Éclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA — sources patristiques, contexte historique et liturgique.

Mt 1, 16.18-21.24a

L’Évangile de Matthieu s’ouvre par une gĂ©nĂ©alogie (biblos geneseƍs, « livre de la genĂšse/origine ») qui culmine au verset 16, retenu par la liturgie. La rupture syntaxique est frappante : tout au long de la gĂ©nĂ©alogie, le verbe egennēsen (« engendra ») indique une paternitĂ© biologique active — « Abraham engendra Isaac, Isaac engendra Jacob
 ». Mais au verset 16, le schĂ©ma se brise : « Jacob engendra Joseph, l’époux de Marie, de laquelle (ex hēs) fut engendrĂ© (egennēthē, passif) JĂ©sus ». Le passage Ă  la voix passive et le changement de rĂ©fĂ©rent (ce n’est plus Joseph qui engendre, c’est de Marie que JĂ©sus est engendrĂ©) signalent une discontinuitĂ© dans la chaĂźne gĂ©nĂ©alogique. Ce passif est un « passif divin » (passivum divinum), procĂ©dĂ© par lequel l’action de Dieu est indiquĂ©e sans ĂȘtre nommĂ©e. Matthieu dit ainsi, par la grammaire mĂȘme, que JĂ©sus est fils de David par Joseph mais fils de Dieu par l’Esprit.

Le rĂ©cit de l’annonciation Ă  Joseph (Mt 1, 18-21) est propre Ă  Matthieu — Luc raconte l’annonciation Ă  Marie. Ce choix rĂ©dactionnel est dĂ©libĂ©rĂ© : Matthieu Ă©crit pour une communautĂ© judĂ©o-chrĂ©tienne soucieuse de l’enracinement de JĂ©sus dans l’histoire d’IsraĂ«l, et c’est par le pĂšre lĂ©gal que passe la filiation davidique. Le terme mnēsteutheisēs (« ayant Ă©tĂ© fiancĂ©e/accordĂ©e en mariage ») renvoie Ă  l’institution juive des ‘erusin, les fiançailles, qui constituaient dĂ©jĂ  un lien juridique contraignant, bien que les Ă©poux ne cohabitent pas encore. C’est dans cet entre-deux — lĂ©galement mariĂ©s mais n’ayant pas encore vĂ©cu ensemble — que survient la grossesse de Marie, crĂ©ant le dilemme de Joseph.

Joseph est qualifiĂ© de dikaios (« juste »). Ce terme, capital dans la thĂ©ologie matthĂ©enne, ne dĂ©signe pas simplement un homme « bon » ou « gentil », mais un homme fidĂšle Ă  la Torah, ajustĂ© Ă  la volontĂ© de Dieu. Or c’est prĂ©cisĂ©ment sa justice qui crĂ©e le dilemme : la Loi prescrivait, en cas d’adultĂšre supposĂ©, soit la dĂ©nonciation publique (Dt 22, 20-21), soit le divorce avec acte Ă©crit (Dt 24, 1). Joseph ne veut ni l’un ni l’autre. Son projet de renvoyer Marie « en secret » (lathra) rĂ©vĂšle un homme dont la justice dĂ©passe le lĂ©galisme — il cherche Ă  obĂ©ir Ă  la Loi sans dĂ©truire celle qu’il aime. Plusieurs exĂ©gĂštes (notamment les travaux de Xavier LĂ©on-Dufour et ceux de Raymond Brown dans The Birth of the Messiah, 1977) ont proposĂ© une autre lecture : Joseph, ayant devinĂ© l’intervention divine, se retirerait par crainte rĂ©vĂ©rencielle, ne se jugeant pas digne d’entrer dans ce mystĂšre. L’ange viendrait alors non pas le rassurer sur la vertu de Marie, mais lui ordonner d’assumer sa place dans le plan de Dieu. Cette interprĂ©tation, quoique minoritaire, a des racines patristiques anciennes.

L’intervention de l’ange est structurĂ©e comme une vocation prophĂ©tique : apparition, appel par le nom, mission, signe. L’adresse « Joseph, fils de David » (huios Dauid) n’est pas une simple identification — c’est un titre thĂ©ologique qui rattache Joseph Ă  la promesse de 2 Samuel 7 et lui signifie que c’est par lui que l’oracle dynastique va s’accomplir. La mission confiĂ©e est double : prendre Marie chez lui (paralabein) et nommer l’enfant (kaleseis to onoma autou). Dans la culture juive, l’acte de nommer un enfant est un acte paternel souverain : c’est par la nomination que Joseph assume lĂ©galement la paternitĂ© et insĂšre JĂ©sus dans la lignĂ©e de David. Le nom « JĂ©sus » (Iēsous, de l’hĂ©breu YehĂŽĆĄua’, « YHWH sauve ») est immĂ©diatement interprĂ©tĂ© par Matthieu : « c’est lui qui sauvera (sƍsei) son peuple de ses pĂ©chĂ©s ». Le salut n’est pas politique mais sotĂ©riologique — il concerne les pĂ©chĂ©s, non l’occupation romaine.

JĂ©rĂŽme, dans son Commentaire sur Matthieu (I, 18-19), dĂ©fend vigoureusement la virginitĂ© perpĂ©tuelle de Marie et interprĂšte la justice de Joseph comme un « tĂ©moignage en faveur de Marie » : Joseph, connaissant la saintetĂ© de son Ă©pouse, ne pouvait la soupçonner, et c’est par humilitĂ© devant le mystĂšre qu’il voulait se retirer. Jean Chrysostome, dans ses HomĂ©lies sur Matthieu (hom. 4), adopte une lecture diffĂ©rente : pour lui, Joseph fut rĂ©ellement troublĂ© par le doute, et c’est la grandeur de sa foi d’avoir obĂ©i immĂ©diatement Ă  la parole de l’ange, sans demander de signe supplĂ©mentaire — contrairement Ă  Zacharie (Lc 1, 18). Chrysostome fait de Joseph un modĂšle de la foi qui agit sans voir, rejoignant ainsi la figure d’Abraham dans la deuxiĂšme lecture.

L’Évangile alternatif (Lc 2, 41-51a), le recouvrement de JĂ©sus au Temple, offre un autre Ă©clairage sur la paternitĂ© de Joseph. La parole de Marie — « ton pĂšre et moi, nous avons souffert en te cherchant » — reconnaĂźt explicitement la paternitĂ© de Joseph. La rĂ©ponse de JĂ©sus — « ne saviez-vous pas qu’il me faut ĂȘtre chez mon PĂšre (en tois tou patros mou) ? » — introduit une tension entre deux paternitĂ©s : celle de Joseph et celle de Dieu. L’expression en tois tou patros mou peut se traduire « dans les affaires de mon PĂšre » ou « dans la maison de mon PĂšre » — l’ambiguĂŻtĂ© est probablement voulue par Luc. La mention « ils ne comprirent pas » (ou synēkan) montre que mĂȘme Marie et Joseph sont en chemin de comprĂ©hension. Mais le verset final — « il leur Ă©tait soumis » (hypotassomenos, participe prĂ©sent indiquant une attitude durable) — rĂ©vĂšle que JĂ©sus, tout en affirmant sa filiation divine, continue de reconnaĂźtre l’autoritĂ© paternelle de Joseph. L’obĂ©issance du Fils de Dieu Ă  un pĂšre humain est l’un des mystĂšres les plus denses de l’Incarnation.

L’ensemble des lectures de cette solennitĂ© dessine une thĂ©ologie de la paternitĂ© qui excĂšde la biologie. David reçoit la promesse d’une descendance Ă©ternelle, mais c’est Dieu qui l’accomplit ; Abraham croit en une fĂ©conditĂ© impossible, mais c’est Dieu qui donne la vie aux morts ; Joseph n’engendre pas, mais c’est lui qui nomme, protĂšge et transmet la lignĂ©e. Dans les trois cas, la paternitĂ© est un acte de foi et d’obĂ©issance avant d’ĂȘtre un fait de nature. La tradition thĂ©ologique y voit une rĂ©vĂ©lation sur la paternitĂ© de Dieu lui-mĂȘme : si la paternitĂ© humaine la plus haute — celle de Joseph — est une paternitĂ© d’accueil, de nomination et de service, c’est que toute paternitĂ© vĂ©ritable est d’abord un consentement au don reçu. Comme l’écrit BĂšde le VĂ©nĂ©rable dans ses HomĂ©lies sur les Évangiles (I, 5), Joseph est « pĂšre non par la chair mais par l’amour » (non carne sed caritate pater), et en cela il manifeste quelque chose de la paternitĂ© mĂȘme de Dieu.


Généré le 2026-03-19 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée