Ăclairage exĂ©gĂ©tique gĂ©nĂ©rĂ© par IA â sources patristiques, contexte historique et liturgique.
Mt 6, 7-15
Le passage de Matthieu 6,7-15 sâinscrit au cĆur du Sermon sur la montagne (chapitres 5-7), cette grande catĂ©chĂšse oĂč JĂ©sus expose la justice nouvelle du Royaume. AprĂšs avoir traitĂ© de lâaumĂŽne (6,1-4) et introduit la priĂšre (6,5-6), JĂ©sus aborde maintenant le comment prier. Le contexte matthĂ©en est celui dâune communautĂ© judĂ©o-chrĂ©tienne, probablement syrienne, vers les annĂ©es 80-90, qui doit se situer par rapport aux pratiques juives et paĂŻennes environnantes. La critique des « paĂŻens » (ethnikoi) et de leur « rabĂąchage » (battalogein) ne vise pas tant une religion particuliĂšre quâune conception magique de la priĂšre, oĂč lâaccumulation verbale contraindrait la divinitĂ© Ă rĂ©pondre.
Le terme grec battalogein (ÎČαÏÏαλογΔáżÎœ), hapax du Nouveau Testament, est difficile Ă traduire. Il combine probablement une onomatopĂ©e (bĂ©gaiement, balbutiement) et lâidĂ©e de parole vaine. La traduction « rabĂącher » rend bien le ridicule que JĂ©sus attache Ă cette pratique. Lâargument qui suit est dĂ©cisif : « votre PĂšre sait (oiden) de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez ». Si Dieu sait dĂ©jĂ , pourquoi prier ? Cette objection, que les PĂšres ont affrontĂ©e, rĂ©vĂšle que la priĂšre chrĂ©tienne nâest pas information donnĂ©e Ă Dieu ni pression exercĂ©e sur lui, mais relation filiale. Le terme « PĂšre » (PatÄr) revient cinq fois dans ce bref passage, structurant tout lâenseignement : prier, câest entrer dans la conscience dâĂȘtre fils.
Le Notre PĂšre lui-mĂȘme se dĂ©ploie en sept demandes selon la tradition latine (six selon la tradition orthodoxe qui rattache « dĂ©livre-nous du mal » Ă la demande prĂ©cĂ©dente). Les trois premiĂšres concernent Dieu : son Nom, son RĂšgne, sa VolontĂ© â mouvement de dĂ©centrement oĂč lâorant commence par dĂ©sirer ce que Dieu dĂ©sire. Les quatre suivantes concernent lâhomme : pain quotidien, remise des dettes, protection contre la tentation, libĂ©ration du Mal. Le terme epiousios (áŒÏÎčÎżÏÏÎčÎżÏ), qualifiant le pain, est lui aussi un hapax, source de dĂ©bats infinis : signifie-t-il « quotidien », « de ce jour », « supersubstantiel » (le pain eucharistique), « de demain » (eschatologique) ? JĂ©rĂŽme, dans son Commentaire sur Matthieu, connaissait un Ă©vangile hĂ©breu des NazarĂ©ens qui portait mahar (« de demain »), suggĂ©rant une dimension eschatologique : le pain du Royaume Ă venir.
Augustin, dans sa Lettre Ă Proba (Ep. 130), mĂ©dite longuement sur ce paradoxe dâun Dieu qui sait tout et demande pourtant quâon le prie. La priĂšre, explique-t-il, nâenseigne pas Dieu mais Ă©largit notre dĂ©sir pour que nous devenions capables de recevoir ce quâil veut donner. « Dieu veut que notre dĂ©sir sâexerce dans la priĂšre pour que nous puissions recevoir ce quâil prĂ©pare. » Cette interprĂ©tation psychagogique (la priĂšre transforme celui qui prie) est devenue classique. Jean Chrysostome, dans ses HomĂ©lies sur Matthieu (XIX, 4-5), insiste davantage sur la dimension sociale : le « nous » du Notre PĂšre interdit tout individualisme spirituel, et la demande de pardon liĂ©e au pardon accordĂ© fait de la rĂ©conciliation fraternelle la condition de la rĂ©conciliation avec Dieu.
Les versets 14-15, qui concluent le passage, isolent et commentent la cinquiĂšme demande : le pardon. Cette insistance matthĂ©enne (absente du parallĂšle lucanien en Lc 11,2-4) rĂ©vĂšle probablement des tensions communautaires que lâĂ©vangĂ©liste veut traiter. Le lien entre pardon reçu et pardon donnĂ© nâest pas un marchandage : Dieu ne pardonne pas parce que nous pardonnons, mais notre incapacitĂ© Ă pardonner rĂ©vĂšle que nous nâavons pas vraiment accueilli le pardon divin. La formule est rude â « votre PĂšre non plus ne pardonnera pas » â et les exĂ©gĂštes sâinterrogent : sâagit-il dâune menace conditionnelle ou dâun constat ontologique ? La tradition la plus profonde opte pour le second : un cĆur fermĂ© au frĂšre est structurellement fermĂ© Ă Dieu.
LâintertextualitĂ© avec la premiĂšre lecture est lumineuse. La parole efficace dâIsaĂŻe 55 trouve son accomplissement dans la priĂšre enseignĂ©e par JĂ©sus : prier « que ta volontĂ© soit faite », câest demander que la parole divine accomplisse son Ćuvre en nous. Le « pain de ce jour » rĂ©pond au « pain pour celui qui doit manger » dâIsaĂŻe. Plus profondĂ©ment, la garantie isaĂŻenne (la parole ne revient pas sans fruit) fonde la confiance de la priĂšre chrĂ©tienne : si Dieu a promis, il donnera. Le CarĂȘme relie ces textes dans une pĂ©dagogie : jeĂ»ner de paroles vaines pour laisser place Ă la seule Parole qui compte, et ajuster notre priĂšre non Ă nos besoins imaginĂ©s mais au dessein de Dieu dĂ©jĂ connu de lui.
Sur le plan thĂ©ologique, ce texte est un condensĂ© de la rĂ©volution Ă©vangĂ©lique. Dieu nâest plus le Tout-Autre quâon apaise par des rites, mais le PĂšre qui sait, qui donne, qui pardonne â Ă condition que nous entrions dans cette logique du don. La priĂšre nâest pas technique spirituelle mais relation filiale. Le Notre PĂšre, que la tradition appelle « abrĂ©gĂ© de tout lâĂvangile » (Tertullien, De Oratione 1), contient en germe toute la foi chrĂ©tienne : un Dieu PĂšre, un Royaume qui vient, une volontĂ© Ă accueillir, un pain partagĂ©, un pardon circulaire, un combat spirituel, une libĂ©ration promise. En ce temps de CarĂȘme, la liturgie invite Ă redĂ©couvrir cette priĂšre si familiĂšre quâelle risque lâusure, et Ă la recevoir Ă neuf comme parole efficace descendue du ciel qui ne retourne pas sans fruit.
Généré le 2026-02-24 · Voir dans la liturgie · Retour à la Bible commentée