturĂ©ment, sans passer par la pĂ©dagogie divine. Cette lecture « dĂ©veloppementale » de la chute permet Ă IrĂ©nĂ©e de penser lâhistoire du salut comme une maturation de lâhumanitĂ©. Augustin, dans son De Genesi ad litteram et dans la CitĂ© de Dieu (XIV), propose une interprĂ©tation plus dramatique : Adam et Ăve, créés dans la justice originelle, ont commis un pĂ©chĂ© dâorgueil (superbia) qui a corrompu la nature humaine en sa racine. Pour Augustin, le pĂ©chĂ© originel se transmet par gĂ©nĂ©ration, affectant la volontĂ© humaine dâune incapacitĂ© radicale Ă faire le bien sans la grĂące.
Le triple regard de la femme sur le fruit â « savoureux » (bon pour le goĂ»t), « agrĂ©able » (bon pour les yeux), « dĂ©sirable pour lâintelligence » â reprend la structure de 1 Jean 2,16 (concupiscence de la chair, des yeux, orgueil de la vie) et sera reprise par la tradition pour classer les tentations. La « connaissance du bien et du mal » (daâat tob waraâ) ne dĂ©signe probablement pas la conscience morale (quâAdam avait dĂ©jĂ , puisquâil pouvait obĂ©ir ou dĂ©sobĂ©ir) mais plutĂŽt lâomniscience divine, la prĂ©tention Ă dĂ©cider souverainement ce qui est bon ou mauvais. Câest une connaissance dâexpĂ©rience totale, une autonomie absolue qui nie la dĂ©pendance crĂ©aturelle. Lâouverture des yeux, promise par le serpent, advient bien â mais ce quâils dĂ©couvrent, câest leur nuditĂ©, câest-Ă -dire leur vulnĂ©rabilitĂ©, leur finitude dĂ©sormais vĂ©cue comme honte.
Les dĂ©bats exĂ©gĂ©tiques contemporains portent notamment sur le caractĂšre historique ou symbolique du rĂ©cit, sur la notion mĂȘme de « pĂ©chĂ© originel » (terme absent du texte biblique, Ă©laborĂ© par Augustin), et sur la responsabilitĂ© respective dâAdam et Ăve. LâexĂ©gĂšse fĂ©ministe a soulignĂ© que le texte hĂ©breu ne prĂ©sente pas Ăve comme plus coupable quâAdam : celui-ci est « avec elle » (âimmah) pendant toute la scĂšne et mange sans objection. La tradition juive (Midrash Bereshit Rabbah) a dĂ©veloppĂ© des lectures oĂč la femme fait preuve dâintelligence et de dĂ©sir de connaissance, qualitĂ©s ambivalentes plutĂŽt que simplement nĂ©gatives. En ce premier dimanche de CarĂȘme, ce texte pose la question fondamentale que toute la liturgie quadragĂ©simale va travailler : comment lâhumanitĂ©, créée bonne et pour la communion avec Dieu, sâest-elle retrouvĂ©e dans cette situation de rupture, et comment peut-elle en ĂȘtre libĂ©rĂ©e ?
Généré le 2026-02-22 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée