📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Jérémie 11, 18-20

DU LIVRE DE JEREMIE

Texte

18 Yahvé me l’a fait savoir et je l’ai su; tu m’as alors montré leurs agissements.
19 Et moi, comme un agneau confiant qu’on mène à l’abattoir, j’ignorais qu’ils tramaient contre moi des machinations “Détruisons l’arbre dans sa vigueur, arrachons-le de la terre des vivants, qu’on ne se souvienne plus de son nom!“
20 Yahvé Sabaot, qui juges avec justice, qui scrutes les reins et les cœurs, je verrai ta vengeance contre eux, car c’est à toi que j’ai exposé ma cause.

Commentaire

1. Situation

Jérémie a vécu à l’une des périodes les plus troublées du Proche Orient. Il fut témoin de la chute d’un grand empire et de l’apparition d’un autre. Au milieu de cette tourmente, le royaume de Juda, aux mains de rois incapables, court à sa ruine pour n’avoir pas tenu compte de ces forces extérieures insurmontables de l’histoire, et y avoir résisté.

Le ministère de Jérémie a duré 40 ans environ, de 627 à 587, et s’adressait à Juda, ainsi qu’aux nations environnantes, pendant cette époque de convulsions politiques. Jérémie est intervenu très souvent. Il fallait, en effet, discerner la volonté de Dieu et chercher sa lumière dans des situations dramatiques.

Parmi tous les prophètes de son temps (Sophonie, Habakkuk, Nahum et Ezéchiel), il fut le seul à percevoir à quel point Dieu aimait son peuple, ainsi que les devoirs du peuple vis-à-vis de Dieu, dans le respect des termes de l’Alliance. Il eut un sens très aigu des différentes déviations qui existaient alors dans la manière du peuple de vivre sa foi en Yahvé.

Son message développait 2 aspects fondamentaux : quelle est la véritable manière de vivre selon Yahvé-Dieu ? Les aberrations des dirigeants de Juda ne pouvaient, selon lui, que le conduire à la catastrophe, pour n’avoir pas suivi le Seigneur dans un discernement des appels des signes des temps.

Son Livre commence par des oracles contre Juda et Jérusalem (1, 4 - 25, 13), et c’est dans cette première partie que nous trouvons le récit de la vocation du prophète, ainsi que ses doutes et états d’âme concernant sa mission, car ces oracles couvrent toute la période de l’histoire dont il fut le contemporain. Une 2ème partie de son Livre traite de la restauration d’Israêl (26,1 - 35, 19). Une 3ème partie nous raconte les persécutions prolongées qu’a subies le prophète vers la fin de sa mission et de sa vie, ainsi que son martyre (36, 1 - 45, 5). Son Livre se termine par une série d’oracles contre les nations (46,1 - 51, 64).


Cette page est extraite des oracles contre Juda et Jérusalem, qui forment la 1ère partie du Livre de Jérémie (1, 4 - 25, 13). Après le récit de sa vocation, et ses premiers oracles prononcés au temps du roi Josias, nous rejoignons Jérémie au cours de son ministère à l’époque du roi Jehoiakim, dans un ensemble où il parle de l’Alliance rompue (11, 1 - 13, 27), et nous rapporte un complot ourdi contre lui (11, 18 - 12, 5).

2. Message

Un complot monté contre la vie de Jérémie, à l’instigation de sa famille proche et de ses connaissances, est révélé au prophète par le Seigneur.

Cette découverte représente un choc terrible pour le prophète, et qui le fait réfléchir sur le sens de sa mission et de l”existence humaine. Le fait est qu’il ne s’était rendu compte de rien, et marchait dans la confiance, alors qu’on voulait le supprimer radicalement. D’où sa demande au Seigneur d’exercer des représailles contre ses adversaires pour lui rendre justice, et donc le venger.

3. Decouvertes

Cette “lamentation” de Jérémie fait partie de la première de ce qu’on appelle ses “confessions”, où il vide, en quelque sorte, son coeur devant le Seigneur, allant jusqu’à remettre en cause son appel et sa mission (11, 18 - 12, 4). Les autres “confessions” de Jérémie se lisent en 15, 1 - 21; 17, 14 - 18; 18, 18 - 23; 20, 7 - 13.

Jérémie se présente d’abord sous l’image de l’agneau innocent et docile qu’on emmène à l’abattoir : telle est sa situation face à ce complot contre lui. Apprenant qu’ on veut le traiter comme un arbre que l’on déracine, seconde image forte, il crie vers Dieu, demandant justice à Celui qui, seul, peut sonder et connaître ce que les hommes ont dans leur coeur.

Un peu plus loin, dans la suite du texte, il posera au Seigneur la question de fond : “comment se fait-il que les méchants soient prospères ?” Grave problème de la rétribution qui traverse toute la Bible.

4. Prolongement

L’image de l’agneau conduit à l’abattoir sera reprise par le 2ème Prophète Isaïe, dans son grand poème du Serviteur souffrant (Isaïe, 52, 13 - 53, 12). Elle sera apppliquée à Jésus dans la grande vision inaugurale de l’Apocalypse, qui se déploie ensuite tout au long du Livre (Apocalypse, 5, 6), et dans laquelle il est présenté comme un agneau “debout” (ressuscité), comme “immolé” (marqué par les signes de sa mort).

Toujours selon l’Evangilede Jean, Jésus avait déjà été désigné par Jean Baptiste comme “l’agneau de Dieu qui enlève le péché du monde” (Jean, 1, 29 et 35), et Jésus meurt sur sa croix à l’heure de l’immolation au Temple des agneaux pour célébrer la Pâque Juive (Jean, 19, 31).

Il n’en reste pas moins que Jésus, qui meurt ainsi, tel un agneau docile et innocent, qui est fait “péché” pour nous dans sa mort, pour que nous devenions “justice” de Dieu (2 Corinthiens, 5, 21), a pardonné à ses bourreaux (Luc, 23, 34), et nous a demandé d’aimer nos ennemis et de prier pour ceux qui nous persécutent (Matthieu, 5, 44 - 45). Ce que n’a pas fait Jérémie à son époque, son image de Dieu n’ayant pas atteint encore ce que Jésus nous en déclare : la justice de Dieu est désormais achevée en sa miséricorde (voir toute la Lettre de Paul aux Romains).

Prière

*Seigneur Jésus, tu as vécu l’innocence et la docilité mêmes de l’Agneau sans péché, toi qui t’es chargé de nos refus de Dieu, jusqu’à être identifié au péché de l’ensemble de l’humanité, et tu nous as ainsi révélé la gratuité totale de l’amour et du pardon de Dieu : apprends-moi à refuser en moi toute montée de violence ou de rancune, tout désir de vengeance, tout souhait d’avoir raison lors de difficultés relationnelles avec mes frères et soeurs, car toi seul peux me donner le coeur de pauvre qui, dans la foi, me permet de toujours tout accueillir et tout pardonner. AMEN.

16.03.2002.*

Évangile : Jean 7, 40-53

DE L’EVANGILE DE JEAN

Texte

40 Dans la foule, plusieurs, qui avaient entendu ces paroles, disaient : ” C’est vraiment lui le prophète ! “
41 D’autres disaient : ” C’est le Christ ! ” Mais d’autres disaient : ” Est-ce de la Galilée que le Christ doit venir ?
42 L’Écriture n’a-t-elle pas dit que c’est de la descendance de David et de Bethléem, le village où était David, que doit venir le Christ ? “
43 Une scission se produisit donc dans la foule, à cause de lui.
44 Certains d’entre eux voulaient le saisir, mais personne ne porta la main sur lui.
45 Les gardes revinrent donc trouver les grands prêtres et les Pharisiens. Ceux-ci leur dirent : ” Pourquoi ne l’avez-vous pas amené ? “
46 Les gardes répondirent : ” Jamais homme n’a parlé comme cela ! “
47 Les Pharisiens répliquèrent : ” Vous aussi, vous êtes-vous laissé égarer ?
48 Est-il un des notables qui ait cru en lui ? ou un des Pharisiens ?
49 Mais cette foule qui ne connaît pas la Loi, ce sont des maudits ! “
50 Nicodème, l’un d’entre eux, celui qui était venu trouver Jésus précédemment, leur dit :
51 ” Notre Loi juge-t-elle un homme sans d’abord l’entendre et savoir ce qu’il fait ! “
52 Ils lui répondirent : ” Es-tu de la Galilée, toi aussi ? Étudie ! Tu verras que ce n’est pas de la Galilée que surgit le prophète. “
53 Et ils s’en allèrent chacun chez soi.

Commentaire

1. Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :

  • le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
  • la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
  • la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
  • la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
  • la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
  • la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
  • la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).

Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :

  • 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
  • 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
  • 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
  • 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
  • 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).

Avec notre page nous continuons d’avancer dans la lecture de tout un ensemble de textes, qui sont un élément important de la 3ème partie de cet Evangile de Jean, ensemble qui va de 7, 1 à 8, 59. Ces 2 chapitres nous relatent les comportements de Jésus à la fête des tentes à Jérusalem, où il va rencontrer une opposition très violente à son message. C’est une véritable mise en procès public de Jésus qui se déroule ici.

On pense toutefois généralement que l’épisode de la femme adultère (7, 53 - 8, 11) a probablement une autre origine, et a dû se situer dans un tout autre contexte.

2. Message

Nous sommes au dernier jour de la Fête des Tentes, au Temple de Jérusalem. Jésus y était monté en secret, après avoir rejeté le conseil de ses proches d’y aller ouvertement. Dès son arrivée, il y avait rencontré méfiance et agressivité de la part de la foule (dans laquelle certains hésitent à son sujet, d’autres croient, d’autres encore ont peur de s’exprimer), et des autorités qui l’accusent d’égarer le peuple.

De plus, son affirmation constante qu’il parle au nom de Dieu qui l’envoie, qu’il ne fait que la volonté de Dieu, et ne cherche pas sa propre gloire, divise la foule : serait-il ou ne serait-il pas le Messie ? Nous constatons ici à quel point Jésus est un prophète contesté, mais également à quel point son ministère, sous toutes ses formes, pose question : les gardes que les autorités envoient pour l’arrêter n’osent point le faire, et des divisions se manifestent également parmi les Pharisiens.

La position de Jésus demeure claire et constante : il continue de s’affirmer selon tout ce que représente et signifie sa mission, demandant à ceux qui l’écoutent de se situer en vérité face à lui, de se prononcer pour lui, et de le suivre.

3. Decouvertes

De même que Jésus s’était attribué un rôle spécial, pour donner la vie et exercer le jugement à la façon de Dieu le jour du Sabbat (Jean, 5), il vient encore une fois, juste avant que ne débute notre passage, de saisir l’occasion d’un temps fort de la célébration Juive pour montrer que tout s’achève en lui. Au moment où a été effectué le rite important de verser de l’eau de la piscine de Siloé, avec une aiguillère d’or, dans la cour du Temple, pour symboliser le don abondant de l’Esprit à l’ère messianique future, Jésus s’est exclamé qu’il fallait venir à lui pour obtenir cette eau vive de l’Esprit, dans l’accomplissement de ce que ce rite signifiait.

Il a fait ainsi allusion, commente l’Evangéliste, au don de l’Esprit qui suivrait sa résurrection (7, 37 - 39). De ce fait, la foule se redivise à son sujet : est-il le Prophète attendu ? est-il le Messie ? D’aucuns le prétendent, d’autres le refusent sous prétexte que, selon l’Ecriture (Michée, 2, 4 - 6), il est absurde de penser qu’un Prophète pourrait venir de Galilée.

Mais, constate la police du Temple, en dépit des ordres reçus, pas question de l’arrêter dans ces conditions. Et le Pharisien Nicodème, dont l’Evangile nous a rapporté au chapitre 3 qu’il avait pris contact personnellemnet avec Jésus, demande qu’on respecte les procédures prévues par la Loi et qu’on ne le juge pas sans l’avoir d’abord entendu.

Remarquons l’hostilité très grande de la plupart des Pharisiens, qui n’hésitent pas à traiter les gardes avec mépris quand ils n’arrêtent pas Jésus, à considérer la foule comme une bande de maudits et d’ignorants de la Loi, et à insulter Nicodème, en le traitant de “Galiléen” pour avoir suggéré qu’on respecte les droits de l’accusé.

4. Prolongement

Selon la présentation de l’Evangile de Jean, le procès public de Jésus, commencé au chapitre 5, et qui durera jusqu’au moment où, après la résurrection de Lazare, le Sanhédrin condamnera Jésus à mort en son absence (11, 53), ce procès se continue devant nous.

Par notre comportement de croyants au nom de la Bonne Nouvelle de Jésus, nous sommes, d’une certaine façon, continuellement en procès devant le monde, et l’Esprit de Jésus ressuscité, que nous avons reçu, confond le monde en nous (Jean, 16, 7 - 11).

On s’interroge à notre sujet quand nous vivons le témoignage de Jésus, et l’on perçoit que notre manière de vivre à la façon de Jésus pose question et interpelle. Car l’Esprit de Jésus interprète en nous ce qu’a vécu Jésus, nous le fait redécouvrir (Jean, 14, 26), nous conduit ainsi à la vérité toute entière (Jean, 16, 12 - 15), et nous permet de rendre visible l’image de Jésus qui habite en nous (Jean, 15, 26 - 27 et Romains, 8, 29 - 30).

Prière

*Seigneur Jésus, tu nous as annoncé que celui qui te rendrait témoignage devant les hommes, toi, le Fils de l’homme, tu rendrais témoignage en sa faveur devant le Père qui est aux cieux, et tu attends de nous que nous rendions visible ta mission, et audible ta Parole, devant tous nos frères et soeurs les hommes et les femmes de notre temps, que tu as également sauvés en ton “Heure” unique de passage au Père en ta mort-résurrection, mais qui ont à te découvrir aujourd’hui à partir de notre engagement, à ton exemple, dans notre existence de disciples et d’apôtres : donne-moi d’être vraiment docile à ton Esprit que j’ai reçu, pour être capable, à mon tour, d’accomplir les gestes qui te manifestent, et prononcer les paroles qui te font connaître, auprès de tous ceux et de toutes celles vers lesquels tu m’envoies. AMEN.

05.04.2003.*


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