📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Évangile : Matthieu 16, 13-19

DE L’EVANGILE DE MATTHIEU

Texte

13 Arrivé dans la région de Césarée de Philippe, Jésus posa à ses disciples cette question: “Au dire des gens, qu’est le Fils de l’homme?“
14 Ils dirent: “Pour les uns, Jean le Baptiste; pour d’autres, Elie; pour d’autres encore, Jérémie ou quelqu’un des prophètes” —
15 “Mais pour vous, leur dit-il, qui suis-je?“
16 Simon-Pierre répondit: “Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant.”
17 En réponse, Jésus lui dit: “Tu es heureux, Simon fils de Jonas, car cette révélation t’est venue, non de la chair et du sang, mais de mon Père qui est dans les cieux.
18 Eh bien! moi je te dis: Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les Portes de l’Hadès ne tiendront pas contre elle.
19 Je te donnerai les clefs du Royaume des Cieux: quoi que tu lies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour lié, et quoi que tu délies sur la terre, ce sera tenu dans les cieux pour délié.”

Commentaire

1. Situation

Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.

A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéo-chrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux.

Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéo-chrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles: ” allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).

On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :

  • Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)

  • Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)

  • Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)

  • Discours sur la mission (10)

  • Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )

  • Discours en paraboles (13)

  • Jésus reconnu par ses disciples (14- 17)

  • Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)

  • De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)

  • Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)

  • Passion, mort et résurrection (26 - 28)

Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.


Notre page, choisie pour la Fête de la Chaire de Saint Pierre, se situe dans un intervalle de récits entre le 3ème grand discours de Jésus (sur les paraboles du Royallme) et le 4ème grand discours (concernant la vie en Communauté de croyants).

Toute cette section de récits est à lire en parallèle et en contraste avec celle qui précède le discours en paraboles : ici, Jésus est reconnu par ses disciples, alors que là, il était rejeté par “cette génération”. D’importants événements jalonnent toute notre section : la mort de Jean Baptiste, les 2 multiplications des pains et la marche sur les eaux, des guérisons multiples et des controverses avec scribes et Pharisiens, la confession de foi de Pierre (notre page), 2 annonces faites par Jésus de son destin de mort-résurrection encadrant la scène de sa Transfiguration sur la montagne.

2. Message

Quand Jésus arrive dans la ville païenne de Césarée de Philippe, il demande d’abord à ses disciples ce que les autres pensent de lui. Tous s’accordent pour le reconnaître comme un prophète, qu’ils identifient d’ailleurs de façon variée, soit comme Jean Baptiste, comme le pensait Hérode (14, 2), soit Elie, auquel Jésus ressemble par certains de ses comportements (voir 4, 18 - 22), soit Jérémie, le prophète souffrant et persécuté, soit d’autres non spécifiquement nommés.

Il vaut la peine de remarquer que c’est toujours par comparaison avec des hommes du passé d’Israël, qu’on essaye d’identifier Jésus en ce cas. Est-il donc impossible qu’un prophète nouveau, d’un tout autre type, tout-à-fait original, puisse être envoyé par Dieu, comme c’est bien le cas de Jésus ?

Jésus invite ensuite ses propres disciples à se prononcer à son sujet. Lorsque Pierre, parlant, semble-t-il, au nom de tous, confesse que Jésus est plus qu’un prophète, qu’il est le Christ, le Fils du Dieu vivant, Jésus prononce d’abord sur lui une béatitude et continue de parler de lui, Pierre, en plusieurs affirmations :

  • Au verset 17, il interprète la confession de foi de Pierre comme un secret eschatologique, révéle par Dieu à ce disciple.

  • Ensuite, Jésus met Pierre en relation avec “l’Eglise”, la communauté de la fin des temps, la nouvelle Assemblée des croyants, prenant la suite de celle du Sinaï, avec Moïse, dans l’Ancien Testament. Alors que Pierre le proclame Christ, Jésus lui révèle par un jeu de mots sur son nom (“pierre”, “rocher”) qu’il est le rocher, le fondement, sur lequel va se construire la nouvelle communauté inaugurée par Jésus.

Cela ne veut pas nécessairement signifier, dans le texte lui-même, que Pierre serait le premier titulaire d’une charge pastorale que d’autres exerceraient après lui. Cela ne veut pas signifier davantage que Pierre n’est ici que le type, le représentant de tout disciple authentique qui confesse Jésus, et dans lequel doivent se reconnaÎtre tous les croyants.

On peut penser que Pierre est ici désigné comme quelqu’un qui joue un rôle unique dans l’histoire du salut, une personne-signe à une époque importante de changement. Ce que Jésus lui déclare rappelle ce que Dieu disait à Abraham au chapitre 17 du Livre de la Genèse. Sa foi est le moyen par lequel Dieu va faire surgir un peuple nouveau. Comme dans le cas d’Abraham, nous voyons naître ici un peuple nouveau autour d’une personne dont le nom est changé par Jésus pour signifier qu’un fonction cruciale est exercée par lui.

En Genèse 17, Abram change de nom et devient “Abraham”, “père d’une multitude”. A noter également qu’en Isaïe, 51, 1 - 2, Abraham est comparé à un roc d’où est extrait, comme d’une carrière, le peuple de Dieu.

Au verset 18, la mention est nette : les portes de l’enfer, ou les puissances maléfiques souterraines ne l’emporteront par sur l’Eglise dans les derniers temps.

Au verset 19, Pierre reçoit les clés du Royaume de Dieu, avec autorité de “lier et de délier” (également donnée aux autres disciples en Matthieu, 18, 18, lors du discours sur la communauté). Ce pouvoir ne semble pas devoir être interprété comme celui de pratiquer des exorcismes ou de remettre les péchés, mais comme celui d’enseigner avec une autorité garantie par Dieu.

3. Decouvertes

Le rôle premier de cette page est de rappeler, à partir de la foi en Jésus proclamé comme Christ et Messie, la naissance d’une nouvelle communauté, qui reconnaîtra la véritable identité de Jésus, et sera le lieu privilégié de l’action de Dieu dans l’histoire.

L’occasion de cet événement serait le rejet de Jésus par beaucoup de responsables du peuple d’Israël.

Les thèmes majeurs de ce texte s’enracinent dans le “messianisme Davidique”, et, en particulier, dans l’oracle de Nathan en 2 Samuel, 7 : Jésus est confessé comme Christ et Fils de Dieu, il construit une Eglise et donne à Pierre les clés du Royaume.

De plus, la communication des clés trouve un parallèle en Isaïe, 22, 22, où il est écrit que Dieu place sur l’épaule d’Eliakim la clé de la maison de David. Ce texte, appliqué à Jésus lui-même en Apocalypse 3, 7, concerne l’activité de quelqu’un qui est considéré comme le second du Roi.

Lus ainsi, les versets 16, 13 - 20 apparaissent comme la réalisation eschatologique des promesses faites à David. Jésus est bien désigné comme le Messie, le Christ de la fin des temps.

On s’est demandé si ce texte de Matthieu ne serait pas un compromis entre deux tendances écclésiales existantes quelques décennies après la résurrection de Jésus. En Matthieu, 18, 18, le pouvoir de “Iier-délier” est donné à tous les disciples. Dans l’Evangile “apocryphe” (non Biblique) dit de Thomas, le pouvoir est donné à Jacques, le parent de Jésus, le leader des Judéo-chrétiens de Jérusalem, dont parlent les Actes des Apôtres. Il semble clair, d’autre part, que, pour beaucoup de chrétiens issus du paganisme, Paul aurait été le leader préféré.

Matthieu, en ces phrases qu’il est le seul à mettre sur les lèvres de Jésus, adopterait une dimension “oecuménique” : en insistant sur le rôle majeur et unique de Pierre, par ailleurs très souvent présenté comme le porte parole des disciples de Jésus, il unifierait en Pierre les 2 tendances plutôt opposées de l’Eglise primitive, et ce, d’autant plus qu’il s’adresse à une communauté composée à la fois de Judéo-chrétiens, déçus d’avoir été expulsés du Judaïsme, dont ils ne pouvaient plus désormais faire partie conjointement avec leur foi en Jésus, et de pagano-chrétiens revendiquant une plus grande liberté face aux anciennes prescriptions de la Loi et des coutumes Juives.

