Ăclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA â sources patristiques, contexte historique et liturgique.
Lc 2, 41-51a
LâĂvangile de Matthieu sâouvre par une gĂ©nĂ©alogie (biblos geneseĆs, « livre de la genĂšse/origine ») qui culmine au verset 16, retenu par la liturgie. La rupture syntaxique est frappante : tout au long de la gĂ©nĂ©alogie, le verbe egennÄsen (« engendra ») indique une paternitĂ© biologique active â « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob⊠». Mais au verset 16, le schĂ©ma se brise : « Jacob engendra Joseph, lâĂ©poux de Marie, de laquelle (ex hÄs) fut engendrĂ© (egennÄthÄ, passif) JĂ©sus ». Le passage Ă la voix passive et le changement de rĂ©fĂ©rent (ce nâest plus Joseph qui engendre, câest de Marie que JĂ©sus est engendrĂ©) signalent une discontinuitĂ© dans la chaĂźne gĂ©nĂ©alogique. Ce passif est un « passif divin » (passivum divinum), procĂ©dĂ© par lequel lâaction de Dieu est indiquĂ©e sans ĂȘtre nommĂ©e. Matthieu dit ainsi, par la grammaire mĂȘme, que JĂ©sus est fils de David par Joseph mais fils de Dieu par lâEsprit.
Le rĂ©cit de lâannonciation Ă Joseph (Mt 1, 18-21) est propre Ă Matthieu â Luc raconte lâannonciation Ă Marie. Ce choix rĂ©dactionnel est dĂ©libĂ©rĂ© : Matthieu Ă©crit pour une communautĂ© judĂ©o-chrĂ©tienne soucieuse de lâenracinement de JĂ©sus dans lâhistoire dâIsraĂ«l, et câest par le pĂšre lĂ©gal que passe la filiation davidique. Le terme mnÄsteutheisÄs (« ayant Ă©tĂ© fiancĂ©e/accordĂ©e en mariage ») renvoie Ă lâinstitution juive des âerusin, les fiançailles, qui constituaient dĂ©jĂ un lien juridique contraignant, bien que les Ă©poux ne cohabitent pas encore. Câest dans cet entre-deux â lĂ©galement mariĂ©s mais nâayant pas encore vĂ©cu ensemble â que survient la grossesse de Marie, crĂ©ant le dilemme de Joseph.
Joseph est qualifiĂ© de dikaios (« juste »). Ce terme, capital dans la thĂ©ologie matthĂ©enne, ne dĂ©signe pas simplement un homme « bon » ou « gentil », mais un homme fidĂšle Ă la Torah, ajustĂ© Ă la volontĂ© de Dieu. Or câest prĂ©cisĂ©ment sa justice qui crĂ©e le dilemme : la Loi prescrivait, en cas dâadultĂšre supposĂ©, soit la dĂ©nonciation publique (Dt 22, 20-21), soit le divorce avec acte Ă©crit (Dt 24, 1). Joseph ne veut ni lâun ni lâautre. Son projet de renvoyer Marie « en secret » (lathra) rĂ©vĂšle un homme dont la justice dĂ©passe le lĂ©galisme â il cherche Ă obĂ©ir Ă la Loi sans dĂ©truire celle quâil aime. Plusieurs exĂ©gĂštes (notamment les travaux de Xavier LĂ©on-Dufour et ceux de Raymond Brown dans The Birth of the Messiah, 1977) ont proposĂ© une autre lecture : Joseph, ayant devinĂ© lâintervention divine, se retirerait par crainte rĂ©vĂ©rencielle, ne se jugeant pas digne dâentrer dans ce mystĂšre. Lâange viendrait alors non pas le rassurer sur la vertu de Marie, mais lui ordonner dâassumer sa place dans le plan de Dieu. Cette interprĂ©tation, quoique minoritaire, a des racines patristiques anciennes.
Lâintervention de lâange est structurĂ©e comme une vocation prophĂ©tique : apparition, appel par le nom, mission, signe. Lâadresse « Joseph, fils de David » (huios Dauid) nâest pas une simple identification â câest un titre thĂ©ologique qui rattache Joseph Ă la promesse de 2 Samuel 7 et lui signifie que câest par lui que lâoracle dynastique va sâaccomplir. La mission confiĂ©e est double : prendre Marie chez lui (paralabein) et nommer lâenfant (kaleseis to onoma autou). Dans la culture juive, lâacte de nommer un enfant est un acte paternel souverain : câest par la nomination que Joseph assume lĂ©galement la paternitĂ© et insĂšre JĂ©sus dans la lignĂ©e de David. Le nom « JĂ©sus » (IÄsous, de lâhĂ©breu YehĂŽĆĄuaâ, « YHWH sauve ») est immĂ©diatement interprĂ©tĂ© par Matthieu : « câest lui qui sauvera (sĆsei) son peuple de ses pĂ©chĂ©s ». Le salut nâest pas politique mais sotĂ©riologique â il concerne les pĂ©chĂ©s, non lâoccupation romaine.
JĂ©rĂŽme, dans son Commentaire sur Matthieu (I, 18-19), dĂ©fend vigoureusement la virginitĂ© perpĂ©tuelle de Marie et interprĂšte la justice de Joseph comme un « tĂ©moignage en faveur de Marie » : Joseph, connaissant la saintetĂ© de son Ă©pouse, ne pouvait la soupçonner, et câest par humilitĂ© devant le mystĂšre quâil voulait se retirer. Jean Chrysostome, dans ses HomĂ©lies sur Matthieu (hom. 4), adopte une lecture diffĂ©rente : pour lui, Joseph fut rĂ©ellement troublĂ© par le doute, et câest la grandeur de sa foi dâavoir obĂ©i immĂ©diatement Ă la parole de lâange, sans demander de signe supplĂ©mentaire â contrairement Ă Zacharie (Lc 1, 18). Chrysostome fait de Joseph un modĂšle de la foi qui agit sans voir, rejoignant ainsi la figure dâAbraham dans la deuxiĂšme lecture.
LâĂvangile alternatif (Lc 2, 41-51a), le recouvrement de JĂ©sus au Temple, offre un autre Ă©clairage sur la paternitĂ© de Joseph. La parole de Marie â « ton pĂšre et moi, nous avons souffert en te cherchant » â reconnaĂźt explicitement la paternitĂ© de Joseph. La rĂ©ponse de JĂ©sus â « ne saviez-vous pas quâil me faut ĂȘtre chez mon PĂšre (en tois tou patros mou) ? » â introduit une tension entre deux paternitĂ©s : celle de Joseph et celle de Dieu. Lâexpression en tois tou patros mou peut se traduire « dans les affaires de mon PĂšre » ou « dans la maison de mon PĂšre » â lâambiguĂŻtĂ© est probablement voulue par Luc. La mention « ils ne comprirent pas » (ou synÄkan) montre que mĂȘme Marie et Joseph sont en chemin de comprĂ©hension. Mais le verset final â « il leur Ă©tait soumis » (hypotassomenos, participe prĂ©sent indiquant une attitude durable) â rĂ©vĂšle que JĂ©sus, tout en affirmant sa filiation divine, continue de reconnaĂźtre lâautoritĂ© paternelle de Joseph. LâobĂ©issance du Fils de Dieu Ă un pĂšre humain est lâun des mystĂšres les plus denses de lâIncarnation.
Lâensemble des lectures de cette solennitĂ© dessine une thĂ©ologie de la paternitĂ© qui excĂšde la biologie. David reçoit la promesse dâune descendance Ă©ternelle, mais câest Dieu qui lâaccomplit ; Abraham croit en une fĂ©conditĂ© impossible, mais câest Dieu qui donne la vie aux morts ; Joseph nâengendre pas, mais câest lui qui nomme, protĂšge et transmet la lignĂ©e. Dans les trois cas, la paternitĂ© est un acte de foi et dâobĂ©issance avant dâĂȘtre un fait de nature. La tradition thĂ©ologique y voit une rĂ©vĂ©lation sur la paternitĂ© de Dieu lui-mĂȘme : si la paternitĂ© humaine la plus haute â celle de Joseph â est une paternitĂ© dâaccueil, de nomination et de service, câest que toute paternitĂ© vĂ©ritable est dâabord un consentement au don reçu. Comme lâĂ©crit BĂšde le VĂ©nĂ©rable dans ses HomĂ©lies sur les Ăvangiles (I, 5), Joseph est « pĂšre non par la chair mais par lâamour » (non carne sed caritate pater), et en cela il manifeste quelque chose de la paternitĂ© mĂȘme de Dieu.
Généré le 2026-03-19 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée