Ăclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA â sources patristiques, contexte historique et liturgique.
Lc 6, 36-38
Ce passage de Luc sâinscrit dans le « Sermon dans la plaine » (Lc 6,20-49), parallĂšle lucanien au Sermon sur la montagne matthĂ©en. La pĂ©ricope appartient Ă une section parĂ©nĂ©tique oĂč JĂ©sus expose les exigences Ă©thiques du Royaume. Le contexte immĂ©diat (Lc 6,27-35 : lâamour des ennemis) Ă©claire notre passage : la misĂ©ricorde demandĂ©e aux disciples nâest pas une vague bienveillance mais la capacitĂ© dâaimer ceux qui font le mal, Ă lâimage du PĂšre « qui est bon pour les ingrats et les mĂ©chants » (Lc 6,35). Luc sâadresse Ă des communautĂ©s hellĂ©no-chrĂ©tiennes, probablement confrontĂ©es Ă des tensions internes et Ă lâhostilitĂ© extĂ©rieure, pour qui cette Ă©thique de la non-rĂ©ciprocitĂ© nĂ©gative constituait un dĂ©fi concret.
LâimpĂ©ratif « Soyez misĂ©ricordieux » (ginesthe oiktirmones, ÎłÎŻÎœÎ”ÏΞΔ ÎżáŒ°ÎșÏÎŻÏÎŒÎżÎœÎ”Ï) utilise un terme rare dans le Nouveau Testament. LĂ oĂč Matthieu Ă©crit « Soyez parfaits (teleioi) comme votre PĂšre cĂ©leste est parfait » (Mt 5,48), Luc choisit oiktirmon, « misĂ©ricordieux », terme qui Ă©voque la compassion viscĂ©rale, lâĂ©motion devant la souffrance dâautrui. Ce choix lexical est thĂ©ologiquement significatif : pour Luc, la « perfection » divine se manifeste primordialement comme misĂ©ricorde. Le verbe ginomai (« devenir ») plutĂŽt que eimi (« ĂȘtre ») suggĂšre un processus, une transformation progressive : les disciples sont appelĂ©s Ă devenir misĂ©ricordieux, Ă entrer dans un dynamisme de conversion.
Jean Chrysostome, dans ses HomĂ©lies sur Matthieu (commentant le parallĂšle matthĂ©en), dĂ©veloppe longuement lâidĂ©e que cette imitation de Dieu constitue la plus haute dignitĂ© de lâhomme. « Rien ne nous rend si semblables Ă Dieu que de pardonner Ă ceux qui nous font du mal », Ă©crit-il, voyant dans cette capacitĂ© de pardon la marque propre de la divinisation (theosis) offerte aux baptisĂ©s. Chrysostome insiste sur le caractĂšre anti-naturel de cette exigence : la nature pousse Ă la vengeance, la grĂące seule rend capable de misĂ©ricorde. Saint Augustin, dans son De sermone Domini in monte, interprĂšte quant Ă lui la « mesure » dont parle JĂ©sus comme la mesure mĂȘme de la charitĂ© : celui qui aime peu recevra peu, celui qui aime beaucoup recevra lâabondance divine. Pour Augustin, ce texte fonde une thĂ©ologie de la rĂ©ciprocitĂ© gracieuse oĂč lâhomme, en pardonnant, se dispose Ă recevoir un pardon qui le dĂ©passe infiniment.
La sĂ©quence des quatre impĂ©ratifs nĂ©gatifs et positifs rĂ©vĂšle une structure soignĂ©e : ne pas juger / ne pas ĂȘtre jugĂ© ; ne pas condamner / ne pas ĂȘtre condamnĂ© ; pardonner / ĂȘtre pardonnĂ© ; donner / recevoir. Les passifs divins (passivum divinum) â « vous ne serez pas jugĂ©s », « vous serez pardonnĂ©s » â dĂ©signent Dieu comme agent implicite : câest Dieu qui jugera ou ne jugera pas, qui pardonnera selon la mesure employĂ©e par le disciple. Cette correspondance entre agir humain et agir divin ne relĂšve pas dâun mĂ©canisme automatique de rĂ©tribution mais dâune cohĂ©rence thĂ©ologique : celui qui refuse de pardonner se ferme lui-mĂȘme au pardon quâil demande dans le Notre PĂšre (« pardonne-nous comme nous pardonnons »).
Lâimage finale de la mesure « bien pleine, tassĂ©e, secouĂ©e, dĂ©bordante » (metron kalon pepiesmenon sesaleumenon hyperekchynnomenon) appartient au registre commercial des marchĂ©s de grain. Lâaccumulation des participes peint un tableau vivant : le marchand tasse le grain, secoue la mesure pour en faire entrer davantage, jusquâĂ ce quâelle dĂ©borde. Cette hyperbole exprime la gĂ©nĂ©rositĂ© divine qui excĂšde toute mesure humaine. Le « pan du vĂȘtement » (kolpos) dĂ©signe la poche formĂ©e par le pli de la tunique au-dessus de la ceinture, utilisĂ©e pour transporter des denrĂ©es. JĂ©sus promet une surabondance qui dĂ©passe les capacitĂ©s de rĂ©ception : Dieu donne toujours plus que lâhomme ne peut contenir.
LâintertextualitĂ© avec la premiĂšre lecture est saisissante. Daniel confessait : « Ă toi, Seigneur, la misĂ©ricorde et le pardon » ; JĂ©sus rĂ©vĂšle que cette misĂ©ricorde divine devient le modĂšle et la source de la misĂ©ricorde humaine. Le mouvement sâinverse : dans Daniel, lâhomme pĂ©cheur appelle la misĂ©ricorde de Dieu ; dans Luc, le disciple est appelĂ© Ă exercer cette misĂ©ricorde quâil a reçue. La rachamim divine invoquĂ©e par Daniel se fait impĂ©ratif christique. Les deux textes partagent aussi le thĂšme du jugement : Daniel reconnaĂźt la justice du jugement divin sur IsraĂ«l ; JĂ©sus suspend le jugement des hommes sur leurs frĂšres. Le passage de lâAncien au Nouveau Testament est ici celui de la reconnaissance du juste jugement Ă la suspension du jugement humain, rendue possible par la rĂ©vĂ©lation de la misĂ©ricorde comme cĆur de lâĂȘtre divin.
La portĂ©e thĂ©ologique de ce texte touche Ă lâanthropologie chrĂ©tienne. Lâhomme est appelĂ© Ă une imitation de Dieu (imitatio Dei) qui nâest pas simple copie extĂ©rieure mais participation rĂ©elle Ă la vie divine. « Comme votre PĂšre » (kathos ho patĂȘr hymĂŽn) : le « comme » nâindique pas seulement une comparaison mais une causalitĂ©. Câest parce que Dieu est misĂ©ricordieux, et parce que cette misĂ©ricorde a Ă©tĂ© rĂ©pandue sur les disciples, quâils peuvent Ă leur tour ĂȘtre misĂ©ricordieux. La grĂące prĂ©cĂšde et fonde lâĂ©thique. Pour le CarĂȘme, ce texte rappelle que la conversion ne se rĂ©duit pas Ă lâaveu des pĂ©chĂ©s (premiĂšre lecture) mais sâaccomplit dans la transformation du regard sur autrui : ne plus juger, ne plus condamner, pardonner, donner. La pĂ©nitence authentique dĂ©bouche sur la misĂ©ricorde envers les frĂšres.
Généré le 2026-03-02 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée