📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Isaïe 25, 6-9
DU LIVRE D’ISAÏE
Texte
6 Yahvé Sabaot prépare pour tous les peuples, sur cette montagne, un festin de viandes grasses, un festin de bons vins, de viandes moelleuses, de vins dépouillés.
7 Il a détruit sur cette montagne le voile qui voilait tous les peuples et le tissu tendu sur toutes les nations;
8 il a fait disparaître la mort à jamais. Le Seigneur Yahvé a essuyé les pleurs sur tous les visages, il ôtera l’opprobre de son peuple sur toute la terre, car Yahvé a parlé.
9 Et on dira, en ce jour-là : Voyez, c’est notre Dieu, en lui nous espérions pour qu’il nous sauve; c’est Yahvé, nous espérions en lui. Exultons, réjouissons-nous du salut qu’il nous a donné.
Commentaire
1. Situation
Le 1er Prophète Isaïe, grand prophète du 8ème siècle, a exercé son ministère autour de Jérusalem, à l’époque de la très grande expansion de l’empire Assyrien, qui a entraîné la chute du Royaume de Nord et imposé une situation de vassal du Roi d’Assyrie aux Rois de Juda.
Son Livre, qui, selon une hypothèse admise par tous depuis quelques décennies mais qui se trouve désormais assez fortement contestée, se limite aux 39 premiers chapitres du Livre d’Isaïe de nos Bibles, dans lequel lui sont joints des recueils du 2ème Prophète Isaïe, du 6ème siècle (Isaïe, 40 - 55), et du 3ème Prophète Isaïe, de la première moitié du 5ème siècle (Isaïe, 56 - 66), nous propose toute une suite d’oracles. Après une collection d’oracles divers qu servent d’introduction (1, 1 - 31), nous pouvons lire une première série d’oracles sur Juda et Israël (2, 1 - 5, 30), puis toute une section concacrée aux “mémoires ” du Prophète (6, 1 - 9, 6). Une deuxième série d’oracles sur Juda et Israël (9, 7 - 12, 6) précède ensuite un ensemble d’oracles contre les nations (13, 10 - 23, 18), suivis d’une Apocaypse (24, 1 - 27, 13), d’une réinterprétation d’oracles prononcés au temps du roi Ezéchias (28, 1 - 33, 24), avant que nous parvenions à la fin du recueil avec un Jugement sur Edom et quelques récits divers (34, 1 - 39, 8).
Cette répartition du Livre d’Isaïe, attribuant les 39 premiers chapitres au grand prophète du 8ème siècle, dont on estime que le génie et le rayonnement furent tels que des prophètes plus tardifs se soient inscrits dans sa succession et son école, n’empêche pas pour autant que des passages, plus ou moins importants, de ces 39 premiers chapitres soient eux-mêmes d’origine beaucoup plus tardive, et considérés ainsi par la plupart des commentateurs et exégètes.
Cette page appartient à la partie du Livre du 1er Prophète Isaïe (Isaïe, 1 - 39), que I’on appelle l’Apocalypse d’lsaïe (24, 1 - 27, 13).
Cette “Apocalypse” traite de la “fin du monde”, et les thèmes principaux en sont : le châtiment des puissances cosmiques vaincues par Dieu, la fin de la mort et la perspective d’une vie au-delà. Autant de raisons pour constater que cette partie a été écrite après le retour d’exil de Babylone, soit au moins près de 4 siècles après le temps du 1er Isaïe, même si ce texte tardif a été par la suite inséré dans son Livre, et bien situé par rapport à ce qui le précède.
Cet ensemble des chapitres 24 - 27 se divise en 3 volets : - la destruction finale de la terre (24, 1 - 20), - le triomphe total de Yahvé-Dieu exprimé de différentes manières (24, 21 - 27, 1), - un appendice sur la restauration, à plus court terme, d’Israël (appelé la “Vigne du Seigneur”) et de Jacob (27, 2 - 13).
Notre page se trouve dans la grande évocation du triomphe de Yahvé-Dieu : après avoir vaincu les puissances cosmiques (24, 21 - 22), Yahvé-Dieu règnera sur le monde depuis Jérusalem et le mont Sion (24, 22 - 23).
Cette prise de possession de son Règne sera suivie d’un banquet divin sur le Mont Sion pour toutes les nations pour célébrer la victoire de Dieu sur la mort (25, 6 - 10a : notre page de ce jour).
Cependant, l’annonce de ce banquet est précédée d’un cantique d’action de grâces, célébrant Yahvé, le sauveur et le refuge des pauvres (25, 1 - 5).
2. Message
Le banquet ici présenté célèbre donc l’avènement de Dieu à Jérusalem, comme Roi universel.
Après la description détaillée des mets du festin offert, pour en manifester la richesse dûe à la grande qualité des différents plats et boissons, l’auteur passe de cette image du “repas de fête” à une autre image, celle de la “vie triomphante”, vie définitive et sans ombres, et sans laquelle la convivialité présentée perdrait une grande partie de son sens et de sa joie.
Dieu va donc supprimer toute la misère humaine (que traduit l’image du “voile de deuil” qui “couvre” toutes les nations) qui va être détruite, anéantie, engloutie. Ce qui ne peut se faire qu’en détruisant la mort elle-même, en tant que réalité de l’existence humaine.
Cette abolition de la mort marque ainsi la fin de toute souffrance et de toutes larmes : de ce fait, rien ne s’oppose plus à ce que la convivialité du Banquet divin de la fin des temps, la vie qui détruit la mort, et le bonheur qui met fin à toute épreuve, s’identifient ensemble au Salut de Dieu, qui est communication de Dieu lui-même et de sa présence.
Et c’est bien ce que chante l’hymne des 2 derniers versets de notre page (25, 9 - 10a), louange à la puissance de Dieu.
3. Decouvertes
Sur la destruction de la mort pour toujours, voir la reprise qu’en donne Paul en 1 Corinthiens, 15, 54. Voir également Apocalypse, 21, 4.
4. Prolongement
L’image du banquet de la fin des temps a été reprise par Jésus à plusieurs reprises, soit comme affirmation directe (Matthieu, 8, 11; Luc, 13, 29), soit dans des paraboles, telle celle des invités aux noces royales (Matthieu, 22, 2 - 14; Luc, 14, 15 - 24).
Il n’existe pas de fête, entre les hommes et les femmes que nous sommes, qui ne se traduise en une grande convivialité de table, un festin ou un banquet. Nous ne pouvons donc pas, en tant que membres de l’humanité, imaginer le bonheur du Règne de Dieu sans cette dimension ou au moins cette image.
Jésus est pleinement entré dans cette manifestation humaine de la rencontre conviviale, non seulement en paroles ou évocations prophétiques, mais également :
- dans son comportement fréquent, sinon quasi quotidien, de partage de la table des Pharisiens comme des publicains, selon ce dont témoigne largement l’Evangile de Luc, en particulier (Luc, 14, 1 et 15, 2),
- dans certains gestes très significatifs et prophétiques, tels que sa multiplication des pains (Luc, 9, 10 - 17),
- et, surtout, au terme de tous ces comportements, dans le geste de son dernier repas, qu’il a laissé aux siens pour qu’ils puissent faire “mémoire” de son engagement jusqu’au bout dans”I’Heure” de sa mort-résurrection.
Telle est notre Eucharistie, geste du “toast” (en forme de bénédiction-partage du pain et de la coupe), porté, dans la puissance de l’Esprit Saint, en “mémorial de Jésus mort et ressuscité” (1 Cor., 11, 23 - 26, et surtout 26), dans le cadre d’une assemblée conviviale où l’on relit les souvenirs de Jésus que nous ont transmis ses premiers disciples, en célébrant et en rendant grâces, par des hymnes et des cantiques, pour les merveilles du salut de Dieu ainsi accompli et transmis.
Prière
*Seigneur Jésus, puisqu’au terme de ton parcours terrestre, au moment de “remettre l’esprit”, tu as déclaré, comme dernière parole prononcée sur ta croix, que “tout était accompli”, puisque tu es ressuscité des morts, et nous as fait don de ton Esprit, qui nous permet de vivre notre existence humaine en reproduisant tes paroles et comportements d’homme soumis en tout à la volonté du Père, tu as inauguré la convivialité des “fils” du Père rassemblés en ton Nom et en ta présence, chaque fois que nous nous retrouvons entre frères et soeurs pour nous replonger dans la source de ta Parole transmise, et de ton OUI au Père et à tes frères, que tu nous communiques et nous partages sans cesse de nouveau : donne-moi de vraiment me ressourcer en profondeur chaque fois que je “fais Eglise” en me rencontrant avec mes frères et soeurs qui sont, comme moi, de tes disciples, de façon à t’imiter davantage dans toutes les dimensions de ma vie au quotidien, devant le Père et toute la portion d’humanité dont je suis proche. AMEN.
03.12.2003.*
Évangile : Matthieu 15, 29-39
DE L’EVANGILE DE MATTHIEU
Texte
29 Étant parti de là, Jésus vint au bord de la mer de Galilée. Il gravit la montagne, et là il s’assit.
30 Et des foules nombreuses s’approchèrent de lui, ayant avec elles des boiteux, des estropiés, des aveugles, des muets et bien d’autres encore, qu’ils déposèrent à ses pieds ; et il les guérit.
31 Et les foules de s’émerveiller en voyant ces muets qui parlaient, ces estropiés qui redevenaient valides, ces boiteux qui marchaient et ces aveugles qui recouvraient la vue ; et ils rendirent gloire au Dieu d’Israël.
32 Jésus, cependant, appela à lui ses disciples et leur dit : ” J’ai pitié de la foule, car voilà déjà trois jours qu’ils restent auprès de moi et ils n’ont pas de quoi manger. Les renvoyer à jeun, je ne le veux pas : ils pourraient défaillir en route”.
33 Les disciples lui disent : ” Où prendrons-nous, dans un désert, assez de pains pour rassasier une telle foule ? “
34 Jésus leur dit : ” Combien de pains avez-vous ? ” - ” Sept, dirent-ils, et quelques petits poissons. “
35 Alors il ordonna à la foule de s’étendre à terre ;
36 puis il prit les sept pains et les poissons, rendit grâces, les rompit et il les donnait à ses disciples, qui les donnaient à la foule.
37 Tous mangèrent et furent rassasiés, et des morceaux qui restaient on ramassa sept pleines corbeilles !
38 Or ceux qui mangèrent étaient quatre mille hommes, sans compter les femmes et les enfants.
39 Après avoir renvoyé les foules, Jésus monta dans la barque et s’en vint dans le territoire de Magadan.
Commentaire
1. Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
Cette page appartient à l’ensemble d’actes accomplis par Jésus préalablement à la grande confession de foi de Pierre du chapitre 16 : Jésus est reconnu par ses disciples comme le Messie. De plus, cette page fait suite au récit de la guérison de la fille d’une Cananéenne, réalisée dans la région de Tyr et de Sidon, ce qui a invité de nombreux commentateurs à penser que cette seconde multiplication des pains avait eu lieu en terre païenne, ce que d’autres pourtant n’admettent pas.
2. Message
Cette seconde multiplication des pains est porteuse pratiquement du même message que la première, relatée en Matthieu, 14, 13 - 21. A noter cependant que cette page d’Evangile, comme celles de tous les jours des 3 premières semaines de l’Avent, partage un thème commun avec la 1ère lecture lue ce jour, à savoir, ici, la prophétie du festin de la fin des temps, préparé et offert par Dieu lui-même, pour tous les peuples, sur sa montagne (Isaïe, 25, 6 - 10).
C’est par compassion que Jésus prend l’initiative de ce signe, après avoir effectué un grand nombre de guérisons sur tous les malades qu’on lui présentait, provoquant ainsi l’admiration des foules qui rendent gloire à Dieu.
Cette générosité spontanée de Jésus rappelle, et accomplit définitivement, celle des prophètes Elie (1 Rois, 17, 8 - 16), et Elisée (2 Rois, 4, 42 - 44), qui avaient eux-mêmes déjà multiplié le pain, et elle se manifestera de nouveau lors de la scène de l’apparition du Christ ressuscité à ses disciples au bord du Lac, rapportée en Jean, 21, 4 - 8.
Les verbes qui traduisent les gestes de Jésus sont ceux qui décrivent les gestes de Jésus en son dernier repas, devenus notre Eucharistie chrétienne, repris eux-mêmes des gestes de la bénédiction qui marquait le début et la fin des repas de fête chez les Juifs.
En réalisant ce signe qui, en plus du rappel de la tradition des prophètes Elie et Elisée, nous renvoie à la manne distribuée par Dieu au désert de l’Exode, Jésus se révèle être le prophète de la fin des temps, d’un monde nouveau sauvé par Dieu à travers sa Parole et son engagement, monde où la faim a disparu, ainsi que la souffrance (comme en témoignent les signes de guérison qui ont précédé celui de la multiplication des pains, dans notre texte).
3. Decouvertes
Quoi qu’on en ait pu dire, il n’est pas absolment sûr que ces 4000 hommes de notre texte aient été des païens, par contraste avec les 5000 hommes Juifs de la première multiplication des pains. Le verset 29 pourrait indiquer que Jésus avait regagné la terre d’Israël, après sa brève randonnée en pays païen.
Il est de même difficile de donner un sens symbolique aux 5 ou 7 pains de ces deux multiplications, ainsi qu’aux 12 ou 7 corbeilles respectives des restes ramassés, dans lesquelles cependant on a le plus souvent vu une allusion aux 12 apôtres de Jésus, ainsi qu’aux 7 responsables Juifs chrétiens de langue grecque, préposés au service des tables en Actes, 6, 1 et ss.
En revanche, l’allusion à Isaïe, 35, 5 - 6, aux versets 30 et 31 de notre passage, et la location du miracle des pains, et des guérisons qui l’ont précédé, sur une montagne, ont été considérées comme un rappel de toutes les prophéties de l’Ancien Testament concernant le rôle de la montagne de Sion, prophéties toutes accomplies en, et par, Jésus au cours de son ministère.
4. Prolongement
Jésus nous donne encore, aujourd’hui dans son Esprit Saint, le pain de sa Parole, ainsi que celui de toute sa personne livrée pour nous en son “Heure”, ce qu’expriment nos gestes “Eucharistiques”, refaits “en mémoire de lui” dans nos communautés rassemblées, et qui nous transmettent le mystère de son “OUI” absolu à la volonté du Père, qui a atteint un point culminant en sa mort-résurrection. Relire tout le chapitre 6 de l’Evangile de Jean sur ce point.
Prière
*Seigneur Jésus, tu as repris à ton compte les paroles de la Bible, qui précisaient que l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de la Parole de Dieu, et tu as fait de la fraction du pain, ainsi que du partage de ce pain rompu et de la coupe de vin, les gestes symboliques qui nous communiquent le mystère de ce que tu as vécu en ta mort-résurrection, événement de ton passage qu Père, au terme d’une mission qui sauve le monde entier, anticipant en cela la communion avec Dieu “tout en tous”, dans sa lumière et sa vérité totales, à la fin ultime des temps : donne-moi faim de ta Parole, soif de Dieu dont tu nous révèles l’amour miséricordieux, augmente en moi le désir de recevoir toujours davantage la grâce de te rencontrer comme celui qui me sauve, dans la foi, ainsi que dans la célébration des gestes de ton dernier repas, par lesquels tu me rends contemporain de ton “Heure”, et me donne d’offrir, avec toi et en toi, la remise de toute ta propre vie au Père, ce “OUI” unique qui transfigure le monde. AMEN.
04.12.2002.*