📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Exode 12, 1-14
DU LIVRE DE L’EXODE
Texte
1 Yahvé dit à Moïse et à Aaron au pays d’Égypte :
2 ” Ce mois sera pour vous en tête des autres mois, il sera pour vous le premier mois de l’année.
3 Parlez à toute la communauté d’Israël et dites-lui : Le dix de ce mois, que chacun prenne une tête de petit bétail par famille, une tête de petit bétail par maison.
4 Si la maison est trop peu nombreuse pour une tête de petit bétail, on s’associera avec son voisin le plus proche de la maison, selon le nombre des personnes. Vous choisirez la tête de petit bétail selon ce que chacun peut manger.
5 La tête de petit bétail sera un mâle sans tare, âgé d’un an. Vous la choisirez parmi les moutons ou les chèvres.
6 Vous la garderez jusqu’au quatorzième jour de ce mois, et toute l’assemblée de la communauté d’Israël l’égorgera au crépuscule.
7 On prendra de son sang et on en mettra sur les deux montants et le linteau des maisons où on le mangera.
8 Cette nuit-là, on mangera la chair rôtie au feu ; on la mangera avec des azymes et des herbes amères.
9 N’en mangez rien cru ni bouilli dans l’eau, mais rôti au feu, avec la tête, les pattes et les tripes.
10 Vous n’en réserverez rien jusqu’au lendemain. Ce qui en resterait le lendemain, vous le brûlerez au feu.
11 C’est ainsi que vous la mangerez : vos reins ceints, vos sandales aux pieds et votre bâton en main. Vous la mangerez en toute hâte, c’est une pâque pour Yahvé.
12 Cette nuit-là je parcourrai l’Égypte et je frapperai tous les premiers-nés dans le pays d’Égypte, tant hommes que bêtes, et de tous les dieux d’Égypte, je ferai justice, moi Yahvé.
13 Le sang sera pour vous un signe sur les maisons où vous vous tenez. En voyant ce signe, je passerai outre et vous échapperez au fléau destructeur lorsque je frapperai le pays d’Égypte.
14 Ce jour-là, vous en ferez mémoire et vous le fêterez comme une fête pour Yahvé, dans vos générations vous la fêterez, c’est un décret perpétuel.
Commentaire
1. Situation
Deuxième des 5 premiers livres de l’Ancien Testament rattachés à la tradition de Moïse, le Livre de l’Exode nous relate deux étapes de l’histoire d’Israël : - La libération des Hébreux de la servitude Egyptienne (leur esclavage, l’envoi de Moïse en mission par Dieu, les 10 plaies d’Egypte, la sortie d’Egypte et la victoire de Dieu lors de la traversée de la Mer, la marche vers le Sinaï : 1, 1 - 18, 27), - Israël au Sinaï (conclusion de l’Alliance avec Dieu, qui donne les 10 commandements, les directives de Dieu concernant l’Arche, le culte et le sacerdoce, l’apostasie du peuple et le renouvellement de l’Alliance, la construction de la “Demeure” : 19, 1 - 40, 38).
Notre page se situe dans la 1ère partie, dans la section concernant le moment-clé de la libération des Hébreux de la servitude Egyptienne.
2. Message
Nous lisons ici les directives de Yahvé-Dieu à Moïse et, par lui, au peuple esclave en Egypte, concernant la célébration de la Pâque Juive en tous ses détails. Beaucoup de précisions nous sont ainsi données sur le choix de l’agneau pascal, les circonstances de son immolation, l’utilisation de son sang comme signe d’appartenance au Seigneur, la manière de participer à ce repas pascal dans la perspective du départ immédiat et libérateur du peuple.
3. Decouvertes
Ce passage fait partie d’un ensemble qui va d’Exode, 12, 1 à 13, 16, et qui nous relate successivement : la célébration de la Pâque en Egypte (12, 1 - 14), notre texte de ce jour, la Fête des pains sans levain (12, 15 - 20), des prescriptions concernant la Pâque ( (12, 21 - 28), la mort des premiers-nés des Egyptiens et le départ des Hébreux d’Egypte, mise en route de l’Exode (12, 29 - 42), d’autres prescriptions concernant la Pâque (12, 43 - 51), et des prescriptions concernant la consécration au Seigneur des premiers-nés des Hébreux et les pains sans levain (13, 1 - 16).
Cette énumération suffit à nous indiquer différents genres dans cet ensemble de textes : en effet, en plus de brefs récits d’événements, nous y lisons des discours de Yahvé-Dieu : sur la Pâque (12, 1 - 14 et 43 - 49), sur les pains sans levain (12, 14 - 20), sur le rachat des premiers-nés (13, 1 - 2), ainsi que des discours de Moïse transmettant des instructions de Dieu : sur la Pâque (12, 21 - 27), sur les pains sans levain (13, 10), sur la consécration des premiers-nés (13, 11 - 16).
Des récits brefs sont ainsi entourés d’instructions rituelles concernant moins la célébration primitive et l’événement vécu alors, que ce qu’il faudra en faire dans l’avenir, en mémorial de cette libération de l’esclavage Egyptien. Les auteurs écrivains de ces pages rappelaient ainsi les événements du passé d’Israël pour qu’ils soient revécus et ré-actualisés dans les célébrations à toutes les époques de l’histoire du peuple Juif.
On pense que le rite de la Pâque tire son origine dans une pratique de bergers nomades, au moment où ils allaient se mettre en route, au printemps, pour aller vers de nouveaux pâturages, et que le rite des pains sans levain correspondait au début de la récolte de l’orge, récolte à partir de laquelle on constituait du nouveau levain pour la pâte, après avoir détruit l’ancien.
S’il en est ainsi, nous devons constater que ces rites différents ont connu une interprétation nouvelle en relation avec la dernière nuit passée en Egypte par le peuple Hébreu, et unfiés dans la célébration de la Pâque, appelée “pesah”. Formant un jeu de mots hébreu avec “pesah”, le verbe “pâsah” signifiant “passer” ou mieux “sauter”, “au dessus de” a été employé en relation avec l’utilisation du sang pour protéger les familles et les foyers ainsi identifiés comme obéissant au Seigneur. La Fête de la Pâque est donc devenue Fête d’indentité religieuse pour tous les Israélites qui devaient la célébrer en famille sans inviter aucun étranger, ni même aucun membre d’une autre famille de leur peuple (12, 43 - 46).
Le rachat ou la consécration des premiers-nés des Hébreux est peut-être lié(e) à l’abolition d’une pratique horrible de sacrifices d’enfants premiers-nés qui aurait pu avoir lieu en Israël (voir Ezéchiel, 20, 26 et Jérémie, 7, 31), encore qu’on n’en soit pas sûr, abolition qui aurait été associée à la délivrance du peuple de son esclavage dans l’événement de l’Exode.
4. Prolongement
Jésus est mort et ressuscité aux jours de la célébration de la Pâque Juive en Israël. Il a ainsi inauguré en sa personne le nouvel Exode, dont les dimensions de libération définitive de l’esclavage du péché, et de renouveau total de notre être par une création nouvelle, nous sont transmises dans le don de son Esprit Saint .
Le dernier repas de Jésus avec ses disciples, qu’il ait été ou non celui de la célébration rituelle de la Pâque, les calendriers de Matthieu, Marc et Luc, d’une part, et celui de Jean, d’autre part, différant sur ce point, prend un sens nouveau d’inauguration puisque Jésus y trensforme la prière de bénédiction ou d’action de grâces sur la pein et la coupe, telle qu’elle se pratiquait en Israël au cours des repas de Fête, en “mémorial” de szon corps livré et de son sang versé pour la rémission des péchés, dans l’événement de sa passion-mort-résurrection qui va suivre immédiatement ce repas.
Prière
*Seigneur Jésus, par toi, en toi, et pour nous, s’achève la libération réalisée par Dieu de toute l’humanité, qu’il a appelée au partage de sa gloire en son salut, dès sa promesse initiale faite à Abraham, si bien que, plongés mystérieusement dans l’événement de ta mort-résurrection par ton baptême reçu dans l’Esprit Saint, nous partageons le pain et la coupe du don de ton corps livré et de ta vie “donnée” dans l’événement unique qui nous sauve : aide-moi à revivre sans cesse avec toi ton passage au Père en ta Pâque, en la célébrant avec une foi renouvelée, dans la “memoire” que nous en faisons dans chacune de nos eucharisties. AMEN.
17.04.2003.*
Évangile : 1 Corinthiens 11, 20-32
DE LA 1ère LETTRE DE PAUL AUX CORINTHIENS
Texte
20 Lors donc que vous vous réunissez en commun, ce n’est plus le Repas du Seigneur que vous prenez.
21 Dès qu’on est à table en effet, chacun prend d’abord son propre repas, et l’un a faim, tandis que l’autre est ivre.
22 Vous n’avez donc pas de maisons pour manger et boire ? Ou bien méprisez-vous l’Église de Dieu, et voulez-vous faire honte à ceux qui n’ont rien ? Que vous dire ? Vous louer ? Sur ce point, je ne vous loue pas.
23 Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’à mon tour je vous ai transmis : le Seigneur Jésus, la nuit où il était livré, prit du pain
24 et, après avoir rendu grâce, le rompit et dit : ” Ceci est mon corps, qui est pour vous ; faites ceci en mémoire de moi. “
25 De même, après le repas, il prit la coupe, en disant : ” Cette coupe est la nouvelle Alliance en mon sang ; chaque fois que vous en boirez, faites-le en mémoire de moi. “
26 Chaque fois en effet que vous mangez ce pain et que vous buvez cette coupe, vous annoncez la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne.
27 Ainsi donc, quiconque mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement aura à répondre du corps et du sang du Seigneur.
28 Que chacun donc s’éprouve soi-même, et qu’ainsi il mange de ce pain et boive de cette coupe ;
29 car celui qui mange et boit, mange et boit sa propre condamnation, s’il ne discerne le Corps.
30 Voilà pourquoi il y a parmi vous beaucoup de malades et d’infirmes, et que bon nombre sont morts.
31 Si nous nous examinions nous-mêmes, nous ne serrions pas jugés.
32 Mais par ses jugements le Seigneur nous corrige, pour que nous ne soyons point condamnés avec le monde.
Commentaire
1. Situation
La 1ère Lettre de Paul aux Corinthiens a été écrite très probablement au printemps de l’année 54, en réponse à une lettre que les Corinthiens lui avaient adressée, concernant un certain nombre de problèmes à propos desquels ils sollicitaient son avis. D’autre part, Paul avait été informé de quelques fonctionnements de cette communauté, qui paraissaient problématiques à des visiteurs de passage à Corinthe.
D’où le plan extrêmement circonstantiel de cette lettre, qui traite successivement :
- de divisions dans la communauté de Corinthe (1, 10 -4, 21),
- de l’attitude des chrétiens face aux valeurs du corps humain (5, 1 - 6, 20),
- de réponses précises à des questions posées (7, 1 - 14, 40) : sur le statut social et le mariage, sur les relations avec la culture païenne, et particulièrement, à propos des viandes offertes aux idoles, sur les assemblées liturgiques (Eucharistie, dons de l’Esprit, partage des charismes dans l’Eglise-Corps du Christ),
- de la résurrection (15, 1 - 58),
sans oublier l’encadrement de toutes ces sections, entre une introduction (1, 1 - 9) et une longue conclusion, dans laquelle, entre autres choses, Paul parle de la collecte qu’il organise pour les pauvres de l’Eglise de Jérusalem et de ses projets de voyage (16, 1 - 24).
Notre page sur l’Eucharistie se situe dans les réponses que Paul adresse aux questions qui lui sont posées sur les assemblées liturgiques.
2. Message
Paul évoque d’abord la pratique des assemblées liturgiques Eucharistiques, qui commençaient alors par un repas pris en commun, et se poursuivaient par la reprise des gestes accomplis, et des paroles prononcées par Jésus sur le pain et la coupe de vin, lors de son dernier repas avec ses disciples.
Alors que les chrétiens de Corinthe se rassemblent pour “faire mémoire” ainsi de la mort-résurrection du Seigneur, ils ne sont pas capables de prendre leur repas en commun, comme il sied à une comunauté de disciples de Jésus. Et Paul de contester vivement ce dysfonctionnement, qui est on ne peut plus incompatible avec le sens de la célébration Eucharistique, qui perd, de ce fait, beaucoup de son authenticité pour ceux qui la vivent de cette façon.
Paul rappelle ensuite la “tradition” qui lui a été transmise, et qui remonte au Seigneur Jésus. Il décrit succinctement les gestes de bénédiction et de partage Eucharistiques, effectués par Jésus, au début et à la fin de son dernier repas, selon la pratique Juive de son temps, mais en spécifiant les paroles tout-à-fait originales prononcées par Jésus, au moment où il rompait le pain dans l’action de grâces et faisait circuler la coupe de vin. Paul ajoute que Jésus a explicitement demandé à ses disciples de reproduire ces gestes, et les paroles qui y sont associées, en mémoire de lui. Puis, dans une très belle phrase, au verset 26, Paul résume toute la signification de nos Assemblées Eucharistiques : elles annoncent la mort du Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne, ce qui suppose une référence à la résurrection de Jésus, qui a suivi sa mort ainsi rappelée mystérieusement, à travers ces gestes de Jésus, refaits en mémoire de lui.
Ce qui veut dire qu’en chaque Eucharistie, nous reproduisons les gestes de la dernière Cène de Jésus, pour faire mémoire de son obéissance jusqu’à la mort de la croix, ainsi que de la victoire de sa résurrection.
Ceci rappelé, Paul invite tous les chrétiens à mesurer l’enjeu de vérité et d’authencité écclésiales de nos célébrations Eucharistiques, qu’il nous faut célébrer dignement, en y discernant la présence renouvelée du don que Jésus Vivant nous y fait de son corps livré, et de son sang, c’est-à-dire sa vie, répandu, une fois por toutes, dans “l’Heure” de son passage au Père, au terme de sa mission terrestre en notre histoire.
3. Decouvertes
Les reproches de fonctionnement que Paul adresse aux Corinthiens, concernant la qualité de leurs célébrations Eucharistiques, sont graves, vu l’importance unique de l’Eucharistie pour la vie de l’Eglise, pour la proclamation de l’Evangile, et notre vie de foi.
La façon dont les Corinthiens se réunissent est ainsi condamnée directement par Paul, et peut faire considérer les Corinthiens comme de mauvais ou faux chrétiens. Il est scandaleux que ce qui doit être un repas pris en commun, tous ensemble, devienne une démonstration de manque d’unité et de division dans l’Eglise, avec, d’un côté, les membres riches, ou “l’élite”, de la communauté, et, de l’autre, les chrétiens de second rang.
Nos célébrations Eucharistiques doivent immanquablement, à la fois, nous rendre présent le Christ vivant son “Heure” de passage au Père, et nous rapprocher davantage de tous nos frères et soeurs en Eglise, dans une unité que rend visible une communion authentique, vécue entre tous.
On a constaté que la tradition Eucharistique de Paul est proche de celle que Luc nous présente en la même circonstance, dans son Evangile, et diffère, sur quelques détails, de la tradition reprise par Marc et Matthieu, au même endroit de leurs Evangiles respectifs.
4. Prolongement
Paroles de Jésus, prononcées lors d’une Pâque précédente, alors que Jésus se trouvait au bord de la Mer de Galilée :
51 Je suis le pain vivant, descendu du ciel. Qui mangera ce pain vivra à jamais. Et même, le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde. ”
52 Les Juifs alors se mirent à discuter fort entre eux ; ils disaient : ” Comment celui-là peut-il nous donner sa chair à manger ? ”
53 Alors Jésus leur dit : ” En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme et ne buvez son sang, vous n’aurez pas la vie en vous.
54 Qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle et je le ressusciterai au dernier jour.
55 Car ma chair est vraiment une nourriture et mon sang vraiment une boisson.
56 Qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui.
57 De même que le Père, qui est vivant, m’a envoyé et que je vis par le Père, de même celui qui me mange, lui aussi vivra par moi.
