📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Isaïe 29, 17-24

DU LIVRE D’ ISAÏE

Texte

17 N’est-il pas vrai que dans peu de temps le Liban redeviendra un verger, et le verger fera penser à une forêt ?
18 En ce jour-là, les sourds entendront les paroles du livre et, délivrés de l’ombre et des ténèbres, les yeux des aveugles verront.
19 Les malheureux trouveront toujours plus de joie en Yahvé, les plus pauvres des hommes exulteront à cause du Saint d’Israël.
20 Car le tyran ne sera plus, le moqueur aura disparu, tous les veilleurs infâmes auront été retranchés :
21 ceux dont la parole porte condamnation, ceux qui tendent un piège à celui qui juge à la porte, et sans raison font débouter le juste.
22 C’est pourquoi, ainsi parle Yahvé, Dieu de la maison de Jacob, lui qui a racheté Abraham : Désormais Jacob ne sera plus déçu, désormais son visage ne blêmira plus,
23 car lorsqu’il verra ses enfants, l’œuvre de mes mains, chez lui, il sanctifiera mon nom, il sanctifiera le Saint de Jacob, il redoutera le Dieu d’Israël.
24 Les esprits égarés apprendront l’intelligence, et ceux qui murmurent recevront l’instruction. Contre l’ambassade envoyée en Égypte.

Commentaire

1. Situation

Le 1er Prophète Isaïe, grand prophète du 8ème siècle, a exercé son ministère autour de Jérusalem, à l’époque de la très grande expansion de l’empire Assyrien, qui a entraîné la chute du Royaume de Nord et imposé une situation de vassal du Roi d’Assyrie aux Rois de Juda.

Son Livre, qui, selon une hypothèse admise par tous depuis quelques décennies mais qui se trouve désormais assez fortement contestée, se limite aux 39 premiers chapitres du Livre d’Isaïe de nos Bibles, dans lequel lui sont joints des recueils du 2ème Prophète Isaïe, du 6ème siècle (Isaïe, 40 - 55), et du 3ème Prophète Isaïe, de la première moitié du 5ème siècle (Isaïe, 56 - 66), nous propose toute une suite d’oracles. Après une collection d’oracles divers qu servent d’introduction (1, 1 - 31), nous pouvons lire une première série d’oracles sur Juda et Israël (2, 1 - 5, 30), puis toute une section concacrée aux “mémoires ” du Prophète (6, 1 - 9, 6). Une deuxième série d’oracles sur Juda et Israël (9, 7 - 12, 6) précède ensuite un ensemble d’oracles contre les nations (13, 10 - 23, 18), suivis d’une Apocaypse (24, 1 - 27, 13), d’une réinterprétation d’oracles prononcés au temps du roi Ezéchias (28, 1 - 33, 24), avant que nous parvenions à la fin du recueil avec un Jugement sur Edom et quelques récits divers (34, 1 - 39, 8).

Cette répartition du Livre d’Isaïe, attribuant les 39 premiers chapitres au grand prophète du 8ème siècle, dont on estime que le génie et le rayonnement furent tels que des prophètes plus tardifs se soient inscrits dans sa succession et son école, n’empêche pas pour autant que des passages, plus ou moins importants, de ces 39 premiers chapitres soient eux-mêmes d’origine beaucoup plus tardive, et considérés ainsi par la plupart des commentateurs et exégètes.


Ce passage se situe vers la fin du Livre du 1er Prophète Isaïe (Isaïe, 1 - 39), dans la 7ème partie de son Livre, concernant une réinterprétation d’oracles proférés au temps du roi Ezéchias, dans la perspective d’un salut futur (28, 1 - 33, 24).

Après l’introduction générale, les 2 séries d’oracles concernant Juda et Israêl, séparées par les “Mémoires” d’lsaïe, les oracles contre les nations et ”l’ Apocalypse d’Isaïe”, cette partie se présente comme une collection de morceaux divers : - oracle contre la Samarie (28, 1 - 6), - contre les classes dirigeantes d’Israël (28, 7 - 22), - sur le siège et la délivrance d’Ariel-Jérusalem (29, 1 - 8), - 2 oracles, en forme de discours contre l’aveuglement du peuple, et sa façon d’en rester seulement à une religion “extérieure” (29, 9 - 15).

2. Message

Notre page se compose, à vrai dire, de 2 oracles : l’un nous présente le salut commre un renversement des situations actuelles (29, 17 - 21), l’autre envisage l’avenir de Jacob-Israël (29, 22 - 24). Ces 2 oracles ne remontent probablement pas au 1er Isaïe, et l’on pense qu’ils ont été ajoutés à son oeuvre.

Lu dans le contexte des paragraphes qui le précèdent, et qui traitaient de l’aveuglement religieux d’Israël sous toutes ses formes (29, 9 - 16), le 1er de nos 2 oracles nous annonce un temps de salut au-delà de toutes les condamnations proférées par Yahvé-Dieu contre son peuple.

Ce temps de salut se manifeste par un renversement radical des situations antérieures : en effet, la condition des sourds, des aveugles et des nécessiteux se trouve totalement retournée : ils entendent, ils voient, ils se réjouissent, alors qu’au même moment disparaissent les violents, les moqueurs et tous les malfaisants quels qu’ils soient.

Que les sourds et les aveugles ici mentionnés désignent des catégories de pauvres du pays, ou qu’ils symbolisent tout le peuple, dont l’aveuglement a été stigmatisé dans les oracles précédents, l’annonce est là, lumneuse : Dieu crée l’ouverture qui permet de communiquer et d’entendre en vérité, ainsi que la lumière et la joie, là où existaient la fermeture, les ténèbres et la misère.

L’oracle du salut, qui suit, à partir du verset 22, même s’il est plus tardif que le 1er Isaïe, demeure bien dans la tonalité de ce Prophète, car nous en trouvons des échos en 2, 5 - 6 et 8, 12 - 13.

Finie désormais la honte de Jacob-Israël, car il va devenir le “lieu” où l’action du Seigneur sera manifestée de telle façon que Dieu y sera reconnu dans sa sainteté, et que tous seront rendus capables de le découvrir. Au terme d’une histoire sainte qui a commencé avec l’appel d’Abraham, Dieu aura définitivement “accompli” sa promesse, par delà l’incroyance quasi constante de son peuple.

3. Decouvertes

Au verset 22, se trouve la seule allusion dans toute la Bible à la rédemption ou Iibération d’Abraham. S’agit-il de l’abandon par ce dernier, à la suite de son appel par le Seigneur (Genèse, 12, 1 - 4), du culte des faux dieux que lui avaient transmis ses ancêtres ?

La restauration de Jacob, la sainteté que Dieu lui accorde, sont à la fois une action efficace de Dieu et une Parole qui se fait comprendre et donne intelligence à ceux qui acceptent de recevoir son salut.

Les humbles du verset 19, ce sont les pauvres et les indigents qui acceptent le sort que leur permet Yahvé, et sont, du même coup, toujours prêts à tout recevoir de lui.

Le verset 17 précise que dans ce renversement total effectué par Dieu, les qualités de tous seront partagées : la grande forêt des cèdres du Liban sera en même temps un verger, et réciproquement.

4. Prolongement

La lecture de I’Evangile de Matthieu, 9, 27 - 31, associée à ce passage, pour confectionner, en quelque sorte, la “carte postale” de ce jour de l’ Avent (et il en est ainsi dans la plupart des jours de semaine de ce temps liturgique), nous raconte la guérison par Jésus de 2 aveugles, qu’il touche, guérit, et auxquels il impose le silence sur ce qui vient de leur arriver, de peur, semble-t-il, que ce geste ne soit interprété que comme une simple guérison, et non pas comme un “signe” de l’apparition du salut de Dieu en Jésus.

Dans une autre page des Evangiles de Matthieu et Luc, en réponse à une question que lui envoie poser Jean-Baptiste depuis sa prison : “es-tu celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre” ?, Jésus manifeste d’abord la plénitude du salut qu’il apporte à travers tous ces “signes” de changement radical de condition, et qui sont associés à l’annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres, c’est-à-dire à tous ceux qui ne se replient pas sur eux-mêmes, et se montrent ouverts et accueillants à la Parole et à l’action de Dieu qui les sauve, en et par Jésus.

Jésus, ensuite, en reprenant des phrases d’lsaïe, qu’il a déjà citées, selon l’Evangile de Luc, lors de son passage à la synagogue de Nazara-Nazareth (voir Luc, 4, 16 - 21 et Isaïe 61, 1 et suivants, ainsi que 58, 6), indique ainsi que toute I’Ecriture et tout le dessein de Dieu dont elle témoigne, sont “accomplis” dans la mission de Jésus, avec la révélation d’une miséricorde inédite et infinie, que n’avait, semble-t-il, ni perçue, ni annoncée Jean Baptiste, dont la prédication insistait surtout sur la rigueur du jugement de Dieu (Luc, 3, 7 - 9 et 17).

Voici le texte de cette réponse de Jésus aux envoyés de Jean, dans la version de Luc :

18 Les disciples de Jean I’informèrent de tout cela. Appelant à lui deux de ses disciples, Jean

19 les envoya dire au Seigneur: “Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?”

20 Arrivés auprès de lui, ces hommes dirent : “Jean le Baptiste nous envoie te dire : Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ?”

21 A cette heure-Ià, il guérit beaucoup de gens affligés de maladies, d’infirmités, d’esprits mauvais, et rendit la vue à beaucoup d’aveugles.

22 Puis il répondit aux envoyés: “Allez rapporter à Jean ce que vous avez vu et entendu : les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres”…

Prière

*Seigneur Jésus, tu es vraiment Celui qui devait venir, qui est venu et qui nous vient sans cesse, ressuscité, dans l’Esprit Saint, qui nous rend capables, à notre tour, de reproduire le seul “signe” que tu attends désormais de nous, et qui est d’aimer nos frères et soeurs comme tu nous as aimés, en révélant ainsi l’amour du Père, “signe” suprême, proclamé en ta mort, après avoir été annoncé dans tous tes gestes de miséricorde indiquant la puissance du salut total que Dieu nous offre : donne-moi d’être docile à ton Esprit Saint et de produire sans cesse, et en toutes occasions, les gestes d’accueil, d’amour, de miséricorde et de pardon, qui te révèlent à travers ces attitudes de disciple et de témoin. AMEN.

05.12.2003.*

Évangile : Matthieu 9, 27-31

DE L’EVANGILE DE MATTHIEU

Texte

27 Comme Jésus s’en allait de là, deux aveugles le suivirent, qui criaient et disaient : ” Aie pitié de nous, Fils de David ! “
28 Étant arrivé à la maison, les aveugles s’approchèrent de lui et Jésus leur dit : ” Croyez-vous que je puis faire cela ? ” - ” Oui, Seigneur ”, lui disent-ils.
29 Alors il leur toucha les yeux en disant : ” Qu’il vous advienne selon votre foi. “
30 Et leurs yeux s’ouvrirent. Jésus alors les rudoya : ” Prenez garde ! dit-il. Que personne ne le sache ! “
31 Mais eux, étant sortis, répandirent sa renommée dans toute cette contrée.

Commentaire

1. Situation

Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.

A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).

On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :

  • Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
  • Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
  • Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
  • Discours sur la mission (10)
  • Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
  • Discours en paraboles (13)
  • Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
  • Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
  • De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
  • Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
  • Passion, mort et résurrection (26 - 28)

Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.


Cette page appartient à l’ensemble d’actes accomplis par Jésus lors de la première partie de son ministère, qui suit immédiatement le premier discours (concernant la charte du Royaume) que Matthieu vient de lui faire prononcer sur la montagne.

2. Message

Deux aveugles proclament à plusieurs reprises leur foi en Jésus : d’abord, en le déclarant “Fils de David”, capable de prendre en charge leur malheur. Pour eux, Jésus est le Messie.

Ensuite, en ne lâchant pas Jésus jusqu’à ce qu’ils l’aient rejoint dans la maison où il rentre. Ils continuent de manifester leur confiance avec persévérance.

De même, encore, en répondant directement, et sans la moindre hésitation ou ambigüité, à la question que leur pose Jésus : ils confirment ainsi leur foi par l’affirmation de leur conviction profonde que Jésus peut les guérir.

Enfin, une fois guéris, après que Jésus ait touché leurs yeux et ait reconnu leur foi, en ne pouvant pas ne pas dire partout ce qui leur est arrivé, et ce, malgré l’interdiction sévère que leur en a faite Jésus, qui ne veut pas être “récupéré”, selon une conception courante du Messie, mais qui n’est pas la sienne.

3. Decouvertes

Ce récit de guérison ressemble étrangement à celui de 20, 29 - 34, concernant deux aveugles de Jéricho. D’autre part, il semble annoncer ce qu’on lira en Matthieu, 11, 5, où Jésus, en réponse à la question des envoyés de Jean Baptiste, déclare, entre autres signes qu’il accomplit et qui le révèlent comme “Celui qui doit venir”, que “les aveugles voient”.

Le titre de “Fils de David” désigne Jésus comme Messie. C’est d’ailleurs ainsi que, dès le 1er verset de tout son Evangile, Matthieu appelle Jésus (Matthieu, 1, 1). Ce même titre revient, à propos de guérisons effectuées par Jésus, en 12, 23; 15, 22; 20, 30 - 31. A noter que ce titre, dans l’Ancien Testament, est toujours, sauf une seule fois, donné à Salomon, que la tradition postérieure, attestée par des écrits Juifs non Bibliques, présente comme un puissant guérisseur.

4. Prolongement

Jésus, en rendant la vue à ces deux aveugles, se révèle, non seulement comme Celui qui donne la lumière, mais comme Celui qui est cette lumière elle-même. C’est là l’un des multiples aspects de la révélation de son identité, et de son témoignage :

3 ” Es-tu celui qui doit venir ou devons-nous en attendre un autre ? ”

4 Jésus leur répondit : ” Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez :

5 les aveugles voient et les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres ;

6 et heureux celui qui ne trébuchera pas à cause de moi ! ”

4 Ce qui fut en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes.

5 et la lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas saisie. …

9 Le Verbe était la lumière véritable, qui éclaire tout homme ; il venait dans le monde.

12 De nouveau Jésus leur adressa la parole et dit : ” Je suis la lumière du monde. Qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais aura la lumière de la vie

Prière

*Seigneur Jésus, toi qui es la vraie Lumière, tu es venu en notre monde nous révéler que Dieu est Lumière, nous ouvrir le coeur à cette réalité extraordinaire de Dieu, qui éclaire et transforme notre existence toute entière, toi qui nous donnes de grandir en fils de Lumière, capables de te suivre, dans la grâce de notre foi, capables également de nous manifester comme tes disciples, en faisant la Vérité qui conduit à la Lumière, et en aimant nos frères : que la force de ton Esprit me permette d’accueillir davantage cette Lumière de ta Parole, qui nous fait connaître le mystère du Père, et ta mission de Fils qui nous sauve, que ma vie entière soit transfigurée par cette Lumière, qui, en me configurant à toi, me fait reconnaître mes frères et mes soeurs comme ta véritable image, m’invitant ainsi à me tourner vers eux comme tu te tournes vers moi, dans l’attitude du serviteur. AMEN.

06.12.2002.*


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