📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Esther 4, 17

DU LIVRE D’ESTHER

Texte

17 k La reine Esther cherchait aussi refuge près du Seigneur dans le péril de mort qui avait fondu sur elle.
Elle avait quitté ses vêtements somptueux pour prendre des habits de détresse et de deuil. Au lieu de fastueux parfums elle avait couvert sa tête de cendres et d’ordures. Elle humiliait durement son corps, et les tresses de sa chevelure défaite remplissaient tous les lieux témoins ordinaires de ses joyeuses parures. Et elle suppliait le Seigneur Dieu d’Israël en ces termes :
17 l “O mon Seigneur, notre Roi, tu es l’Unique! Viens à mon secours, car je suis seule et n’ai d’autre recours que toi, et je vais jouer ma vie.
17 m J’ai appris, dès le berceau, au sein de ma famille, que c’est toi, Seigneur, qui as choisi Israël entre tous les peuples et nos pères parmi tous leurs ancêtres, pour être ton héritage à jamais; et tu les as traités comme tu l’avais dit.
17 n Et puis nous avons péché contre toi, et tu nous as livrés aux mains de nos ennemis pour les honneurs rendus à leurs dieux. Tu es juste, Seigneur!
17 o Mais ils ne se sont pas contentés de l’amertume de notre servitude; ils ont mis leurs mains dans celles de leurs idoles en vue d’abolir l’arrêt sorti de tes lèvres, de faire disparaître ton héritage, de clore les bouches qui te louent, d’éteindre ton autel et la gloire de ta maison;
17 p Et d’ouvrir à la place la bouche des nations pour la louange des idoles de néant, et pour s’extasier à jamais devant un roi de chair.
17 q N’abandonne pas ton sceptre, Seigneur, à ceux qui ne sont pas. Point de sarcasmes sur notre ruine! Retourne ces projets contre leurs auteurs, et du premier de nos assaillants, fais un exemple!
17 r Souviens-toi, Seigneur, manifeste-toi au jour de notre tribulation! Et moi, donne-moi du courage, Roi des dieux et dominateur de toute autorité.
17 s Mets sur mes lèvres un langage charmeur lorsque je serai en face du lion, et tourne son cœur à la haine de notre ennemi, pour que celui-ci y trouve sa perte avec tous ses pareils.
17 t Et nous, sauve-nous par ta main et viens à mon secours, car je suis seule et n’ai rien à part toi, Seigneur!

Commentaire

1. Situation

Le Livre d’Esther existe en version hébraïque, la seule reconue comme canonique en Israël et dans les Bibles de nos frères Protestants, ainsi qu’en plusieurs versions grecques, dont la plus fidèle à l’original hébreu en a traduit le texte mais y a ajouté un certain nombre de sections supplémentaires. La partie centrale et primitive écrite en Hébreu remonte probablement au 5ème siècle avant JC.

Aucun spécialiste de la Bible ne considère aujourd’hui ce Livre comme un récit historique. Tout au plus, reflète-t-il des souvenirs des “progroms” Juifs existant dans l’empire Perse, ou même d’un Mardochée ou d’une Esther qui auraient existé et auraient exercé une influence à la cour impériale des Perses. On peut ajouter à cela que les descriptions que nous y trouvons des coutumes Perses paraissent fidèles à ce qu’il en était, et que nous connaissons par ailleurs.

En son état actuel, sous ses différentes versions, le Livre d’Esther est un récit de fiction, un peu comme un roman, écrit dans un but plus ou moins religieux. Il reprend, en effet, des thèmes bien connus de la littérature de Sagesse de l’Ancien Testament.

Mardochée et Esther y sont présentés comme des exemples classiques de sages qui mènent une vie droite, manifestent une ouverture parfois empreinte de naïveté, et paraissent très démunis face à des intriguants contre lesquels ils parviennent finalement à retourner une situation apparemment perdue.

L’histoire de Joseph, qui commence au chapitre 37 du Livre de la Genèse, semble avoir exercé une grande influence sur l’auteur du Livre d’Esther. Comme Joseph en Egypte au temps des Patriarches, Mardochée et Esther acquièrent une haute position dans une pays étranger, position dont ils se servent pour sauver leur peuple.

En sa version minimale hébraïque, le livre commence par nous montrer comment Esther devient Reine à la place de Vashti (1, 1 - 2, 23). Ensuite, le plan fomenté par Haman pour détruire les Juifs nous est dévoilé (3, 1 - 15). Ce plan pousse Mardochée et Esther à demander du secours (4, 1 - 16) et à envisager comment préparer leur délivrance (5, 1 - 12). Nous assistons après cela au retournement total de situation réussi par Esther et Mardochée (6, 1 - 8, 12). Le Livre se termine par la célébration de la fête des Pourim, à laquelle cette histoire a été associée (9, 20 - 10, 3).

Notre passage est extrait d’une addition d’une version grecque du Livre d’Esther, addition répertoriée et numérotée en chapitre et versets de façon différente selon les bibles.

2. Message

Cette prière d’Esther, qu’il faudrait, selon le plan indiqué plus haut, situer dans son texte grec, à la suite du chapitre 4, verset 17, traduit d’abord la profonde détresse dans laquelle se trouve cette femme.

Cette prière contient des éléments d’une lamentation nationale sur le peuple de Dieu, qui commence par rappeler les bienfaits accordés gratuitement par Dieu à Israël, depuis son origine, et pour constater que ce peuple a péché contre Dieu. De ce fait, la détresse du moment ne peut être que la conséquence.

Cette prière prend tout autant l’aspect d’une lamentation individuelle et personnelle : plusieurs fois Esther déclare qu’elle est seule face à une décision qui va la conduire à risquer sa vie. C’est la supplication de quelqu’un qui vit une très grande peur. Esther se tourne ainsi vers Dieu, qu’elle déclare être son unique et ultime recours, celui auquel elle fait appel avec confiance dans cette prière qui est presque un cri “au secours” de désespoir.

Ces deux aspects, personnel et communautaire, de la prière d’Esther, se rejoignent dans une seule et même démarche : Esther est solidaire du sort de son peuple, et s’engage pour lui, avec tout le poids que cela représente, et c’est ainsi qu’elle se tourne vers Dieu.

3. Decouvertes

Il est important de noter qu’avant de proférer sa prière, Esther se met en tenue de pénitence et d’humilité, pour donner un sens à sa démarche de supplication, et révéler par là sa peur et sa souffrance : elle traduit dans sa manière de s’habiller sa détresse intérieure et son désespoir.

D’autre part, Esther place son destin entre les mains du Dieu d’Israël, qu’elle proclame être le seul véritable Roi d’Israël, avant de le nommer “Roi des dieux”, au dessus de toute divinité. Ainsi espère-t-elle qu’à la suite de sa prière, Dieu va intervenir et triompher du roi des Perses, qui est considéré comme un “dieu” par son peuple, bien que le récit de notre Livre ne le présente jamais comme un être mauvais.

La prière de la Reine s’affine : Dieu est invité à changer le coeur de ce roi des Perses, ce roi terrestre qui avait été poussé par quelques uns de ses conseillers à signer un décret contre les Juifs. Dieu seul peut retourner le coeur de ce roi en faveur de son peuple Israël, et favoriser ainsi la chute et l’anéantissement de tous ceux qui lui veulent du mal.

4. Prolongement

Jésus a prié dans la détresse profonde de son agonie : il a demandé, s’il est possible, que l’épreuve de la mort lui soit épargnée, mais pour immédiatement ajouter : “Non pas ce que je veux, mais ce que tu veux”. Il a crié sa souffrance, mais dans une totale obéissance de croyant qui se remet à Dieu avec une confiance absolue.

La prière que nous a laissée Jésus, sa propre prière, le “Notre Père”, commence par déclarer toute chose, toute situation comme étant “l’affaire de Dieu”, et prenant sens en son propre plan de salut : quoi qu’il arrive, ou nous arrive, que son Nom soit sanctifié, que son Règne vienne, que sa Volonté soit faite. On se remet entre les mains de celui qu’on nomme “Père”, comme Jésus lui a “remis son esprit”, dans sa dernière prière sur sa croix, au moment de sa mort.

Puis on se tourne vers lui, avec le plus de confiance possible, comme un pauvre, un mendiant, pour lui demander de nous prendre en charge dans nos difficultés et épreuves.

Au début de sa passion, Jésus a prévenu celui qui le livrerait, et à Gethsémani, il lui a redonné une chance en lui rendant sa salutation, et en l’interpellant calmement. A l’heure suprême de sa mort, il a pardonné à ses bourreaux, et l’attitude d’Esther est alors dépassée et accomplie.

Dans l’Esprit Saint que nous avons reçu, notre prière, en toutes circonstances, ne peut donc être toujours que celle de Jésus, relue à partir de tout son témoignage missionnaire, et dans son engagement jusqu’à la fin de sa vie terrestre et de son ministère.

Prière

*Seigneur Jésus, à l’écoute de ton Apôtre Paul, qui nous invite à avoir les sentiments qui t’habitaient quand tu t’es fait obéissant jusqu’à la mort de la croix, au terme de ton abaissement, et qui, d’autre part, nous partage la réponse que tu lui as faite avec ces mots “ma grâce te suffit, car ma force triomphe dans la faiblesse”, alors qu’il te suppliait de le délivrer d’une épreuve qui le faisait souffrir, nous nous tournons vers toi en toute confiance : apprends-nous de nouveau à prier ta propre prière, que tu nous as laissée, comme un témoignage de ce que doit être notre relation à Dieu, “notre Père”, dans la foi, sachant qu’avec ton Esprit Saint, tu nous accompagnes dans ce dialogue profond, confiant et intime : “Notre Père… AMEN”.

13.03.2003.*

Évangile : Matthieu 7, 7-12

DE L’EVANGILE DE MATTHIEU

Texte

7 ” Demandez et l’on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l’on vous ouvrira.
8 Car quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve ; et à qui frappe on ouvrira.
9 Quel est d’entre vous l’homme auquel son fils demandera du pain, et qui lui remettra une pierre ?
10 ou encore, s’il lui demande un poisson, lui remettra-t-il un serpent ?
11 Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus votre Père qui est dans les cieux en donnera-t-il de bonnes à ceux qui l’en prient !
12 ” Ainsi, tout ce que vous voulez que les hommes fassent pour vous, faites-le vous mêmes pour eux : voilà la Loi et les Prophètes.

Commentaire

1. Situation

Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.

A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).

On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :

  • Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
  • Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
  • Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
  • Discours sur la mission (10)
  • Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
  • Discours en paraboles (13)
  • Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
  • Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
  • De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
  • Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
  • Passion, mort et résurrection (26 - 28)

Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.


Avec notre page, nous sommes presque au terme du 1er grand Discours de Jésus, la charte du Royaume.

2. Message

Ces paroles de Jésus nous invitent à nous tourner vers Dieu dans la prière, pour lui présenter nos requêtes. Jésus nous indique bien que Dieu est celui qui donne, fait découvrir et ouvre. Nous devons néanmoins lire ces paroles en fonction de ce que Jésus nous a dit auparavant dans ce discours, en 6, 33 : “Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît”.

Par un argument “a fortiori”, Jésus nous suggère alors de réfléchir sur les actes de bonté dont nous savons faire preuve, à l’égard de nos proches, par exemple. A plus forte raison, Dieu, qui est toute justice, alors que nous sommes pécheurs, fera-t-il infiniment plus pour nous, - “au-delà de tout ce que nous pouvons imaginer ou concevoir”, comme l’écrit Paul aux Ephésiens (Ephésiens, 3, 17 - 21) - en nous accordant les bonnes choses que nous lui demandons.

En d’autres termes, Jésus nous dit que rien ne doit jamais nous empêcher de compter totalement sur Dieu, notre Père.

3. Decouvertes

Mais quelles sont ces “bonnes choses” que le Père ne manquera pas de donner à ceux qui les lui demandent ? Luc, dans le passage semblable à cette page, précise qu’il s’agit de l’Esprit Saint. Ce qui nous invite à attendre d’abord les biens du Royaume, en toute confiance : nous croyons que Dieu nous donnera ce qu’il a de meilleur, et Paul, encore, nous déclare qu’en envoyant son Fils par amour gratuit, “Dieu nous a tout donné” (Romains, 8, 31 - 39). Nous retrouvons ici la logique de la prière enseignée par Jésus, le “Notre Père” : “Père, donne-nous d’abord ton Règne, ta Gloire, et prends soin de nous, avec ton pain, ton pardon, ta force.”

La “Règle d’or” nous est présentée ici de façon positive : que souhaitez-vous que les autres fassent pour vous ? Faites-le d’abord pour eux. Exigence infinie d’ouverture aux autres, et de solidarité, dans la mesure où très souvent, nous demandons et souhaitons que l’on fasse toujours plus pour nous. Dans la littérature Juive, on trouve cette “Règle d’or” en sa forme négative : ‘Ne faites pas…” (Tobie, 4, 15).

En cette “Règle d’or”, conclut Jésus, se résume pratiquement tout l’Ancien Testament, toute l’Ecriture, les 5 Livres de la Loi (création, Patriarches, Moïse), et les Livres Prophétiques (tous les récits de l’histoire d’Israël après Moïse, ainsi que tous les écrits des Prophètes).

4. Prolongement

Par cette mention que Jésus fait ici de la “Loi” et des “Prophètes”, nous sommes renvoyés à ce que Jésus nous dit du plus grand commandement de la Loi : aimer Dieu de tout son coeur, et son prochain comme soi-même (Matthieu, 22, 34 - 40). Renvoyés aussi à Paul : aimer nos frères accomplit toute la Loi (Romains, 13, 8 - 10).

Jésus dira ailleurs qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime (Jean, 15), et Paul, de son côté, expliquera aux Romains (5, 5 - 10) que la preuve que Dieu nous aime, c’est que le Christ a donné sa vie pour des pécheurs.

Prière

*Seigneur Jésus, en venant nous révéler que Dieu est vraiment “notre Père”, et qu’il t’a envoyé parmi nous pour que, par toi et en toi, nous devenions “fils” et “héritiers” avec toi de ce Père de qui toute paternité tient son Nom, tu as éclairé notre identité d’une Lumière unique, pour nous permettre de rayonner de Vérité et d’Amour, à la façon de Dieu, que nous sommes appelés à imiter à travers ton propre exemple : donne-moi de pénétrer au plus profond du mystère de cette extraordinaire dignité de “fils”, et de ne plus chercher désormais qu’à en exprimer toute la portée de témoignage dans tous mes comportements et toutes mes relations. AMEN.

13.03.2003.*


La Bible commentée · Liturgie du jour