📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Jérémie 20, 7-13

DU LIVRE DE JEREMIE

Texte

7 Tu m’as séduit, Yahvé, et je me suis laissé séduire; tu m’as maîtrisé, tu as été le plus fort. Je suis prétexte continuel à la moquerie, la fable de tout le monde.
8 Chaque fois que j’ai à parler, je dois crier et proclamer : “Violence et dévastation!” La parole de Yahvé a été pour moi source d’opprobre et de moquerie tout le jour.
9 Je me disais : Je ne penserai plus à lui, je ne parlerai plus en son Nom; mais c’était en mon cœur comme un feu dévorant, enfermé dans mes os. Je m’épuisais à le contenir, mais je n’ai pas pu.
10 J’entendais les calomnies de beaucoup “Terreur de tous côtés! Dénoncez! Dénonçons-le!” Tous ceux qui étaient en paix avec moi guettaient ma chute “Peut-être se laissera-t-il séduire? Nous serons plus forts que lui et tirerons vengeance de lui!“
11 Mais Yahvé est avec moi comme un héros puissant; mes adversaires vont trébucher, vaincus les voilà tout confus de leur échec; honte éternelle, inoubliable.
12 Yahvé Sabaot, qui scrutes le juste et vois les reins et le cœur, je verrai la vengeance que tu tireras d’eux, car c’est à toi que j’ai exposé ma cause.
13 Chantez Yahvé, louez Yahvé, car il a délivré l’âme du malheureux de la main des malfaisants.

Commentaire

1. Situation

Jérémie a vécu à l’une des périodes les plus troublées du Proche Orient. Il fut témoin de la chute d’un grand empire et de l’apparition d’un autre. Au milieu de cette tourmente, le royaume de Juda, aux mains de rois incapables, court à sa ruine pour n’avoir pas tenu compte de ces forces extérieures insurmontables de l’histoire, et y avoir résisté.

Le ministère de Jérémie a duré 40 ans environ, de 627 à 587, et s’adressait à Juda, ainsi qu’aux nations environnantes, pendant cette époque de convulsions politiques. Jérémie est intervenu très souvent. Il fallait, en effet, discerner la volonté de Dieu et chercher sa lumière dans des situations dramatiques.

Parmi tous les prophètes de son temps (Sophonie, Habakkuk, Nahum et Ezéchiel), il fut le seul à percevoir à quel point Dieu aimait son peuple, ainsi que les devoirs du peuple vis-à-vis de Dieu, dans le respect des termes de l’Alliance. Il eut un sens très aigu des différentes déviations qui existaient alors dans la manière du peuple de vivre sa foi en Yahvé.

Son message développait 2 aspects fondamentaux : quelle est la véritable manière de vivre selon Yahvé-Dieu ? Les aberrations des dirigeants de Juda ne pouvaient, selon lui, que le conduire à la catastrophe, pour n’avoir pas suivi le Seigneur dans un discernement des appels des signes des temps.

Son Livre commence par des oracles contre Juda et Jérusalem (1, 4 - 25, 13), et c’est dans cette première partie que nous trouvons le récit de la vocation du prophète, ainsi que ses doutes et états d’âme concernant sa mission, car ces oracles couvrent toute la période de l’histoire dont il fut le contemporain. Une 2ème partie de son Livre traite de la restauration d’Israêl (26,1 - 35, 19). Une 3ème partie nous raconte les persécutions prolongées qu’a subies le prophète vers la fin de sa mission et de sa vie, ainsi que son martyre (36, 1 - 45, 5). Son Livre se termine par une série d’oracles contre les nations (46,1 - 51, 64).


Notre passage se situe dans la 1ère partie du Livre de Jérémie et nous rapporte un de ses états d’âme concernant sa mission.

2. Message

Une fois de plus, Jérémie, image du Prophète Serviteur souffrant, menacé par tous, y compris ses amis, se tourne vers le Seigneur.

La partie de son appel, que nous lisons aux versets 10 - 13 de notre version liturgique, est un cri de confiance. Dans sa conviction que le Seigneur est avec lui, il est sûr et certain que ses persécuteurs seront confondus, et donc impuissants contre lui.

Dans sa prière finale, il demande au Seigneur, auquel il renouvelle sa confiance totale et dont il chante la louange, de le faire assister au jugement, à la revanche qu’il prendra contre ses persécuteurs.

