📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Troisième lecture
Commentaire
1. Situation
L’Evangile de Matthieu est rythmé par les 5 grands discours de Jésus que nous rapporte Matthieu : - La charte du royaume (4, 23 - 7, 29), - le discours sur la mission (10, 1 - 42), - le discours en paraboles (13, 1 - 52), - le discours communautaire (18, 1 - 35), - le discours sur la fin des temps (23, 1 - 25, 46). Les passages situés entre ces 5 différents discours nous relatent les gestes et l’engagement de Jésus.
En cette Fête de la Toussaint, nous lisons le commencement du 1er de ces 5 discours, qu’on appelle également le “Sermon sur la Montagne” (4, 23 - 7, 29).
Ce discours, très bien construit, comprend une introduction et un exorde, dans lequel nous trouvons, d’une part, les Béatitudes (5, 1 - 12 : notre page de ce jour), et, d’autre part, l’invitation faite aux disciples d’être Lumière du monde et sel de la terre (5, 13 - 16).
Ensuite, ce discours présentera la nouvelle manière de vivre proposée par Jésus dans un dépassement qui achève la Loi et les Prophètes, c’est-à-dire tout le message de l’ Ancien Testament (5, 17 - 48), puis une réforme des oeuvres traditionnelles de piété que sont l’aumône, la prière et le jeûne (6, 1 - 18), un ensemble d’instructions diverses (6, 19 - 7, 12), et, finalement, une conclusion( (7, 13 - 27).
2. Message
Notre page comprend la fin de l’introduction de ce 1er discours et l’invitation à vivre selon les béatitudes. A cause de la foule, Jésus monte sur la Montagne, entouré de ses disciples, mais la foule est encore concernée, dans la mesure où Matthieu nous la montre en train de réagir au v. 7, 28. Ce qui veut dire que Jésus s’adresse à 2 cercles d’auditeurs, le petit cercle, proche, des disciples, et le cercle, plus large et plus éloigné, de la foule.
L’importance de ce discours est soulignée par la solennité de cette fin d’introduction : Jésus monte sur la Montagne, s’assied et prend sérieusement la parole.
Les 8 Béatitudes que prononce Jésus nous dessinent l’idéal à atteindre de l’attitude chrétienne :
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Le point de départ est cet engagement personnel et moral de la “pauvreté du coeur”, qui implique humilité, distance de la richesse, pauvreté volontaire. Si la richesse en elle-même n’est pas condamnée, elle risque néanmoins de nous faire oublier la priorité de Dieu et des nos frères les plus pauvres.
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Devenir doux (selon le Psaume 37, 11), c’est se comporter à la façon de Dieu, qui est “lent à la colère”, ouvert à tous ceux qui l’approchent.
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Pleurer est une béatitude s’il s’agit de pleurer à la vue du mal qui trop souvent règne sur la terre.
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Etre miséricordieux, c’est toujours essayer de pardonner (6, 12. 14 - 15; 18, 35), d’aimer vraiment (9, 13; 12, 17), de soutenir les hommes qui sont dans le besoin (25, 31 - 46), d’aimer même ses ennemis ( 5, 44 - 47), et de renoncer à toute vengeance.
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L’attitude de pureté du coeur, c’est vivre la fidélité, la loyauté à la Parole de Dieu.
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Promouvoir la paix, c’est permettre toutes les attitudes qui favorisent l’amour des frères et la miséricorde.
Les béatitudes sont de joyeuses exclamations qui affirment un bonheur ouvert sur la proximité du Règne de Dieu. Elles représentent pour nous un appel à ouvrir nos yeux et à découvrir quelles sont les valeurs que nous devons laisser développer en nous si nous suivons Jésus sur son chemin et nous rendons ainsi agréables aux yeux de Dieu. Notons que cette suite du Christ implique la dernière béatitude, celle de la persécution à cause de Jésus et du Royaume qu’il annonce et instaure.
Toutes ces béatitudes trouveront leur achèvement total dans l’au-delà du Règne de Dieu qui est au-delà lié à la fin des temps. Cependant, ce Royaume de Dieu nous est déjà présenté avec une nuance particulière dans la 1ère et la 8ème béatitudes : aux pauvres de coeurs et aux persécutés pour la justice, le Royaume est déjà accordé aujourd’hui comme un cadeau gratuit de Dieu à recevoir dès maintenant.
3. Decouvertes
On pense généralement que l’Evangéliste Luc, qui ne présente que 4 béatitudes (Luc, 6, 20
- 23), et dans un langage plus brut que celui de Matthieu, représente une tradition plus primitive et donc plus proche de Jésus.
On pense également que les 3 premières béatitudes de Luc, qui visent les pauvres (tout court), ceux qui ont faim (sans autre précision), et ceux qui pleurent, remontent à Jésus lui-même, traduisent et communiquent la vue qu’il a de sa mission orientée vers tous ceux qui sont dans un manque ou un besoin de salut en Israël, et sur lesquels il fait se lever la lumière du Royaume qui vient avec lui.
Dans ce cas, la 4ème béatitude mise sur les lèvres de Jésus par Luc, serait pluitôt d’origine écclésiale. Quant à Matthieu, il aurait développé les 4 autres béatitudes selon le même esprit et en réinterprétant des versets de psaumes qui se situent bien dans le contexte de cet appel au bonheur lancé par Jésus.
Les principales originalités des béatitudes de Matthieu par comparaison avec celles que nous cite Luc dans son Evangile sont : - l’addition du mot “justice” lorsqu’il rapporte les béatitudes de Jésus concernant ceux qui ont faim ou sont persécutés (Matth., 5, 6 et 5, 10),
- la précision apportée à la pauvreté qu’il définit comme pauvreté “en esprit”, précision qui déplace l’accent de la pauvreté d’ordre économique vers une attitude du coeur dépouillé se situant de façon personnelle face à Dieu. Notons cependant que les “pauvres” en Israël étaient des personnes réellement dans le besoin, mais qui, en même temps, préfèraient le service de Dieu aux avantages financiers.
L’achèvement du bonheur des béatitudes dans la seconde partie de chacune d’entre elles, qui évoque le fruit “à venir” de cette attitude chantée par Jésus et qui est source d’un véritable bonheur “déjà-Ià”, nous est présenté le plus souvent sous une forme passive, qu’on appelle le “passif divin” (“ils seront consolés, rassasiés, traités avec miséricorde, appelés fils de Dieu”). Ce qui veut dire, selon le langage Biblique, que c’est Dieu lui-même qui consolera, rassasiera, accordera miséricorde, appellera fils, etc.
La “Montagne des béatitudes n’est pas nommée, car elle est montagne de la révélation, symbole et réactualisation de la Montagne du Sinaï : ce qui souligne d’autant plus l’importance du message.
4. Prolongement
Deux fortes dimensions de toutes ces béatitudes nous interpellent toujours puissamment :
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d’abord, elles sont toutes des variations sur la béatitude fondamentale de la foi formulée de plusieurs façons ailleurs dans le Nouveau Testament: “Heureux ceux qui croient sans avoir vu” (Jean, 20, 29) ou bien “Heureuse toi qui as cru les paroles qui t’ont été dites de la part du Seigneur” (Luc, 1, 45) ou encore “Heureux ceux qui écoutent la Parole de Dieu et qui la gardent” (Luc, 11, 28).
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Ensuite, elles renvoient à l’engagement de Jésus comme “Serviteur” tout tendu vers le Père dont il accomplit la volonté en risquant tout, jusqu’à sa propre vie. De même, elles renvoient à l’engagement du chrétien qui doit tout quitter pour suivre Jésus, et qui, de ce fait, accepte de prendre distance face aux biens de ce monde, dont la jouissance sans interrogation peut l’endormir et l’empêcher de marcher vraiment derrière Jésus.