58 Voici le pain descendu du ciel ; il n’est pas comme celui qu’ont mangé les pères et ils sont morts ; qui mange ce pain vivra à jamais. ”
Autres paroles de Paul :
15 Je vous parle comme à des gens sensés ; jugez vous-mêmes de ce que je dis.
16 La coupe de bénédiction que nous bénissons, n’est-elle pas communion au sang du Christ ? Le pain que nous rompons, n’est-il pas communion au corps du Christ ?
17 Parce qu’il n’y a qu’un pain, à plusieurs nous ne sommes qu’un corps, car tous nous participons à ce pain unique.
Prière
*Seigneur Jésus, en lavant les pieds de tes disciples au cours de ton dernier repas, tu t’es abaissé devant eux, en manifestant un comportement inférieur à celui d’un esclave, et tu nous as ainsi révélé le “sens” profond de ce que tu as vécu dans ta mort pour nous, pour avoir pris tous les risques, en étant fidèle à ta mission jusqu’à ce point extrême : apprends-moi à participer aux gestes eucharistiques de ton dernier repas, refaits dans nos communautés écclésiales, en mémoire de ta mort et de ta résurrection, comme le lieu vivant de ta rencontre en ton abaissement, qui nous dévoile jusqu’où va l’amour miséricordieux de Dieu qui nous sauve, et que tu nous révèles, quand tu livres ainsi ta vie pour nous et nous transmets ton attitude en ces gestes, et quand tu fais de nous tes amis, nous qui, de nous-mêmes, ne sommes rien d’autre que des pécheurs, qui, détachés de toi, ne pourrions rien faire. AMEN.
28.03.2002.*
Troisième lecture : Jean 13, 1-15
DE L’EVANGILE DE JEAN
Texte
1 Avant la fête de la Pâque, Jésus, sachant que son heure était venue de passer de ce monde vers le Père, ayant aimé les siens qui étaient dans le monde, les aima jusqu’à la fin.
2 Au cours d’un repas, alors que déjà le diable avait mis au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le livrer,
3 sachant que le Père lui avait tout remis entre les mains et qu’il était venu de Dieu et qu’il s’en allait vers Dieu,
4 il se lève de table, dépose ses vêtements, et prenant un linge, il s’en ceignit.
5 Puis il met de l’eau dans un bassin et il commença à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge dont il était ceint.
6 Il vient donc à Simon-Pierre, qui lui dit : ” Seigneur, toi, me laver les pieds ? “
7 Jésus lui répondit : ” Ce que je fais, tu ne le sais pas à présent ; par la suite tu comprendras. “
8 Pierre lui dit : ” Non, tu ne me laveras pas les pieds, jamais ! ” Jésus lui répondit : ” Si je ne te lave pas, tu n’as pas de part avec moi. “
9 Simon-Pierre lui dit : ” Seigneur, pas seulement les pieds, mais aussi les mains et la tête ! “
10 Jésus lui dit : ” Qui s’est baigné n’a pas besoin de se laver ; il est pur tout entier. Vous aussi, vous êtes purs ; mais pas tous. “
11 Il connaissait en effet celui qui le livrait ; voilà pourquoi il dit : ” Vous n’êtes pas tous purs. “
12 Quand il leur eut lavé les pieds, qu’il eut repris ses vêtements et se fut remis à table, il leur dit : ” Comprenez-vous ce que je vous ai fait ?
13 Vous m’appelez Maître et Seigneur, et vous dites bien, car je le suis.
14 Si donc je vous ai lavé les pieds, moi le Seigneur et le Maître, vous aussi vous devez vous laver les pieds les uns aux autres.
15 Car c’est un exemple que je vous ai donné, pour que vous fassiez, vous aussi comme moi j’ai fait pour vous.
Commentaire
1. Situation
L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.
En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :
-
LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),
-
LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).
Le Livre de la Gloire, qui va des chapitres 13 à 20 de cet Evangile, nous relate d’abord la dernière soirée des Jésus avec ses disciples, épisode qui couvre 5 chapitres, avec le lavement des pieds des disciples par Jésus, l’annonce de la trahison de Judas, les 3 discours d’adieux de Jésus et sa grande prière finale adressée à Dieu, son Père (13 - 17). Les 2 chapitres suivants sont consacrés à la passion et la mort de Jésus, et sont suivis du chapitre 20, qui traite entièrement de la résurrection et nous fournit la conclusion de l’Evangile, même si le chapitre 21, que l’on appelle “Epilogue”, nous donne un rebond de la résurrection avec le récit d’une apparition supplémentaire de Jésus ressuscité, autour d’une pêche miraculeurse et d’un long dialogue avec Pierre, avant de nous proposer une 2ème conclusion de l’Evangile, dans laquelle l’auteur se présente comme étant le “disciple que Jésus aimait”, que l’on continue d’identifier, non sans difficultés, avec l’Apôtre Jean, fils de Zébédée, et frère de Jacques.
Le Livre de la Gloire ne nous rend compte que de “l’Heure” de Jésus, c’est-à-dire tout ce qui concerne son “passage” au Père (passion-mort-résurrection de Jésus-don de l’Esprit par le Ressuscité).
A noter l’importance que le 4ème Evangile accorde aux tout derniers moments de la vie de Jésus, soit 9 chapitres, y compris l’Epilogue, là où les autres Evangiles ne consacrent que 2 chapitres.
Notre passage se situe ainsi au tout début de ce Livre de la Gloire, au moment où Jésus entre dans son “Heure” de passage au Père en sa mort-résurrection-ascension.
Nous assistons ici à la première action qu’y accomplit Jésus, et qui va donner tout son sens à l’ensemble de ces 8 chapitres du Livre de la Gloire, tant au niveau de l’engagement de Jésus dans l’événement de sa passion-mort-résurrection-ascension-don de l’Esprit, qu’au niveau du Grand dernier Discours en trois parties et de sa prière finale qu’il prononce juste auparavant, en s’adressant aux siens qui l’entourent et dont il prend congé en leur laissant son testament d’amour.
2. Message
Jésus accomplit ici un geste qui, dans le contexte culturel de son pays et de son époque, prend une très forte signification. En effet, un esclave Juif avait le droit de refuser de laver les pieds de son maître, tant cette démarche était considérée comme abjecte et humiliante.
Jésus, en se situant comme moins qu’un esclave face à ses disciples, pose une action symbolique qui révèle l’abîme d’abaissement et de “kénose” (Philippiens, 2, 5 - 11) qu’il va traverser dans sa passion et sa mort, en vivant l’obéissance jusqu’au bout à la mission que le Père lui a confiée, afin d’achever son dessein de salut pour toute l’humanité.
D’où le refus scandalisé de Pierre de se laisser ainsi laver les pieds, et l’insistance de Jésus pour qu’il en soit ainsi.
Dans le commentaire qu’il donne ensuite, Jésus nous invite à vivre cette même démarche dans nos relations fraternelles en Eglise. Ce qu’il a fait pour nous, lui, le Maître et Seigneur, nous devons le refaire entre nous les uns pour les autres.
3. Decouvertes
Dans le lavement des pieds, Jésus s’humilie donc et prend l’attitude du Serviteur. Il n’existait rien dans le rituel de la Pâque Juive qui corresponde à ce geste. Tout au plus, à l’arrivée d’un hôte, on pouvait parfois lui laver les pieds en signe d’accueil, ou encore, par respect à l’égard de leur maître à son retour d’un voyage, des disciples pouvaient quelquefois lui laver les pieds, mais cela ne se faisait pas, comme ici, au cours du repas.
La réaction de Pierre permet à Jésus d’expliquer à quel point son action est le symbole de son “Heure” de passage au Père dans l’événement qui va suivre. L’embarras de Pierre montre que Jésus va plus loin que de donner une leçon d’humilité que les disciples peuvent comprendre sur le champ : ils ne saisiront la portée de cet acte qu’après l’accomplissement de “l’Heure” de Jésus en sa résurrection, comme le leur précise Jésus (13, 7).
Sans le lavement de leurs pieds par Jésus, les disciples ne peuvent avoir part à son héritage de vie éternelle. Il leur faut accepter le scandale de la croix , et le recevoir en leur existence, comme “lieu” du salut définitif offert par Dieu.
Nous sommes en plein malentendu lorsque Pierre, passant d’un extrême à l’autre, pense que si Jésus lui lave plus que les pieds, il aura une part encore plus grande à cet héritage de Jésus en son Royaume. Jésus lui répond que seul le lavement des pieds est important, justement parce qu’il symbolise le sens de sa mort. Il ne s’agit pas ici de pureté morale à développer toujours plus, mais d’un geste révélant l’abaissement et le détachement total de soi, qui nous fait passer de la mort à la vie.
Il y a un certain changement de ton entre le dialogue de Jésus avec Pierre et le commentaire que propose ensuite Jésus à partir du verset 12. Cependant, dans la mesure où nous sommes invités à imiter le Seigneur en entrant dans sa démarche de “kénose-abaissement”, et en la reproduisant, nous demeurons dans la dimension de son “Heure” de passage au Père. Ne lire dans ce commentaire des versets 12 à 20 qu’une invitation que nous fait Jésus à une attitude de service fraternel par humilité est déjà une belle interprétation, mais une relecture insuffisante du geste accompli par Jésus.
4. Prolongement
Une même compréhension de ce que vit Jésus, et de ce qu’il attend de nous par ce geste du lavement des pieds que nous rapporte ce texte, se retouve dans les épisodes de Marc, 10, 32 - 45 et Luc, 22, 24 - 29.
De son côté, le texte de 1 Timothée, 5, 10 nous montre à quel point a été prise au sérieux l’invitation de Jésus de nous laver les pieds les uns aux autres, faisant les uns pour les autres ce que des disciples respectueux pouvaient à l’occasion faire à leur maître. Mais, comme nous l’avons vu, le geste de Jésus va plus loin que cette hospitalité généreuse.
Dans cette scène, et ce qu’elle signifie de la mort de Jésus, nous rencontrons le mystère de la pauvreté du Christ, dont Paul nous écrit “qu’il s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté” (2 Corinthiens, 8, 9), manifestation de la profondeur du mystère de l’amour de Dieu. On a pu commenter : “En Christ, Dieu s’est fait pauvre”, ou, encore, comme Olivier Clément : “En Christ, Dieu s’est fait Job”.
Nous sommes interpellés au niveau de la pauvreté du coeur nécessaire à notre attitude de foi en vérité. Comme Jésus, nous avons à nous dépouiller de nos projets, de nos perspectives de réussite, en les mettant concrètement au second plan, derrière la priorité absolue de notre imitation du Seigneur mort et ressuscité.
Nous dépouiller également de la même façon face à nos frères et soeurs, en qui nous reconnaissons l’image de Jésus, qui nous demande de réitérer sans cesse son geste du lavement des pieds, quand il nous dit “qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime” (Jean, 15, 12 - 15).
Prière
*Seigneur Jésus, en lavant les pieds de tes disciples au cours de ton dernier repas, tu t’es abaissé devant eux, en manifestant un comportement inférieur à celui d’un esclave, et tu nous as ainsi révélé le “sens” profond de ce que tu as vécu dans ta mort pour nous, pour avoir pris tous les risques, en étant fidèle à ta mission jusqu’à ce point extrême : apprends-moi à participer aux gestes eucharistiques de ton dernier repas, refaits dans nos communautés écclésiales, en mémoire de ta mort et de ta résurrection, comme le lieu vivant de ta rencontre en ton abaissement, qui nous dévoile jusqu’où va l’amour miséricordieux de Dieu qui nous sauve, et que tu nous révèles, quand tu livres ainsi ta vie pour nous et nous transmets ton attitude en ces gestes, et quand tu fais de nous tes amis, nous qui, de nous-mêmes, ne sommes rien d’autre que des pécheurs, qui, détachés de toi, ne pourrions rien faire. AMEN.
28.03.2002*