Peut-on aller juqu’à dire que Pierre aurait exercé ainsi, de façon unique, le rôle de “Patriarche” de l’Eglise primitive après le départ de Jésus ? La question reste entière, dans ce texte dont les interprétations varient très fort selon nos appartenances à des Eglises malheureusement divisées sur le point sensible de l’organisation écclésiale et des ministères.

4. Prolongement

Même si Jésus, en réponse à la confession de foi de Pierre, ne s’adresse qu’à lui dans notre texte, n’oublions pas que c’est à l’ensemble de ses disciples qu’il avait d’abord posé la question: “Pour vous, qui suis-je” ?

N’oublions pas non plus que la réponse de Pierre à cette question de Jésus doit être aussi la nôtre, pour affirmer avec force et conviction, l’identité de Jésus, et que, dans la mesure où nous la faisons vraiment nôtre, nous acquérons la solidité du rocher que Jésus reconnaît à Pierre, même si le rôle de Pierre a été unique, comme fondement, dans la construction de l’Eglise par Jésus.

N’oublions pas enfin que Dieu lui-même est “le rocher de notre salut” (psaume 95, 1), et que Jésus le Christ est la pierre d’angle, la pierre de fondation dernière de l’Eglise qu’il construit sur sa Parole et sur l’événement du salut qu’il nous transmet :

10 Selon la grâce de Dieu qui m’a été accordée, tel un bon architecte, j’ai posé le fondement. Un autre bâtit dessus. Mais que chacun prenne garde à la manière dont il y bâtit.

11 De fondement, en effet, nul n’en peut poser d’autre que celui qui s’y trouve, c’est- à-dire Jésus Christ.

12 Que si sur ce fondement on bâtit avec de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, du bois, du foin, de la paille,

13 I’reuvre de chacun deviendra manifeste; le Jour, en effet, la fera connaître, car il doit se révéler dans le feu, et c’est ce feu qui éprouvera la qualité de l’reuvre de chacun.

19 Ainsi donc, vous n’êtes plus des étrangers ni des hôtes; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la maison de Dieu.

20 Car la construction que vous êtes a pour fondation les apôtres et prophètes, et pour pierre d’angle le Christ Jésus lui-même.

21 En lui toute construction s’ajuste et grandit en un temple saint, dans le Seigneur ;

22 en lui, vous aussi, vous êtes intégrés à la construction pour devenir une demeure de Dieu, dans l’Esprit.

La fonction, le rôle uniques de Pierre parmi les Douze, “Patriarche” (si l’on accepte de lui donner ce titre) des temps nouveaux inaugurés dans la mort et la résurrection de Jésus, ne nous empêchent pas d’être, par notre foi, et là où nous sommes, des “piliers” de l’Eglise de Jésus-Christ. L’histoire de l’Eglise a prouvé qu’à chaque grande crise de nos communautés, des “saints”, apparemment non officiellement mandatés, ont surgi pour ranimer nos communautés, saints fondateurs en tous genres, qui ont été ensuite officiellement reconnus par tous les responsables officiels de nos Eglises.

Prière

*Seigneur Jésus, en toi Dieu, ton Père et notre Père, s’est révélé être le rocher qui nous sauve et nous transmet sa solidité inébranlable si nous nous ouvrons à lui par la foi, en nous remettant à toi avec une confiance totale de “pauvre” qui attend tout de toi : rends-moi davantage conscient de cette force que tu me donnes, et sur laquelle tu me demandes, en témoignant de toi en toutes circonstances, de permettre à beaucoup d’autres de te rencontrer et de construire sur toi leur existence de fils et de filles de Dieu. AMEN.

22.02.2004.*


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