📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : 2 Rois 5, 1-19

DU 2ème LIVRE DES ROIS

Texte

1 Naamân, chef de l’armée du roi d’Aram, était un homme en grande considération et faveur auprès de son maître, car c’était par lui que Yahvé avait accordé la victoire aux Araméens, mais cet homme était lépreux.
2 Or les Araméens, sortis en razzia, avaient enlevé du territoire d’Israël une petite fille qui était entrée au service de la femme de Naamân.
3 Elle dit à sa maîtresse : “Ah! si seulement mon maître s’adressait au prophète de Samarie! Il le délivrerait de sa lèpre.”
4 Naamân alla informer son seigneur : “Voilà, dit-il, de quelle et quelle manière a parlé la jeune fille qui vient du pays d’Israël.”
5 Le roi d’Aram répondit : “Pars donc, je vais envoyer une lettre au roi d’Israël.” Naamân partit, prenant avec lui dix talents d’argent, 6.000 sicles d’or et dix habits de fête.
6 Il présenta au roi d’Israël la lettre, ainsi conçue : “En même temps que te parvient cette lettre, je t’envoie mon serviteur Naamân, pour que tu le délivres de sa lèpre.”
7 A la lecture de la lettre, le roi d’Israël déchira ses vêtements et dit : “Suis-je un dieu qui puisse donner la mort et la vie, pour que celui-là me mande de délivrer quelqu’un de sa lèpre? Pour sûr, rendez-vous bien compte qu’il me cherche querelle!“
8 Mais quand Elisée apprit que le roi d’Israël avait déchiré ses vêtements, il fit dire au roi : “Pourquoi as-tu déchiré tes vêtements? Qu’il vienne donc vers moi, et il saura qu’il y a un prophète en Israël.”
9 Naamân arriva avec son attelage et son char et s’arrêta à la porte de la maison d’Elisée,
10 et Elisée envoya un messager lui dire : “Va te baigner sept fois dans le Jourdain, ta chair redeviendra nette.”
11 Naamân, irrité, s’en alla en disant : “Je m’étais dit : Sûrement il sortira et se présentera lui-même, puis il invoquera le nom de Yahvé son Dieu, il agitera la main sur l’endroit malade et délivrera la partie lépreuse.
12 Est-ce que les fleuves de Damas, l’Abana et le Parpar, ne valent pas mieux que toutes les eaux d’Israël? Ne pourrais-je pas m’y baigner pour être purifié?” Il tourna bride et partit en colère.
13 Mais ses serviteurs s’approchèrent et s’adressèrent à lui en ces termes : “Mon père! Si le prophète t’avait prescrit quelque chose de difficile, ne l’aurais-tu pas fait? Combien plus, lorsqu’il te dit : “Baigne-toi et tu seras purifié.”
14 Il descendit donc et se plongea sept fois dans le Jourdain, selon la parole d’Elisée : sa chair redevint nette comme la chair d’un petit enfant.
15 Il revint chez Elisée avec toute son escorte, il entra, se présenta devant lui et dit : “Oui, je sais désormais qu’il n’y a pas de Dieu par toute la terre sauf en Israël! Maintenant, accepte, je te prie, un présent de ton serviteur.”
16 Mais Elisée répondit : “Aussi vrai qu’est vivant Yahvé que je sers, je n’accepterai rien.” Naamân le pressa d’accepter, mais il refusa.
17 Alors Naamân dit : “Puisque c’est non, permets qu’on donne à ton serviteur de quoi charger de terre deux mulets, car ton serviteur n’offrira plus ni holocauste ni sacrifice à d’autres dieux qu’à Yahvé.
18 Seulement, que Yahvé pardonne ceci à ton serviteur : quand mon maître va au temple de Rimmôn pour y adorer, il s’appuie sur mon bras et je me prosterne dans le temple de Rimmôn en même temps qu’il le fait; veuille Yahvé pardonner cette action à son serviteur!“
19 Elisée lui répondit : “Va en paix”, et Naamân s’éloigna un bout de chemin.

Commentaire

1. Situation

Les 2 Livres des Rois nous relatent l’histoire des royaumes d’Israël et de Juda depuis Salomon jusqu’à l’exil à Babylone, c’est-à-dire depuis le milieu du 10ème siècle jusqu’au milieu du 6ème siècle. Intervalle qui correspond exactement à la période durant laquelle Israël et Juda ont été vraiment, l’un et l’autre, un Etat, au sens politique du terme, et non pas seulement le “Peuple de Dieu”, qui a existé comme tel bien avant l’avènement de David qui l’avait ainsi unifié, ainsi que bien après l’exil, qui a marqué la fin de son indépendance politique. Intervalle qui est également celui d’un déclin régulier, à travers une marche historique faite de lumières et d’ombres.

Dans ces Livres des Rois, chacun des rois nous est présenté selon un schéma identique : date et âge d’avènement, longueur du règne, nom de la reine-mère (pour les rois de Juda), appréciation de son attitude face au Dieu d’Israêl. Le récit concernant chacun d’eux se conclut également de la même façon : indication de la source de renseignements utilisée concernant ce roi, mention de sa mort et de sa sépulture, nom et prise de pouvoir de son successeur.

Le thème fondamental de ces livres des Rois est que le Temple de Yahvé-Dieu à Jérusalem est le seul endroit où l’on peut légitimement adorer Dieu. Israël, le royaume du Nord, suite à la division du royaume unfié, après la mort de Salomon, a donc construit des sanctuaires schismatiques, soumis aux influences païennes.

Tous les rois d’Israêl et de Juda ne sont finalement appréciés que selon le critère du 1er commandement donné à Moïse, et concernant le culte exclusif à rendre à Yahvé, le seul et unique Dieu.

Vu l’importance de la réforme religieuse du roi Josias en 622, selon les données du Livre du Deutéronome au chapitre 12 (2 Rois, 22), on estime que toute l’histoire des rois a été ainsi relue et composée après ce règne et cette réforme de Josias.

Que ces 2 Livres des Rois aient été écrits avant ou pendant l’exil Babylonien, il n’en reste pas moins que le, ou les, auteur(s) de ces livres est, ou sont, marqué(s) par le Deutéronome ou la pensée Deutéronomiste, telle qu’elle est résumée en Deutéronome, 6,4. Leur but est de montrer à quel point l’histoire d’Israël et de Juda est à interpréter selon la relation au Dieu de l’Alliance, et comment, perçue ainsi, on la découvre conduite par Yahvé-Dieu.

Ces 2 Livres des Rois sont à aborder comme une seule oeuvre nous transmettant en 3 parties : - l’histoire du règne de Salomon (1 Rois, 1 - 11), - l’histoire synchronique des 2 royaumes du Nord (Israël) et du Sud (Juda), jusqu’à la ruine du Royaume du Nord (1 Rois, 12, 1 - 2 Rois, 17, 41), - la fin de l’histoire du royaume de Juda jusqu’à l’exil Babylonien ( 2 Rois, 18, 1 - 25, 30).


Dans la 2ème grande partie de cet ensemble, notre passage appartient à la période où, entre les chapitres17 du 1er Livre des Rois et le chapitre 14 du 2nd Livre des rois, l’histoire d’Israël est dominée par les deux grandes figures d’Elie puis d’Elisée, les deux premiers grands prophètes de l’Ancien Testament, dont le ministère s’est déroulé au 9ème siècle.

2. Message

Parmi toute une série de miracles attribués au Prophète Elisée, se trouve cette guérison, et conversion, du général Syrien Naaman.

Cet homme, atteint de la lèpre (ou sans doute d’une maladie de peau moins grave, telle le psôriasis, qui portait alors ce nom), apprend par sa jeune esclave Juive que “le Prophète de Samarie” (Elisée) est capable de le guérir de sa lèpre.

Il se rend donc auprès du Prophète, en grand de ce monde, avec son char et un certain nombre de serviteurs, s’attendant à une séance solennelle de guérison effectuée par Elisée, alors que ce dernier, sans même se déranger pour ce général (qui, en fait, était un ennemi d’Israël), se contente de lui faire dire par un messager d’aller se baigner 7 fois dans le Jourdain.

Froissé dans son orgueil, Naaman refuse d’abord de se conformer à la parole du Prophète, mais se laisse persuader d’y souscrire par ses serviteurs. et consent finalement à une démarche d’humilité qui le conduit à la guérison et à la conversion au Dieu d’Israël.

C’est donc à la façon d’un croyant qu’il s’en revient trouver Elisée, pour rendre grâce de sa guérison, et manifester sa foi en Yahvé, à propos de laquelle il demande, et obtient du Prophète, de pouvoir la pratiquer dans son pays païen, sans cesser pour autant d’accompagner son roi au temple païen dans le cadre de ses fonctions officielles. Il précise néanmoins qu’il ne rendra désormais de culte de prière et de sacrifice qu’au seul Dieu d’Israël, et ce, dans un sanctuaire privé qu’il va se constituer avec de la terre d’Israël, qu’il demande de pouvoir emporter avec lui en Syrie.

3. Decouvertes

Notons la dimension politique que prend d’abord la démarche de Naaman, quand son maître, le roi d’Aram (Syrie) l’envoie au roi d’Israël, porteur d’une lettre officielle requérant de ce dernier qu’il guérisse son général Naaman. Dans cette période d’hégémonie Araméenne sur Israël, le roi d’Israël est, en fait, vassal du roi Syrien qui n’hésite pas, semble-t-il, à lui donner des ordres. Dans ce contexte, la fillette esclave de Naaman, en signalant l’existence et les capacités d’Elisée, rend un grand service non seulement à son Maître Naaman, mais au roi d’Israël, et à son peuple, en même temps qu’à la cause du Dieu d’Israël.

En contraste avec la réaction purement politique du roi d’Israël, qui s’estime provoqué par son voisin Syrien, Elisée se situe uniquement au plan religieux : il y a un Prophète en Israël, témoin du Dieu Vivant, rôle que le roi d’Israël a tendance à oublier.

Dans ce texte, Dieu nous est présenté à la fois comme ayant une dimension universelle, dans la mesure où il préside aux victoires de la Syrie (5, 1 - 2), et comme étant encore attaché à une terre et un pays, Israël, selon ce qu’indique l’attitude de Naaman qui emporte chez lui de la terre d’Israël pour célébrer Yahvé en pays païen. Nous n’en sommes pas encore à l’idée du Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, telle que la développera le 2ème Prophète Isaïe à l’époque de l’exil à Babylone, au 6ème siècle.

Remarquons également la netteté avec laquelle Elisée refuse tout don de Naaman, en remerciement ou en échange de sa guérison : le Prophète agit au nom de Dieu, qui propose toujours son salut et ses dons gratuitement. La fin de l’épisode nous montrera comment le disciple d’Elisée entreprend de récupérer pour lui les dons refusés par le Prophète, pour se faire donner une leçon par Elisée qui lui transmet la maladie dont Naaman avait été guéri : bon exemple donné ainsi aux disciples du Prophète !

4. Prolongement

Jésus a commenté cet épisode à la synagogue de Nazareth pour souligner le caractère prophétique de sa propre mission. De même qu’Elie et Elisée ont été témoins du Dieu Vivant face à des païens qui ont fait appel à eux avec la confiance, de même lui-même ne peut agir en prophète en son village s’il n’est pas accueilli avec une semblable attitude de foi confiante. Il n’est pas un faiseur de miracles qui agit automatiquement, et sur lequel on aurait des droits, du fait qu’il est originaire de ce village, et donc particulièrement bien connu : les signes du salut de Dieu qu’accomplit Jésus ont le même caractère de gratuité que le don du salut et du Règne de Dieu :

22 Et tous lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche. Et ils disaient : ” N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là ? ”

23 Et il leur dit : ” A coup sûr, vous allez me citer ce dicton : Médecin, guéris-toi toi-même. Tout ce qu’on nous a dit être arrivé à Capharnaüm, fais-le de même ici dans ta patrie. ”

24 Et il dit : ” En vérité, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie.

25 ” Assurément, je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie, lorsque le ciel fut fermé pour trois ans et six mois, quand survint une grande famine sur tout le pays ;

26 et ce n’est à aucune d’elles que fut envoyé Élie, mais bien à une veuve de Sarepta, au pays de Sidon.

27 Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; et aucun d’eux ne fut purifié, mais bien Naaman, le Syrien. ”

28 Entendant cela, tous dans la synagogue furent remplis de fureur.

Prière

*Seigneur Jésus, tu as été le témoin suprême et définitif de la gratuité de Dieu qui, au terme de l’histoire du salut, tout au long de laquelle il avait choisi d’accompagner la descendance d’Abraham, t’a envoyé proclamer et réaliser, en toutes tes démarches de miséricorde et ton engagement fidèle jusqu’à la mort, l’inauguration de son Royaume de la fin des temps dans la transformation radicale de nos coeurs et de nos esprits : ne permets pas que je “banalise” ta mission et les dons que tu me fais dans ton Esprit Saint, que je m’habitue à ton Evangile, dont je ne percevrais plus la permanente jeunesse et nouveauté, et que, de ce fait, ta rencontre dans la foi perde de sa force et de sa lumière dans mon existence quotidienne de disciple. AMEN.

24.03.2003.*

Évangile : Luc 4, 16-30

DE L’EVANGILE DE LUC

Texte

16 Il vint à Nazara où il avait été élevé, entra, selon sa coutume le jour du sabbat, dans la synagogue, et se leva pour faire la lecture.

24 Et il dit : ” En vérité, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie.
25 ” Assurément, je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie, lorsque le ciel fut fermé pour trois ans et six mois, quand survint une grande famine sur tout le pays ;
26 et ce n’est à aucune d’elles que fut envoyé Élie, mais bien à une veuve de Sarepta, au pays de Sidon.
27 Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; et aucun d’eux ne fut purifié, mais bien Naaman, le Syrien. “
28 Entendant cela, tous dans la synagogue furent remplis de fureur.
29 Et, se levant, ils le poussèrent hors de la ville et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline sur laquelle leur ville était bâtie, pour l’en précipiter
30 Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin…

Commentaire

1. Situation

Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.

Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.

Son Evangile se déroule en huit étapes :

  • un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
  • un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
  • la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
  • le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
  • le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
  • le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
  • le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
  • la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).

Selon ce découpage, notre passage se situe dans la quatrième partie de l’Evangile de Luc, partie qui n’en relate pas moins les débuts du ministère public de Jésus, débuts qui se sont déroulés en Galilée. La section précédente de l’Evangile nous avait présenté la mission de Jean Baptiste, le baptême de Jésus, sa situation dans une généalogie totale de l’humanité remontant, au delà même du premier homme cité par la Bible, c’est-à-dire Adam, jusqu’à Dieu lui-même, le créateur du genre humain, avant de nous montrer comment Jésus s’était montré victorieux du tentateur, lors de son séjour de quarante jours dans le désert.

Au cours de cette quatrième partie de l’Evangile, dans laquelle se trouve notre page, Jésus nous est présenté bien lancé dans sa propre mission qui commence donc en Galilée :

  • un bref sommaire nous décrit, pour ainsi dire d’avance, les grands traits de cette mission (4, 14 - 15).

  • l’intervention de Jésus dans la synagogue de Nazareth nous est présentée comme une annonce de tous les aspects du destin de Jésus : en lui s’accomplissent toutes les promesses de Dieu, et, pour cette raison, Jésus sera accueilli, puis contesté, et finalement rejeté totalement avant d’être révélé, en sa résurrection, vainqueur définitif de tous les obstacles au plan de Dieu qu’il mène victorieusement à son terme (4, 16 - 30, dont notre page reprend la fin de l’épisode).

2. Message

Comment Jésus se situe et se comporte dans la synagogue de Nazareth ? D’abord, en enfant du pays, qui renoue avec ses habitudes, en laïc Juif pratiquant et actif qui participe au culte du Sabbat, en y faisant la lecture de la Parole. Mais Jésus se sait aussi regardé, “interrogé”, jouissant d’une réputation pour ce qu’il a déjà accompli ailleurs, à Capharnaüm en particulier, et qui, en fonction de sa mission, va parler vrai à ses concitoyens de Nazareth, pour leur demander d’avoir foi en lui, pour essayer de leur faire comprendre sa “différence”, le sens nouveau de ses actions et paroles : il n’est pas un distributeur de cadeaux et de bienfaits, il annonce l’accomplisement en lui de toutes les promesses de Dieu par des paroles et des signes de salut adressés à tous les hommes, même au-delà d’Israël, et, à plus forte raison, de Nazareth. En dépit de sa proximité (“n’est-il pas le fils de Joseph ?”), il n’est pas question qu’il se laisse récupérer par les gens de son village, il est vraiment quelqu’un d’ailleurs. Après un accueil initial aussi enthousiaste que superficiel, les gens de Nazareth vont le rejeter totalement et même tenter de le “supprimer”.

Cet épisode de Jésus visitant Nazareth peut se lire également comme le premier de 6 “incidents” qui nous mettent Jésus en scène le jour du Sabbat : voir les passages concernés en 4, 31 - 37; 6, 1 - 5; 6, 6 - 11: 13, 10 - 17; 14, 1 - 6. La suite de l’Evangile nous montrera en effet Jésus accomplissant le jour du Sabbat des gestes et activités de libération correspondant à la mise en oeuvre de ce qu’annonce cette prophétie d’Isaïe qu’il déclare “accomplie”. Jésus est désormais “maître du Sabbat” parce qu’il est l’accomplissement eschatologique définitif des promesses de Dieu pour tous les exclus et tous les souffrants de la misère, qu’ils soient affamés, en prison ou malades.

Jésus se présente ici comme l’ accomplissement d’un salut de Dieu pour toutes les nations. Les gens de Nazareth sont remplis de colère à l’égard de Jésus, lorsqu’il leur explique clairement, en citant les exemples d’Elie et Elisée, que la “grâce”de Dieu, qu’il annonce et accomplit (voir verset 22), ne leur est pas réservée “exclusivement”, comme un privilège particulier qui n’appartiendrait qu’à Israël. La grâce et le salut de Dieu sont inconditionnels : les gens de Nazareth, et, à travers eux, Israël, ne peuvent plus, en Jésus qui accomplit toutes choses, revendiquer un traitement particulier : la promesse de Dieu à Abraham, précisant qu’en lui seront bénies toutes les nations de la terre (Gen. 12, 1ss), se trouve également accomplie. Relire à ce propos le Cantique du vieillard Syméon dans “l’Evangile de l’Enfance” (Luc, 2, 29 - 32), les chapitres 10, 11 et 15 des Actes des Apôtres sur la conversion des païens et leur situation dans l’Israël nouveau, ainsi que la méditation, en Ephés., 3, 1 - 15, sur le mystère du salut de Dieu révélé à Paul, et concernant justement cet appel de Dieu adressé désormais aux païens.

3. Decouvertes

L’accueil que Jésus reçoit de la part des gens de son pays est “annonce” des grandes étapes de son parcours de prophète. A la différence des Evangélistes Marc et Matthieu, qui rapportent le passage de Jésus à Nazareth à une date plus avancée de la mission de Jésus, et avec beaucoup moins de détails (Marc, 6, 1 - 6 et Matth., 13, 54 - 58), Luc fait de cette scène une “inauguration” de tout le ministère de Jésus et des différents aspects de la réception qui lui sera donnée. Nous nous trouvons ici, à vrai dire, devant un texte qui est comme une seconde “ouverture” de cet Evangile, suite à la “première ouverture” que nous en avait déjà proposée “l’Evangile de l’Enfance” aux chapitres 1 et 2. Tout le destin de Jésus nous y est signifié ou suggéré :

  • l’accueil enthousiaste de quelqu’un qui accomplit des signes éclatants du Règne de Dieu.

  • Le soin que met Jésus à essayer de faire comprendre son rôle et sa mission : il n’est pas tel qu’on le croit, comme villageois de Nazareth, ou comme Messie, et il nous faut donc l’accepter tel qu’il se présente : d’où son ton “provocateur” face aux louanges qu’on lui donne, signes à ses yeux d’une stupéfaction et d’un manque de foi. Il dit tout haut ce qu’il sait qu’attendent de lui les gens de Nazareth : fais pour nous les signes et prodiges que tu as faits ailleurs. Et de dire avec force, à partir d’épisodes de la vie des prophètes Elie (envoyé auprès de la païenne Veuve de Sarepta), ou Elisée (qui guérit de sa lêpre le général syrien Naaman, un païen lui aussi), que tel n’est pas le plan de Dieu, ni sa propre mission. Par le dicton qu’il cite : “aucun prophète ne trouve accueil dans sa propre patrie”, Jésus se montre bien au fait de la difficulté, qu’il rencontre ici à Nazareth, et qu’il rencontrera tout au long de son ministère, à faire dépasser par ses auditeurs les idées préconçues qu’ils peuvent avoir, soit sur lui (ici à Nazareth) ou sur son rôle de Messie-Serviteur de Dieu, rôle qu’il révèle comme bien différent de l’attente commune messianique en Israël.

  • L’échec apparent de la mission de Jésus, rejeté à Nazareth, comme plus tard, par toutes les autorités religieuses d’Israel. Rejet jusqu’à la mort, signifié ici, au verset 29, qui nous montre les gens de Nazareth se jetant spontanément, pleins de rage, sur Jésus pour le mettre à mort en le précipitant du haut d’un rocher escarpé (qui, d’ailleurs, n’existe pas dans la configuration géographique de Nazareth : voir TOB, Luc, 4, 29, note “k”). Et de même que le verset 30 nous déclare que Jésus échappe mystérieusement aux gens de Nazareth, en passant au milieu d’eux et allant son chemin, nous y trouvons l’annonce du passage de Jésus à travers sa mort à Jérusalem, point final de son parcours terrestre, mais “passage” au-delà de la mort pour réapparaître “ressuscité d’entre les morts” et vainqueur décisif de tous les obstacles : voir également à ce sujet TOB, Luc, 4,30, note “i”.

4. Prolongement

Avec la mort-résurrection de Jésus, nous croyons que Dieu vient en Jésus ressuscité, présent dans l’Esprit-Saint, chez nous, demeurer avec nous, mais c’est pour nous inviter à “aller notre chemin”, à notre tour, comme lui, et avec lui. Ce qui suppose que nous nous quittions nous-mêmes, sortions de nous-mêmes, en nous dépossédant de nous-mêmes, dans la foi de celui ou de celle qui se laisse conduire pour vivre le don de soi et le service croissant de ses frères et de ses soeurs, à la façon de Jésus.

De plus, Jésus n’est pas plus notre possession qu’il ne l’était des gens de Nazareth, même si nous croyons en lui : en effet, plus nous avons la conviction qu’il n’y a plus désormais ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme ni femme, comme Paul l’écrit à plusieurs reprises, plus cela veut dire qu’il n’y a plus que Christ “tout en tous” (Colossiens, 3, 11 et Galates, 3, 27 - 28), et plus nous devons croire qu’ il “demeure” en nous vraiment, la qualité et l’intensité de sa présence étant liée, non pas à nous, mais à la gratuité absolue du don qu’il nous fait de lui-même et du Père, dans l’Esprit Saint.

Prière

*Seigneur Jésus, tu demeures d’autant plus en nous que tu “passes” en notre vie pour nous ouvrir à la totalité de ta mission auprès de ceux qui sont les plus loin, et que tu nous envoies jusqu’aux extrémités de la terre témoigner de la Bonne Nouvelle de ton salut, en nous quittant nous-mêmes et en prenant tous les risques pour manifester ta vérité et ta miséricorde : aide-moi à me désenclaver de mes habitudes, fussent-elles spirituelles et les meilleures, pour aller mon chemin sur ton chemin, porteur aujourd’hui de la révélation que, par toi, et dans ton Esprit, Dieu est toujours avec nous, présent et agissant dans tous les méandres de notre histoire, pour en faire le lieu où rayonnent ta Parole et ton engagement. AMEN.

04.03.2002.*


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