Ăclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA â sources patristiques, contexte historique et liturgique.
Jr 11, 18-20
Le passage de JĂ©rĂ©mie 11,18-20 appartient Ă ce que les exĂ©gĂštes appellent les « Confessions de JĂ©rĂ©mie » â un ensemble unique dans la littĂ©rature prophĂ©tique oĂč le prophĂšte ouvre son intĂ©rioritĂ© devant Dieu et expose sa souffrance personnelle. Ces confessions (Jr 11,18â12,6 ; 15,10-21 ; 17,14-18 ; 18,18-23 ; 20,7-18) constituent un genre littĂ©raire sans vĂ©ritable parallĂšle chez les autres prophĂštes dâIsraĂ«l. Nous sommes probablement sous le rĂšgne de JoĂŻaqim (609-598 av. J.-C.), dans un contexte oĂč la prĂ©dication de JĂ©rĂ©mie contre le Temple et lâidolĂątrie lui vaut une hostilitĂ© croissante, y compris de la part des gens de sa propre ville, Anatoth (Jr 11,21-23, la suite immĂ©diate de notre passage). Le prophĂšte dĂ©couvre avec stupeur que ceux quâil croyait ses proches trament sa mort. Le verbe initial hĂŽdaÊżtanĂź (« tu mâas fait connaĂźtre ») souligne que cette rĂ©vĂ©lation est un don divin : sans lâintervention de YHWH, JĂ©rĂ©mie serait restĂ© aveugle au complot. Câest Dieu qui dĂ©chire le voile de lâapparence et dĂ©voile la rĂ©alitĂ© meurtriĂšre cachĂ©e sous des dehors fraternels.
Lâimage centrale du passage est celle de lâagneau (kĂ©ves) conduit Ă lâabattoir (tĂ©vah). Le terme âallĂ»f, traduit par « docile » ou « familier », connote un animal confiant, apprivoisĂ©, qui ne soupçonne rien. Lâironie tragique est saisissante : le prophĂšte, homme de la parole et de la clairvoyance au service de Dieu, se dĂ©couvre naĂŻf face Ă la malice humaine. Il faut la rĂ©vĂ©lation divine pour quâil comprenne le danger. La citation des conspirateurs â « Coupons lâarbre Ă la racine » (nasháž„itah Êżets belaáž„mo) â vise lâanĂ©antissement total, non seulement physique mais mĂ©moriel : « afin quâon oublie jusquâĂ son nom ». Dans la mentalitĂ© sĂ©mitique, effacer le nom, câest abolir lâexistence mĂȘme de quelquâun. Les ennemis veulent dĂ©truire non seulement le prophĂšte, mais sa parole, son message, la trace quâil laisse dans lâhistoire dâIsraĂ«l.
La priĂšre qui conclut le passage (v. 20) est une remise de cause (rĂźvĂź, « mon procĂšs, ma querelle ») entre les mains du « Seigneur des armĂ©es » (YHWH Tsevaâot), titre qui souligne la souverainetĂ© et la puissance divine. JĂ©rĂ©mie invoque Dieu comme juge (shĂŽfet tsĂ©deq), celui qui « scrute les reins et les cĆurs » (bĂŽáž„en kelayĂŽt valev) â une formule qui dĂ©signe la connaissance exhaustive que Dieu a des motivations les plus secrĂštes. Les « reins » (kelayĂŽt) reprĂ©sentent dans lâanthropologie hĂ©braĂŻque le siĂšge des Ă©motions profondes, et le « cĆur » (lev), celui de la volontĂ© et de lâintelligence. Le prophĂšte ne demande pas seulement justice pour lui-mĂȘme : il en appelle Ă la cohĂ©rence de Dieu avec sa propre nature de juge juste. La demande de « revanche » (niqmat) peut choquer la sensibilitĂ© moderne, mais elle sâinscrit dans la logique de la justice rĂ©tributive vĂ©tĂ©rotestamentaire oĂč le mal non sanctionnĂ© constitue un dĂ©sordre thĂ©ologique insupportable.
