Ăclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA â sources patristiques, contexte historique et liturgique.
Mc 16, 9-15
Mc 16, 9-15 appartient Ă la « finale longue » de Marc (16, 9-20), un passage dont le statut textuel est lâun des problĂšmes les plus cĂ©lĂšbres de la critique nĂ©otestamentaire. Les deux manuscrits les plus anciens et les plus fiables â le Codex Vaticanus (B) et le Codex Sinaiticus (â”), tous deux du IVe siĂšcle â sâarrĂȘtent au v. 8, avec les femmes qui « ne dirent rien Ă personne, car elles avaient peur ». EusĂšbe de CĂ©sarĂ©e et JĂ©rĂŽme attestent que la plupart des manuscrits grecs de leur Ă©poque ne contenaient pas ces versets. Le consensus exĂ©gĂ©tique actuel, partagĂ© par les spĂ©cialistes catholiques (comme R. Brown) et protestants, considĂšre que la finale longue nâest pas de la main de Marc mais constitue un rĂ©sumĂ© ancien (probablement du IIe siĂšcle) composĂ© Ă partir de traditions attestĂ©es chez Luc et Jean, et intĂ©grĂ© au texte pour donner Ă lâĂ©vangile une conclusion jugĂ©e plus satisfaisante. LâĂglise catholique reconnaĂźt nĂ©anmoins cette finale comme canonique et inspirĂ©e â le Concile de Trente a confirmĂ© lâintĂ©gralitĂ© du texte reçu â tout en permettant la discussion sur la question de lâauteur.
Le passage se structure comme un triptyque dâapparitions suivies dâincrĂ©dulitĂ©, culminant dans un envoi en mission. La premiĂšre apparition est Ă Marie Madeleine (v. 9), identifiĂ©e par la prĂ©cision « de laquelle il avait expulsĂ© sept dĂ©mons » â une notation qui renvoie Ă Lc 8, 2 et qui, dans ce contexte, souligne le paradoxe : la premiĂšre tĂ©moin de la rĂ©surrection est une femme dont le passĂ© Ă©tait marquĂ© par la possession dĂ©moniaque. Le verbe Ăšpistesan (ጠÏÎŻÏÏηÏαΜ, « ils refusĂšrent de croire », v. 11) est fort : il ne sâagit pas dâun doute prudent mais dâun refus actif. Ce thĂšme de lâincrĂ©dulitĂ© des disciples face aux tĂ©moignages successifs â Marie Madeleine, puis les deux disciples en chemin (Ă©cho transparent de Lc 24, 13-35, le rĂ©cit dâEmmaĂŒs) â structure tout le passage avec une insistance presque brutale. Le rĂ©dacteur martĂšle : oude ekeinois episteusan (« ceux-lĂ non plus, ils ne les crurent pas », v. 13).
Lâapparition aux Onze (v. 14) est le point de rupture. JĂ©sus « leur reprocha leur manque de foi et la duretĂ© de leurs cĆurs » â ĂŽneidisen tĂšn apistian autĂŽn kai sklĂšrokardian (áœ ÎœÎ”ÎŻÎŽÎčÏΔΜ ÏᜎΜ áŒÏÎčÏÏÎŻÎ±Îœ αáœÏáż¶Îœ Îșα᜶ ÏÎșληÏÎżÎșαÏÎŽÎŻÎ±Îœ). Le terme sklĂšrokardia (« duretĂ© de cĆur ») est un mot chargĂ© dans la tradition biblique : il est utilisĂ© par Marc lui-mĂȘme pour dĂ©crire lâendurcissement des Pharisiens (Mc 3, 5) et, de façon saisissante, celui des disciples aprĂšs la multiplication des pains (Mc 6, 52 ; 8, 17). LâĂ©cho est dĂ©libĂ©rĂ© : le rĂ©dacteur de la finale longue reprend un thĂšme profondĂ©ment marcien. La sklĂšrokardia renvoie aussi Ă lâendurcissement dâIsraĂ«l dans lâExode (Ex 7, 3 LXX utilise sklĂšrunĂŽ), crĂ©ant un parallĂšle troublant entre les disciples et le Pharaon â un parallĂšle que le passage dâActes lu en premiĂšre lecture rĂ©sout en montrant ces mĂȘmes disciples transformĂ©s en tĂ©moins intrĂ©pides.
Lâenvoi missionnaire du v. 15 â « Allez dans le monde entier (eis ton kosmon hapanta). Proclamez lâĂvangile (kĂšruxate to euangelion) Ă toute la crĂ©ation (pasĂš tĂš ktisei) » â est dâune ampleur cosmique remarquable. Lâexpression « toute la crĂ©ation » (ktisis) dĂ©passe le cadre anthropologique habituel de la mission : Paul utilise le mĂȘme terme en Rm 8, 19-22 pour parler de la crĂ©ation entiĂšre qui « gĂ©mit dans les douleurs de lâenfantement » en attendant la libĂ©ration. Le kĂ©rygme (proclamation) nâest pas seulement destinĂ© aux nations humaines mais a une portĂ©e ontologique â la rĂ©surrection du Christ concerne la totalitĂ© du rĂ©el. Cette formulation va plus loin que le parallĂšle matthĂ©en (« toutes les nations », Mt 28, 19), et certains PĂšres y verront un fondement pour une thĂ©ologie cosmique de la rĂ©demption.
OrigĂšne, dans son Commentaire sur lâĂvangile de Jean et dans plusieurs homĂ©lies, dĂ©veloppe longuement le thĂšme de Marie Madeleine comme premiĂšre tĂ©moin. Il souligne que celle dont les sept dĂ©mons avaient Ă©tĂ© chassĂ©s devient lâ« apĂŽtre des apĂŽtres » (apostola apostolorum, expression que la tradition latine retiendra) : la grĂące opĂšre un renversement complet, faisant de la plus libĂ©rĂ©e la premiĂšre envoyĂ©e. GrĂ©goire le Grand, dans ses HomĂ©lies sur les Ăvangiles (homĂ©lie XXV), mĂ©dite sur ce mĂȘme paradoxe avec une attention pastorale caractĂ©ristique : Marie Madeleine cherche au tombeau parce quâelle aime, et câest lâamour â non la compĂ©tence thĂ©ologique, non lâautoritĂ© institutionnelle â qui la rend capable de reconnaĂźtre le RessuscitĂ©. GrĂ©goire y voit la preuve que la foi pascale naĂźt dans la relation personnelle avec le Christ avant de devenir proclamation publique. Ce passage du voir personnel au proclamer universel est exactement la trajectoire que dĂ©crit notre texte, de Marie Madeleine (v. 9-10) Ă lâenvoi en mission (v. 15).
LâintertextualitĂ© entre les deux lectures du jour est frappante et thĂ©ologiquement fĂ©conde. LâĂvangile montre des disciples qui « refusent de croire » malgrĂ© les tĂ©moignages ; la premiĂšre lecture montre ces mĂȘmes disciples devenus si assurĂ©s dans leur foi quâils tiennent tĂȘte au SanhĂ©drin. Entre les deux textes, il y a la PentecĂŽte â non mentionnĂ©e mais prĂ©supposĂ©e par le temps pascal. Le contraste est pĂ©dagogique : lâĂglise naissante ne repose pas sur des hĂ©ros naturels de la foi mais sur des hommes que la grĂące a transformĂ©s. Lâapistia (incrĂ©dulitĂ©) des Onze dans Marc devient la parrhĂšsia (assurance) de Pierre et Jean dans les Actes. Ce renversement est au cĆur du message pascal : la rĂ©surrection nâest pas dâabord un fait Ă admettre intellectuellement, mais une puissance (dynamis) qui reconfigure lâexistence de ceux quâelle atteint. Le reproche de JĂ©sus aux Onze nâest pas une condamnation dĂ©finitive mais un diagnostic qui appelle la guĂ©rison â guĂ©rison qui sâaccomplira dans le don de lâEsprit et dont Ac 4 est le fruit visible.
Un dernier enjeu thĂ©ologique mĂ©rite attention. Le fait que JĂ©sus confie la mission universelle prĂ©cisĂ©ment Ă ceux dont il vient de blĂąmer lâincrĂ©dulitĂ© est thĂ©ologiquement dĂ©cisif. Lâenvoi ne rĂ©compense pas la foi ; il la crĂ©e. Le kĂ©rygme ne naĂźt pas dâune conviction prĂ©alable mais dâun commandement du RessuscitĂ© qui prĂ©cĂšde et fonde la foi des envoyĂ©s. Câest ce que les thĂ©ologiens appellent la structure « performative » de la parole du Christ : elle fait advenir ce quâelle dit. Les Onze ne sont pas envoyĂ©s parce quâils croient â ils croiront parce quâils sont envoyĂ©s. Cette logique paradoxale, que Paul exprimera autrement (« ce nâest pas moi qui ai choisi, câest la grĂące de Dieu avec moi », 1 Co 15, 10), est lâun des traits les plus distinctifs de lâecclĂ©siologie nĂ©otestamentaire, et elle interdit toute lecture triomphaliste de la mission chrĂ©tienne : les porteurs du message sont eux-mĂȘmes des tĂ©moins guĂ©ris de leur propre incrĂ©dulitĂ©.
Généré le 2026-04-11 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée