📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Nombres 21, 4-9

DU LIVRE DES NOMBRES

Texte

4 Ils partirent de Hor-la-Montagne par la route de la mer de Suph, pour contourner le pays d’Édom. En chemin, le peuple perdit patience.
5 Il parla contre Dieu et contre Moïse : ” Pourquoi nous avez-vous fait monter d’Égypte pour mourir en ce désert ? Car il n’y a ni pain ni eau ; nous sommes excédés de cette nourriture de famine. “
6 Dieu envoya alors contre le peuple les serpents brûlants, dont la morsure fit périr beaucoup de monde en Israël.
7 Le peuple vint dire à Moïse : ” Nous avons péché en parlant contre Yahvé et contre toi. Intercède auprès de Yahvé pour qu’il éloigne de nous ces serpents. ” Moïse intercéda pour le peuple
8 et Yahvé lui répondit : ” Façonne-toi un Brûlant que tu placeras sur un étendard. Quiconque aura été mordu et le regardera restera en vie. “
9 Moïse façonna donc un serpent d’airain qu’il plaça sur l’étendard, et si un homme était mordu par quelque serpent, il regardait le serpent d’airain et restait en vie.

Commentaire

1. Situation

Le Livre des Nombres, est le 4ème des 5 Livres qui se rattachent à la tradition de Moïse. Comme les 4 autres, à partir de documents établis à différentes périodes de l’histoire d’Israël à partir de l’an 1000 environ, il a été mis en forme, en sa rédaction finale, après le retour de l’exil Babylonien. En plus de nous rapporter la tradition de Moïse, son but était d’aider la restauration du culte après l’exil, en reportant les ordonnances alors adoptées dans la tradition de Moïse.

Le message fondamental des Nombres est de nous montrer qu’il est possible de vivre en peuple de Dieu, même lorsqu’on pérégrine et marche dans un désert, loin de ses bases ou sans avoir encore de base, comme c’est le cas du peuple de l’Exode.

Ce livre traite successivement : - de l’organisation de la communauté au Sinaï, avant son départ (1, 1 - 10, 10), - de la marche dans le désert, depuis le Sinaï jusqu’aux plaines de Moab (10, 11 - 21, 35), - des préparatifs à l’entrée dans la terre promise, lorsque le peuple a atteint les plaines de Moab (22, 1 - 36, 13).

Notre page se situe à la fin de cette marche vers les plaines de Moab, juste avant que le peuple y arrive.

2. Message

Une fois de plus, le peuple traduit la fatigue et la lassitude qu’il ressent à force de marcher dans le désert, en n’ayant que la “manne”pour se nourrir, en récriminations contre Dieu et Moïse. Le peuple regrette de s’être laissé embarquer dans la sortie d’Egypte et tout ce qui s’y est rattaché.

Quand Dieu réagit et punit le peuple par une invasion de serpents brûlants, le peuple reconnaît son péché et demande à Moïse d’intercéder pour lui.

Ce que fait Moïse, auquel le Seigneur répond positivement, en lui demandant alors d’ériger un serpent de bronze dans le camp, et que les gens devront regarder (comme un signe qui leur rappelle à la fois leur péché et la miséricorde de Dieu), s’ils veulent être guéris.

3. Decouvertes

Ce récit semble avoir été écrit pour fournir une explication à la présence d’un serpent de bronze dans le Temple de Jérusalem, et auquel les Israélites offraient de l’encens. Selon le 2nd Livre des Rois, 18, 4, ce serpent de bronze fut détruit lors de la réforme d’Ezéchias, parce que le culte qu’on avait tendance à lui rendre était incompatible avec la foi en Yahvé-Dieu.

Il est important de remarquer que dans notre passage du livre des Nombres, il n’est absolument pas question de rendre un culte à ce serpent de bronze élevé au milieu du camp par Moïse, sur l’ordre du Seigneur. Il n’est qu’un rappel ou un signe du péché des Israélites et de leur révolte contre Dieu, ainsi que du pardon que Dieu leur accorde, en réponse à l’imploration de Moïse.

La plainte des Israélites sur les difficultés de leur vie au désert correspond à une situation très réelle. De même, l’aveu de leur péché paraît très sincère : ils reconnaissent s’en être pris à Dieu. D’où la réponse positive de Dieu qui les guérit de l’épreuve des serpents à la morsure brûlante.

4. Prolongement

Peut-être nous laissons-nous aussi prendre par la lassitude dans notre marche avec Dieu sur les chemins de notre monde, et sommes-nous tentés de douter de Dieu et de l’efficacité de sa présence en nous et à côté de nous, par le Christ et dans l’Esprit. En ce cas, nous sommes renvoyés à notre foi au Christ crucifié et ressuscité, que nous sommes invités à contempler, lui qui, “fait péché” pour nous (2 Corinthiens, 5, 21), a connu la souffrance et la mort, ainsi que l’abandon apparent de Dieu, dont il n’a cependant jamais douté de la présence à ses côtés (relire, dans les 4 Evangiles, la prière que Jésus crucifié adresse à Dieu, ainsi que sa parole en Jean, 16, 32 - 33).

De cette contemplation du Christ crucifié, Paul a fait le centre de sa prédication :

1 Pour moi, quand je suis venu chez vous, frères, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige de la parole ou de la sagesse.

2 Non, je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié.

3 Moi-même, je me suis présenté à vous faible, craintif et tout tremblant,

4 et ma parole et mon message n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse ; c’était une démonstration d’Esprit et de puissance,

5 pour que votre foi reposât, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.

La première annonce de sa passion par Jésus dans l’Evangile de Jean, à la fin de son entretien avec le Pharisien Nicodème, nous dit qu’il faut que le Fils de l’homme soit élevé, de la même façon que Moïse a élevé le serpent dans le désert, dans la conjonction de l’image de la victoire du ressuscité (que suggère le tiitre de “Fils de l’homme” repris de Daniel, 7), et de celle du serviteur souffrant, exalté et élevé, d’Isaïe 52, 13, image dont on pense qu’elle aurait contribué à une interprétation de la crucifixion de Jésus comme élévation et glorification. Nous en sommes ainsi renvoyés à notre foi en Jésus et sa mission unique :

14 Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, ainsi faut-il que soit élevé le Fils de l’homme,

15 afin que quiconque croit ait par lui la vie éternelle.

16 Car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique, afin que quiconque croit en lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle.

Prière

*Seigneur Jésus, toi qui as connu l’angoisse, la souffrance, la torture, et la soif, dans ta passion et ta mort sur une croix, et qui as tout vécu et supporté, dans l’obéissance jusqu’au bout à ta mission d’achèvement du plan de Dieu, pour réaliser notre libération dans une création nouvelle : aide-moi à ne jamais céder à mes lassitudes, que tu as partagées, en doutant de ta présence en nos coeurs par la foi, présence vivante qui me permet de reprendre ton “OUI” au Père pour le faire mien en toutes circonstances, et apprends-moi à contempler davantage le mystère de ton “Heure” de passage au Père, quand tu étais “élevé” sur ta croix. AMEN.

19.03.2002..*

Évangile : Jean 8, 21-30

DE L’EVANGILE DE JEAN

Texte

21 Jésus leur dit encore : ” Je m’en vais et vous me chercherez et vous mourrez dans votre péché. Où je vais, vous ne pouvez venir. “
22 Les Juifs disaient donc : ” Va-t-il se donner la mort, qu’il dise : “Où je vais, vous ne pouvez venir” ? “
23 Et il leur disait : ” Vous, vous êtes d’en bas ; moi, je suis d’en haut. Vous, vous êtes de ce monde ; moi, je ne suis pas de ce monde.
24 Je vous ai donc dit que vous mourrez dans vos péchés. Car si vous ne croyez pas que Je Suis, vous mourrez dans vos péchés. “
25 Ils lui disaient donc : ” Qui es-tu ? ” Jésus leur dit : ” Dès le commencement ce que je vous dis.
26 J’ai sur vous beaucoup à dire et à juger ; mais celui qui m’a envoyé est véridique et je dis au monde ce que j’ai entendu de lui. “
27 Ils ne comprirent pas qu’il leur parlait du Père.
28 Jésus leur dit donc : ” Quand vous aurez élevé le Fils de l’homme, alors vous saurez que Je Suis et que je ne fais rien de moi-même, mais je dis ce que le Père m’a enseigné,
29 et celui qui m’a envoyé est avec moi ; il ne m’a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui lui plaît. “
30 Comme il disait cela, beaucoup crurent en lui.

Commentaire

1. Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :

  • le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
  • la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
  • la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
  • la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
  • la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
  • la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
  • la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).

Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :

  • 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
  • 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
  • 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
  • 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
  • 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).

Avec notre page nous continuons d’avancer dans la lecture de tout un ensemble de textes, qui sont un élément important de la 3ème partie de cet Evangile de Jean, ensemble qui va de 7, 1 à 8, 59. Ces 2 chapitres nous relatent les comportements de Jésus à la fête des tentes à Jérusalem, où il va rencontrer une opposition très violente à son message. C’est une véritable mise en procès public de Jésus qui continue de se dérouler ici.

Après l’épisode de la femme adultère (7, 53 - 8, 11), inséré au début de ce chapitre 8, qui a probablement une autre origine, et a dû se situer dans un tout autre contexte, nous sommes entrés dans une 3ème scène liée à cette Fête des Tentes à Jérusalem. Et ici, Jésus va vivre, en quelque sorte, le sommet de son affrontement avec les Juifs. Au cours de cette Fête, il s’est déjà proclamé celui qui en est l’achèvement sous toutes ses formes, en promettant de donner l’eau vive, et en se définissant comme la Lumière du monde.

Maintenant, en trois sections, dont nous lisons la seconde, il va, en affirmant qu’il est de Dieu et qu’il porte le Nom même de Dieu, être le plus éloigné des Juifs, qui vont de plus en plus comploter sa mort.

2. Message

Jésus approche de la fin de sa mission : il s’en rend compte, il le sait et il en parle. Mais c’est pour souligner l’urgence qu’il y a de croire en lui maintenant, car ensuite il sera trop tard. Et croire en lui, c’est reconnaître que, non seulement il vient de Dieu et qu’il a une relation spécifique, tout-à-fait particulière avec le Père, mais qu’il porte le Nom même de Dieu, tel qu’il a été révélé à Moîse, au Buisson Ardent du Sinaï. Et ce Nom, dans toute sa signification, sera révélé quand Jésus sera élevé sur la croix, première étape de son retour glorieux au Père, en sa mort-résurrection-ascension.

3. Decouvertes

En parlant d’urgence à lui répondre et à le suivre dans la foi, Jésus lance un défi aux Juifs : c’est maintenant qu’il faut croire en lui, tel qu’il se définit, s’ils veulent avoir la vie, sinon ils mourront dans leurs péchés. Le temps est arrivé de la décision, de choisir la vie qu’il propose ou de ne trouver que soi-même, avec son péché non pardonné.

Jésus joue sur le sens paradoxal des mots : car, s’il s’en va, c’est pour retourner au Père, son lieu d’origine, car il est “d’EN-HAUT”, non de ce monde, il possède un lien unique avec le Père, et il se nomme du Nom de Dieu :“JE SUIS”.

Croire qu’il porte un tel Nom ouvre la totalité du Royaume pour tous les croyants. Ce qui suppose, toutefois, qu’ils acceptent et reconnaissent son identité d’envoyé du Père, Chargé du Message du Père.

Et cette mission culmine à la croix, lieu suprême de la révélation dynamique du Nom même de Dieu qu’il porte. Et c’est au moment de la plus forte humiliation que ce Nom va resplendir, comme Nom d’Amour et de Vérité face au Père qui l’a envoyé, ne le laisse jamais seul, et lui a donné mission de faire toujours sa volonté, c’est-à-dire de transmettre son mystère, sa Parole, et son Engagement.

4. Prolongement

Notre mission dans la foi est de contempler Jésus en son “Heure” de crucifixion-résurrection-ascension, à partir de ce texte dans lequel il nous annonce, pour la deuxième fois, qu’il sera bientôt “élevé” (en sa passion-mort-résurrection, prédites ici, de nouveau, en ce langage particulier de l’Evangile de Jean), pour “agir”, et en même temps révéler, le “plan” de Dieu.

C’est en cette “Heure” de Jésus, qui nous est rendue présente en chaque Eucharistie, pour que nous la fassions nôtre, en recevant son “OUI” au Père, dans lequel nous devons laisser saisir notre propre “OUI”, que tout commence et s’achève pour nous, au moment où Jésus nous est nommé, absolument : “JE SUIS”, c’est-à-dire “Dieu-avec-nous”.

Que notre foi en lui, que notre adhésion à la mission de l’Eglise qui “actualise” en notre temps la mission de Jésus, ne soient pas d’un instant, comme la réponse de ceux, qui, selon le dernier verset de notre page, ont l’air de “croire en lui”, mais qui vont aller plus avant dans leur intention de le faire mourir.

Prière

*Seigneur Jésus, en ton humanité, le Verbe de Dieu, Fils unique et bien-aimé du Père, s’est manifesté le plus qu’il était possible dans le cadre, restreint pour lui, de notre limite humaine, et c’est ainsi, que, par lui, Dieu s’est mis à notre niveau, est entré dans notre expérience, a parlé notre langue, et a traduit, dans ton obéissance de tous les instants à son dessein d’amour et de vérité, sa volonté de salut, qui a été, et demeure, de “tout nous donner”, en ton envoi, ta mission, ton engagement jusqu’à la mort, qui, en te conduisant à la résurrection, révèlera à quelle transfiguration nous sommes appelés dans le partage de la vie divine qui s’est ainsi manifestée en toi : donne-moi de toujours mieux te découvrir comme portant, révélant, le Nom suprême de Dieu en ton humanité, pour que, croyant en toi, je te suive comme ton disciple et ton témoin authentique, face à tous mes frères et soeurs, et à travers tous mes comportements d’aujourd’hui et de demain. AMEN.

08.04.2003.*


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