3. Decouvertes

Les quelques lignes de notre lecture liturgique sont un extrait de l’ensemble 20, 1- 18, qu’il faudrait lire entièrement.

Cette “confession” de Jérémie fait suite à son emprisonnement d’une journée par le prêtre Pashur (20, 1 - 6) qui a refusé d’entendre le message de Dieu que lui a délivré le Prophète. En conséquence, Jérémie lui a annoncé que ses amis et lui tomberaient par l’épée, perdraient tous leurs biens et seraient, s’ils avaient la vie sauve, déportés à Babylone.

De même que Pashur représente le peuple qui rejette Dieu, Jérémie représente ici davantage que le Prophète qu’il est en sa personne. Son destin est devenu celui du peuple. Battu, emprisonné, puis relâché, ce qui lui arrive symbolise la captivité et la libération finale à venir du peuple.

Notre passage n’est qu’un extrait de la dernière des “confessions” du Prophète (voir 11, 18 - 12, 6; 15, 10 - 21; 17, 14 - 18; 18, 18 - 23 et 20, 7 - 13). Certains estiment que cette confession se prolonge jusqu’au verset 18, avec les versets où le Prophète maudit le jour de sa naissance.

Dans notre page liturgique, qui ne commence qu’au verset 10, le premier temps de cette dernière confession est omis (20, 7 - 9) : Jérémie y reproche au Seigneur de l’avoir séduit, saisi, transformé en objet de risée, en l’obligeant à clamer un message de violence et de dévastation, qu’il voudrait bien cesser d’annoncer, mais qui s’impose à lui de l’intérieur comme un feu dévorant, et qui dresse la foule contre lui.

Comme le prêtre Pashur l’avait déjà fait (20, 3), ses ennemis l’insultent en le traitant d’homme qui sème partout la terreur, et ils essaient, à leur tour et à leur façon, de le séduire comme le Seigneur l’avait lui-même séduit (20, 10).

Mais Jérémie se souvient que Dieu est avec lui, sa force et sa victoire (20, 11), il le prie d’assister à la destruction de ses adversaires, et loue le Seigneur pour la libération qu’il apporte (20, 12 - 13).

Telle est la dernière et la plus pathétique des confessions de Jérémie, qui se débat contre la vocation exigeante que le Seigneur, qui l’a saisi, lui avait imposée. Jérémie a l’impression d’avoir été trompé, car il lui avait été promis d’avoir la solidité d’une colonne de fer et d’un rempart de bronze (1, 10. 17 - 19), alors qu’il est devenu la risée de tous. Le Prophète qu’il est ne peut cependant se libérer de la contrainte de Dieu, et sa protestation ne peut s’achever qu’en acte de foi confiante et en chant de louange.

4. Prolongement

Dans les trois prières que, selon nos quatre Evangiles, Jésus sur sa croix adresse à Dieu son Père : “Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné” (Marc, 15, 34, ainsi que Matthieu, citant le psaume 22, 1 - 2), “Père, entre tes mains je remets mon esprit” (Luc, 23, 46 citant le psaume 31, 6), et “J’ai soif” (Jean, 19, 28 citant les psaumes 69, 22 ou 22, 16, ou plutôt 63, 2), les trois psaumes qu’il prie ainsi nous proposent chacun un verset dans lequel le psalmiste reconnaît que “Dieu est son Dieu” (“c’est toi mon Dieu”) : voir psaume 22, 11; 31, 15 et 63, 2.

A supposer, comme cela, semble-t-il, nous est suggéré, que Jésus crucifié ait récité l’un ou l’autre de ces psaumes, ou même chacun d’entre eux, entièrement, sa conviction ainsi exprimée que Dieu est avec lui, comme il l’avait annoncé en Jean 16, 32, s’exprime ici à la fois comme cri de souffrance et de déréliction (psaume 22), expression de confiance (psaume 31), ou traduction d’un désir puissant (psaume 63).

Mystère du Prophète Serviteur souffrant que Jésus accomplit en plénitude, selon le témoignage de Jérémie en notre passage, ou du 4ème Chant du Serviteur du Livre d’Isaïe, 52, 13 - 53, 12.

Prière

*Seigneur Jésus, c’est à notre tour, au coeur de notre foi, de te dire ou de te crier : “tu es mon Dieu”, comme l’a fait ton disciple et apôtre Thomas, en te rencontrant, Ressuscité, le soir de Pâques : que cette conviction que tu es toujours avec moi, toi l’Emmanuel, ne me quitte jamais, que je vive des moments de joie et d’achèvement de mon humanité, ou des crises de souffrance physique, morale ou spirituelle. AMEN.

11.04.2003.*

Évangile : Jean 10, 31-42

DE L’EVANGILE DE JEAN

Texte

31 Les Juifs apportèrent de nouveau des pierres pour le lapider.
32 Jésus leur dit alors : ” Je vous ai montré quantité de bonnes œuvres, venant du Père ; pour laquelle de ces œuvres me lapidez-vous ? “
33 Les Juifs lui répondirent : ” Ce n’est pas pour une bonne œuvre que nous te lapidons, mais pour un blasphème et parce que toi, n’étant qu’un homme, tu te fais Dieu. “
34 Jésus leur répondit : ” N’est-il pas écrit dans votre Loi : J’ai dit : vous êtes des dieux ?
35 Alors qu’elle a appelé dieux ceux à qui la parole de Dieu fut adressée - et l’Écriture ne peut être récusée -
36 à celui que le Père a consacré et envoyé dans le monde vous dites : “Tu blasphèmes”, parce que j’ai dit : “Je suis Fils de Dieu” !
37 Si je ne fais pas les œuvres de mon Père, ne me croyez pas ;
38 mais si je les fais, quand bien même vous ne me croiriez pas, croyez en ces œuvres, afin de reconnaître une bonne fois que le Père est en moi et moi dans le Père. “
39 Ils cherchaient donc de nouveau à le saisir, mais il leur échappa des mains. Jésus se retire au-delà du Jourdain.
40 De nouveau il s’en alla au-delà du Jourdain, au lieu où Jean avait d’abord baptisé, et il y demeura.
41 Beaucoup vinrent à lui et disaient : ” Jean n’a fait aucun signe ; mais tout ce que Jean a dit de celui-ci était vrai. “
42 Et là, beaucoup crurent en lui.

Commentaire

1. Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre des signes, dans lequel se situe notre passage, est d’abord ainsi nommé parce qu’il se trouve ponctué par SEPT signes, tous IMPORTANTS de par leur sens, accomplis par Jésus du début à la fin de son ministère :

  • le changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11),
  • la guérison du fils d’un intendant royal à Cana (4, 46 - 54),
  • la guérison d’un infirme à la piscine de Bethesda (5, 1 - 11),
  • la multiplication des pains en Galilée (6, 1 - 15),
  • la marche sur la Mer de Galilée (6, 16 - 21),
  • la guérison d’un aveugle-né à Jérusalem (9),
  • la réanimation de Lazare, mort et mis au tombeau à Béthanie (11).

Cependant, dans la mesure où ces SEPT “signes” sont souvent plus ou moins longuement expliqués par des paroles ou des discours de Jésus, une autre répartition, plus précise, de ce Livre des signes, nous aide à mieux situer et donc mieux comprendre notre passage :

  • 1°) Les débuts de la Révélation de Jésus : de Jean-Baptiste à Jésus (1, 19 - 51), aboutissant au changement de l’eau en vin à Cana (2, 1 - 11), qui sert de transition avec la partie suivante,
  • 2°) Du premier signe de Cana (eau changée en vin) au deuxième signe de Cana (guérison du fils d’un intendant royal) (2 - 4), ce deuxième signe servant également de transition avec la 3ème partie (4, 46 - 54),
  • 3°) Jésus et les principales fêtes juives (5 - 10),
  • 4°) Jésus vit l’approche de son “Heure”, Heure de sa mort et de sa gloire (11, 1 - 12, 36),
  • 5°) Conclusion du Livre des signes sur le ministère de Jésus et résumé de sa prédication (12, 37 - 50).

Nous retrouvons maintenant Jésus à la Fête de la dédicace du Temple de Jérusalem (10, 22 - 35), suite au “signe” de la guérison de l’aveugle-né et à la présentation qu’il a faite de lui-même et de sa mission, sous les images de la “porte des brebis” et du “bon Pasteur”.

Notre page reprend la fin de la présence de Jésus à la Fête de la dédicace, et y ajoute ce qu’on pourrait considérer comme une conclusion apparente du ministère public de Jésus (10, 40 - 42).

2. Message

Dans les paroles qu’il prononce au cours de cette Fête de la dédicace, Jésus se définit d’abord comme Christ-Messie (10, 22 - 31), et, ensuite, comme le Fils de Dieu (10, 32 - 39, notre page). Ces deux affirmations s’enchevêtrent pratiquement l’une dans l’autre.

Jésus vient, en effet, de déclarer qu’il est bien le Messie, mais que seuls ceux qui “sont de ses brebis” peuvent croire en lui, et ne plus être ensuite arrachés de sa main (10, 25 - 28). La raison en est que ceux qui croient en Jésus lui sont donnés par le Père, avec qui il ne fait qu’un (10, 29 - 30).

Cette affirmation de l’unité de Jésus et de Dieu est alors reçue comme un blasphème par les Juifs qui se préparent à lapider Jésus. Il s’explique donc à ce sujet, en faisant appel, une fois de plus, au témoignage de ses oeuvres, en lesquelles il faut, selon lui, croire, pour découvrir que ce sont les oeuvres du Père, et, par conséquent, que le Père est en Jésus et Jésus dans le Père.

En entendant ces paroles, les adversaires de Jésus cherchent maintenant à l’arrêter, mais il leur échappe pour se retirer de l’autre côté du Jourdain, où un certain nombre de personnes le rejoignent, qui croient en lui.

3. Decouvertes

Après ce départ, Jésus ne reviendra en Judée que pour effectuer le “signe” de la résurrection de Lazare, et, ensuite, une dernière fois, 6 jours avant la Pâque Juive, au moment de laquelle il sera arrêté, jugé et crucifié.

Aux versets 34 et 35 Jésus répond à son accusation de blasphème, en citant le psaume 82, 6, où l’expression “vous êtes des dieux” était à cette époque appliquée aux Juges et à l’ensemble des Israélites qui écoutent la Parole de Dieu. S’il en est ainsi, dit Jésus, à plus forte raison, Celui que le Père a sanctifié ne blapshème pas quand il se prétend “Fils de Dieu”, ou “un” avec le Père.

Au verset 36, Jésus se déclare “consacré” et “sanctifié” par le Père, s’appropriant ainsi le centre de la célébration de la Fête de la dédicace. Ce ne sont plus le Temple ou l’autel du Temple qui comptent désormais, mais lui-même, Jésus, en sa personne qui est le lieu privilégié et unique de la rencontre de Dieu.

Au verset 36, encore, Jésus s’affirme nettement “Fils de Dieu”, titre, qui, à la lumière de ses déclarations sur son intimité et son unité avec le Père (10, 30 et 38), prend désormais un sens très fort, et une portée entièrement nouvelle.

4. Prolongement

Découvrir l’ampleur et la portée des paroles et des oeuvres de Jésus demande une approche de “pauvre”. Seul celui qui est dépouillé de lui-même peut accueillir, avec un regard intérieur ouvert et vrai, tout le témoignage de Jésus.

Tant que nous n’avons pas fait ce choix d’ approcher Jésus en acceptant la nouveauté de son message, et les changements qu’il entraîne pour notre existence, on ne peut croire en lui, car la foi est un don de Dieu, qui nous ouvre au-delà de nous-mêmes, et nous rend capables de nous remettre totalement à Dieu, par Jésus le Christ, dans l’Esprit (Hébreux, 11, 1).

L’aveuglement des adversaires de Jésus vient du fait qu’ils prétendent voir, et n’attendent rien de nouveau qui dépasserait ce qu’ils ont, et pourrait les transformer (Jean, 9, 41).

Notons combien ces déclarations de Jésus à la Fête de la dédicace se situent dans la ligne des discussions qui ont suivi le “signe” de la guérison de l’aveugle-né (9, 1 - 41), et renvoient également à l’image du bon Pasteur de son troupeau, sous laquelle Jésus s’est présenté peu auparavant (10, 1 - 21).

Prière

*Seigneur Jésus, ton message, développé en ces pages de l’Evangile de Jean, nous montre à quel point tu nous révèles Dieu ton Père à travers tes paroles et tes gestes d’homme, car tu ne cherches que la volonté du Père, tu ne prononces que ses paroles, et tu n’accomplis que ses oeuvres, ce qui exprime ta proximité et ton unité avec lui, ainsi que ton insertion totale en lui : apprends-moi à accueillir le don de cette même unité que tu nous proposes de réaliser avec toi, et par toi, avec le Père, en étant toujours attaché à toi, en qui je demeure, et, pour cette raison, en vivant de plus en plus dans l’unité avec tous mes frères et soeurs. AMEN.

22.03.2002.*


La Bible commentée · Liturgie du jour