OrigĂšne, dans ses HomĂ©lies sur JĂ©rĂ©mie (Hom. X), lit ce passage comme une figure christologique : lâagneau innocent conduit au sacrifice sans rĂ©sistance prĂ©figure le Christ de la Passion. Il insiste sur le fait que la naĂŻvetĂ© de JĂ©rĂ©mie nâest pas faiblesse mais innocence â celle de lâhomme juste qui ne projette pas la malice parce quâil nâen porte pas en lui. JĂ©rĂŽme, dans son Commentaire sur JĂ©rĂ©mie (In Ieremiam, lib. II), souligne quant Ă lui la dimension ecclĂ©siale : tout prĂ©dicateur fidĂšle doit sâattendre Ă lâhostilitĂ©, y compris de la part de ses proches. Il rapproche cette expĂ©rience de lâavertissement de JĂ©sus en Mt 10,36 : « On aura pour ennemis les gens de sa propre maison. » Pour JĂ©rĂŽme, la confiance de JĂ©rĂ©mie en Dieu-juge est le modĂšle de lâattitude du chrĂ©tien persĂ©cutĂ© qui refuse la vengeance personnelle et remet tout au jugement divin.
LâintertextualitĂ© la plus dĂ©cisive est Ă©videmment celle avec IsaĂŻe 53,7 : « Comme un agneau conduit Ă lâabattoir, comme une brebis muette devant les tondeurs, il nâa pas ouvert la bouche. » Le Serviteur souffrant dâIsaĂŻe reprend et amplifie lâimage de JĂ©rĂ©mie, mais en y ajoutant le silence volontaire et la dimension expiatoire. LâĂglise primitive a lu ces deux textes en surimpression pour comprendre la Passion du Christ (Ac 8,32-35, oĂč Philippe explique Is 53 Ă lâeunuque Ă©thiopien). Dans le contexte liturgique du CarĂȘme, le choix de ce passage est Ă©videmment dĂ©libĂ©rĂ© : JĂ©rĂ©mie persĂ©cutĂ© pour sa fidĂ©litĂ© Ă la parole de Dieu est un typos (une figure annonciatrice) du Christ qui, au chapitre suivant de Jean, sera traquĂ© par les autoritĂ©s religieuses. La diffĂ©rence thĂ©ologique majeure est que JĂ©rĂ©mie demande vengeance, tandis que JĂ©sus pardonnera Ă ses bourreaux â passage de lâancienne Ă la nouvelle Alliance.
Un dĂ©bat exĂ©gĂ©tique important concerne lâexpression nasháž„itah Êżets belaáž„mo, littĂ©ralement « dĂ©truisons lâarbre dans son pain/sa sĂšve ». La traduction est discutĂ©e : certains (comme W. Holladay) y voient une mĂ©taphore de lâarbre fruitier quâon abat pour quâil ne produise plus, dâautres corrigent belaáž„mo en belibbo (« dans sa vigueur »). La Septante traduit de maniĂšre interprĂ©tative. Quoi quâil en soit, le sens global est clair : lâintention est dâanĂ©antir le prophĂšte en pleine force vitale. Par ailleurs, la question de lâhistoricitĂ© prĂ©cise du complot dâAnatoth reste ouverte : certains exĂ©gĂštes y voient un Ă©vĂ©nement autobiographique prĂ©cis, dâautres une construction littĂ©raire qui condense lâopposition que JĂ©rĂ©mie a subie tout au long de son ministĂšre. Dans les deux cas, la portĂ©e thĂ©ologique demeure : la fidĂ©litĂ© Ă la parole de Dieu expose Ă la persĂ©cution, mais cette persĂ©cution mĂȘme est prise en charge par le Dieu qui juge avec justice.
Généré le 2026-03-21 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée