📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Daniel 3, 25-43
DU LIVRE DE DANIEL
Texte
25 Azarias, debout, priait ainsi, ouvrant la bouche, au milieu du feu, il dit
…
34 Oh! ne nous abandonne pas pour toujours, à cause de ton nom, ne répudie pas ton alliance,
35 ne nous retire pas ta grâce, pour l’amour d’Abraham ton ami et d’Isaac ton serviteur et d’Israël ton saint,
36 à qui tu as promis une postérité nombreuse comme les étoiles du ciel et comme le sable sur le rivage de la mer.
37 Seigneur, nous voici plus petits que toutes les nations, nous voici humiliés par toute la terre, aujourd’hui, à cause de nos péchés.
38 Il n’est plus, en ce temps, chef, prophète ni prince, holocauste, sacrifice, oblation ni encens, lieu où te faire des offrandes
39 et trouver grâce auprès de toi. Mais qu’une âme brisée et un esprit humilié soient agréés de toi,
40 comme des holocaustes de béliers et de taureaux, comme des milliers d’agneaux gras; que tel soit notre sacrifice aujourd’hui devant toi, et qu’il te plaise que pleinement nous te suivions, car il n’est point de confusion pour ceux qui espèrent en toi.
41 Et maintenant nous mettons tout notre coeur à te suivre, à te craindre et à rechercher ta face.
42 Ne nous laisse pas dans la honte, mais agis avec nous selon ta mansuétude et selon la grandeur de ta grâce.
43 Délivre-nous selon tes oeuvres merveilleuses, fais qu’à ton nom, Seigneur, gloire soit rendue.
Commentaire
1. Situation
Le livre de Daniel porte le nom, non pas de son auteur, mais du principal personnage d’un récit censé se dérouler à l’époque de Nabuchodonosor, roi Chaldéen du temps de l’exil d’Israël à Babylone, et de ses successeurs au pouvoir dans ces régions.
L’on s’accorde aujourd’hui à considérer que ce livre a été écrit quelques années avant la mort du roi Séleucide Antiochus Epiphane, soit quelques années avant 164. Ce roi avait cherché à faire disparaître pratiquement la religion Juive pour la remplacer par les pratiques religieuses paiennes des Grecs. En effet, les annonces présentées comme prophétiques de la profanation du Temple de Jérusalem et de la persécution des croyants Juifs, en deux passages du Livre de Daniel (9, 27 et 11, 30 - 35), sont si précises qu’elles ne peuvent que se référer aux démarches du roi Antiochus Epiphane qui ont eu pour conséquence la résistance armée de Judas Maccabée et de ses frères.
Ce livre a été écrit pour encourager les Juifs à demeurer fidèles à leur religion ancestrale des Promesses de Dieu et de son Alliance avec le peuple de la descendance d’Abraham, à une époque où la culture grecque ambiante, très liée à la religion païenne des grecs, devenait partout très attirante. C’est pourquoi l’auteur s’attache à montrer que le Dieu d’Israël, en sa Parole et son action, est bien supérieur à toutes les expressions du paganisme, et suffisamment puissant pour sauver ses fidèles dans la persécution. Car Yahvé-Dieu est le maître de l’histoire.
Le Livre de Daniel se divise en deux grandes parties, dont on pense de plus en plus qu’elles ont été écrites par des auteurs différents : - les chapitres 1 à 6 nous offrent l’histoire édifiante de Daniel et de ses compagnons à la cour de Babylone, - les chapitres 7 à 12 contiennent 4 visions importantes, dans lesquelles Daniel, sous la forme d’images symboliques, présente la succession des différents empires ou royaumes auxquels le peuple de Dieu se trouve ou se trouvera soumis.
Notre page n’est qu’une petite partie d’un grand ensemble (3, 1 - 97), qui nous montre les 3 compagnons de Daniel jetés dans une fournaise ardente pour avoir refusé d’adorer une grande statue d’or érigée par le roi des Chaldéens, mais qui vont être protégés de tout mal au cours de ce supplice. Le but de ce récit est de nous faire découvrir que Dieu prend soin des siens s’ils lui demeurent fidèles en toutes circonstances.
2. Message
Le texte que nous lisons n’existe que comme partie d’une longue ajoute dans la traduction grecque de l’original hébreu du Livre de Daniel (3, 24 - 90). Avec quelques autres suppléments de ce genre, il se trouve dans les Livres dits “apocryphes” des Bibles éditées par nos frères Protestants.
Cette prière, mise dans la bouche d’Azarias, alors qu’il se trouve dans la fournaise ardente, est en fait, une supplication prononcée au nom de tout le peuple. Celui qui prie s’y exprime, en effet, toujours en disant “nous”. Elle fait appel à la fidélité de Dieu, ainsi qu’à la miséricorde qu’il a manifestée à Abraham et Israël. Elle se résume en une phrase : “Seigneur, même si nous, nous t’avons abandonné, ne nous abandonne pas et ne répudie pas ton Alliance avec nous”.
Cette prière fait ensuite “état à tout ce qui est arrivé au peuple d’Israêl, suite à son péché contre Dieu : le peuple ne dispose plus de rien, ni de chefs, ni de princes, ni de prophètes, ni de Temple, ni de culte liturgique.
Prononcée par un grand croyant au nom de tous, cette prière devient, de la part de tous ces démunis, la simple offrande à Dieu du sacrifice de coeurs brisés et d’esprits humiliés, pour obtenir le pardon de Dieu et la restauration d’Israël, et ce, non pas au titre de quelque mérite ou privilège que ce soit, mais par le don gratuit de l’indulgence et de la miséricorde de Dieu, pour la seule gloire de son Nom.
3. Decouvertes
Que des croyants, fidèles au Dieu d’Israël, aient été ainsi forcés, sous peine de mort, d’adorer une statue d’or, cela fait probablement allusion à l’érection de la statue de Zeus dans le Temple de Jérusalem, par le roi Antiochus Epiphane, ce qui a été l’une des raisons importantes de la résistance armée victorieuse des croyants d’Israël.
On ne peut pas ne pas remarquer l’intensité de la foi, toute confiante en Dieu, qui anime une telle prière, qui rejoint, de ce point de vue, quelques très belles prières de supplications qui se trouvent dans ce même Livre de Daniel, ainsi que dans d’autres Livres de l’Ancien Testament (Daniel, 9, 4 - 19; Esdras, 9, 6 - 15; Baruch, 1, 15 - 3, 8).
4. Prolongement
Cette prière est un très bel exemple d’une offrande totale de soi-même au Seigneur, dans le dépouillement le plus total. Elle nous paraît une remarquable expression du culte “en esprit et en vérité” prôné par Jésus (Jean, 4, 23 - 24). Jésus a prié ainsi sur sa croix, n’ayant plus que sa foi en Dieu, au moment où il va mourir. Les quelques versets des psaumes 22, ou 31, ou 63, que lui font alors prononcer les différents Evangélistes, traduisent au mieux le “OUI” total de celui qui , dans son innocence absolue, donne sa vie pour des pécheurs.
C’est dans cette prière d’offrande et de confiance totale en Dieu que nous venons nous plonger au cours de nos assemblées liturgiques, pour recevoir, comme un don de l’Esprit, cette attitude profonde du “OUI” de Jésus, en refaisant, “en mémoire de lui”, les gestes de bénédiction et de partage avec le pain et la coupe de nos Eucharisities, que Jésus a inaugurés lors de son dernier repas avec ses disciples , à quelques heures de son arrestation et de sa passion, en nous demandant de les reproduire.
Ainsi reçue par chacune et chacun d’entre nous, dans la communauté rassemblée, l’offrande de Jésus le Christ, réalisée une fois pour toutes dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, devient-elle notre offrande intérieure , qui va transformer, du dedans, touts nos gestes et paroles, qui deviennent donc expression du “OUI” que nous essayons de dire à Dieu par toute notre vie vécue désormais, dans l’Esprit de Jésus, pour sa plus grande gloire.
Paul a très bien perçu ce culte nouveau, vécu dans la foi comme le “OUI” de Jésus, au travers de toutes nos expériences humaines :
1 Je vous exhorte donc, frères, par la miséricorde de Dieu, à offrir vos personnes en hostie vivante, sainte, agréable à Dieu : c’est là le culte spirituel que vous avez à rendre.
2 Et ne vous modelez pas sur le monde présent, mais que le renouvellement de votre jugement vous transforme et vous fasse discerner quelle est la volonté de Dieu, ce qui est bon, ce qui lui plaît, ce qui est parfait.
Prière
*Seigneur Jésus, tu nous as fait comprendre que nous devions tout attendre de ce que tu nous donnes dans ton engagement suprême, manifeste dans ton “Heure” de passage au Père et le don de l’Esprit Saint, et tu renouvelles ainsi en nous la capacité de croire en toi, de reconnaître que Dieu est ton Père et notre Père, de proclamer que tu es le Seigneur, de recevoir ton “OUI” pour en vivre, d’aimer comme tu nous as aimés : ré-apprends-moi à me tourner vraiment vers toi et à me dépouiller de tout ce qui m’empêche d’accueillir pleinement le don de Dieu que tu nous fais, et qui nous permet de faire place en notre vie à ta présence, ta Parole et ton témoignage. AMEN.
05.03.2002.*
Évangile : Matthieu 18, 21-35
DE L’EVANGILE DE MATTHIEU
Texte
21 Alors Pierre, s’avançant, lui dit : ” Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? “
22 Jésus lui dit : ” Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix-sept fois.
23 ” A ce propos, il en va du Royaume des Cieux comme d’un roi qui voulut régler ses comptes avec ses serviteurs.
24 L’opération commencée, on lui en amena un qui devait dix mille talents.
25 Cet homme n’ayant pas de quoi rendre, le maître donna l’ordre de le vendre, avec sa femme, ses enfants et tous ses biens, et d’éteindre ainsi la dette.
26 Le serviteur alors se jeta à ses pieds et il s’y tenait prosterné en disant : “Consens-moi un délai, et je te rendrai tout. “
27 Apitoyé, le maître de ce serviteur le relâcha et lui fit remise de sa dette.
28 En sortant, ce serviteur rencontra un de ses compagnons, qui lui devait cent deniers ; il le prit à la gorge et le serrait à l’étrangler, en lui disant : “Rends tout ce que tu dois. “
29 Son compagnon alors se jeta à ses pieds et il le suppliait en disant : “Consens-moi un délai, et je te rendrai. “
30 Mais l’autre n’y consentit pas ; au contraire, il s’en alla le faire jeter en prison, en attendant qu’il eût remboursé son dû.
31 Voyant ce qui s’était passé, ses compagnons en furent navrés, et ils allèrent raconter toute l’affaire à leur maître.
32 Alors celui-ci le fit venir et lui dit : “Serviteur méchant, toute cette somme que tu me devais, je t’en ai fait remise, parce que tu m’as supplié ;
33 ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi ?“
34 Et dans son courroux son maître le livra aux tortionnaires, jusqu’à ce qu’il eût remboursé tout son dû.
35 C’est ainsi que vous traitera aussi mon Père céleste, si chacun de vous ne pardonne pas à son frère du fond du cœur. “
Commentaire
1. Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
Ce passage conclut le 4ème Grand Discours que Matthieu fait prononcer à Jésus en regroupant des paroles du Seigneur. Il s’agit ici du Discours sur la vie en communauté de ceux qui suivent Jésus : comment se comporter entre frères et soeurs dans l’Eglise ?
Le dernier thème que Jésus y aborde est celui du pardon entre frères.
2. Message
A propos du pardon, Jésus répond d’abord à une question de Pierre et illustre ensuite cette réponse par une parabole du Royaume des Cieux.
Combien de fois faut-il pardonner ? La réponse est nette : toujours. Alors qu’au Livre de la Genèse, Lamech se vantait de se venger 70 fois (Genèse, 4, 15. 24), Jésus reprend le même chiffre pour souligner la nécessité permanente du pardon.
La parabole qui suit a peut-être d’abord connu une existence séparée. Elle est une reprise en forme de “midrash” (commentaire effectué selon différentes méthodes “Juives” et attaché à l’Ecriture), des phrases sur le pardon qui se trouvent dans la prière que Jésus nous a laissée, le “Notre Père” (relire Matthieu, 6, 12 - 15).
3. Decouvertes
Le contraste est très frappant et significatif entre la somme énorme que le roi de la parabole remet au premier serviteur et la dette vraiment minuscule que ce serviteur refuse de remettre ensuite à son collègue.
Notons le contraste également entre les deux attitudes opposées, celle du roi qui remet généreusement, et celle du serviteur qui fait tout le contraire.
A noter que, selon cette parabole, le pardon donné par le roi, celui qui a le pouvoir, (et qui représente Dieu), est premier et “exemplaire”, au sens fort de ce terme. C’est ce pardon une fois reçu comme don totalement gratuit, et dont nous avons fait l’expérience, que nous avons à transmettre à notre tour, en imitant l’attitude de Dieu.
4. Prolongement
Pour que le pardon de Dieu soit efficace en nous, il faut que nous ayons accepté la “logique” du pardon, en admettant que le pardon est possible, même s’il nous est, de fait, difficile de pardonner. La remise des dettes ou le pardon, c’est rendre toute sa chance à l’autre qui nous a offensé, lui permettre de se remettre debout, sans que nous ayons à oublier pour autant le mal qu’il nous a fait, sans que nous ayons à renoncer à demander réparation du dommage causé, quand nous estimons devoir le faire au nom de la nécessité.
Cette “logique du pardon” est inscrite dans notre situation de sauvés par la seule grâce de Dieu, sans laquelle nous ne serions tous que des pécheurs : être chrétien c’est se savoir transformé par le pardon de Dieu, accordé par pure grâce, dans le mystère de la mission, la mort, la résurrection de Jésus et le don de l’Esprit Saint, ce qui nous a valu, et nous vaut sans cesse, de passer de la mort à la vie (relire Romains, 3, 21 - 28; 6, 1 - 14; Ephésiens, 2, 4 - 10). Le pardon reçu de Dieu par pure grâce est donc une donnée fondamentale de notre “être nouveau dans le Christ” (2 Corinthiens, 5, 17 - 21).
En résumé, nous sommes donc toujours des pécheurs pardonnnés (Colossiens, 2, 13).
Jésus a vécu ce dont il nous parle : il a pardonné à ses bourreaux (Luc, 23, 34), conformément à son enseignement, non seulement dans cette page que nous lisons, mais également lorsqu’il nous a dit : “aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous perécutent” (Matthieu, 5, 43 - 48). Sa mission définitive s’est achevée par le don de son Esprit Saint qui est capacité de “remettre les péchés”, donc de transmettre le pardon de Dieu (Jean, 20, 19 -23).
Prière
*Seigneur Jésus, le pardon, que tu nous as acquis et transmis par pure grâce, dans la force de ton Esprit Saint, est la manifestation suprême et insurpassable de cet amour infiniment gratuit, qui est tellement le fait de Dieu que l’on a pu écrire que “Dieu est amour”, car il fait de nous ses “fils” bien-aimés, héritiers et co-héritiers avec toi de son Royaume, nous qui étions sans vie en raison de notre péché et de notre recherche de nous-mêmes, qui ne peut que nous conduire à la mort : accorde-moi de mesurer l’ampleur de cette merveille du don qui m’est fait, comme à tous mes frères et soeurs, et aide-moi à vraiment t’imiter dans une attitude constante de gratuité et de pardon, à l’égard de tous ceux avec qui je vis ou que je rencontre. AMEN.
25.03.2003.*