📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Évangile : Luc 10, 1-12

DE L’EVANGILE DE LUC

Texte

1 Après cela, le Seigneur désigna soixante-douze autres et les envoya deux par deux en avant de lui dans toute ville et tout endroit où lui-même devait aller.
2 Et il leur disait : ” La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu de loups.
4 N’emportez pas de bourse, pas de besace, pas de sandales, et ne saluez personne en chemin.
5 En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : “Paix à cette maison ! “
6 Et s’il y a là un fils de paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle vous reviendra.
7 Demeurez dans cette maison-là, mangeant et buvant ce qu’il y aura chez eux ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison.
8 Et en toute ville où vous entrez et où l’on vous accueille, mangez ce qu’on vous sert ;
9 guérissez ses malades et dites aux gens : “Le Royaume de Dieu est tout proche de vous. “
10 Mais en quelque ville que vous entriez, si l’on ne vous accueille pas, sortez sur ses places et dites :
11 “Même la poussière de votre ville qui s’est collée à nos pieds, nous l’essuyons pour vous la laisser. Pourtant, sachez-le, le Royaume de Dieu est tout proche. “
12 Je vous dis que pour Sodome, en ce Jour-là, il y aura moins de rigueur que pour cette ville-là.

Commentaire

1. Situation

Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.

Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.

Son Evangile se déroule en huit étapes :

  • un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
  • un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
  • la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
  • le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
  • le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
  • le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
  • le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
  • la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).

Situé dans la 1ère série d’instructions (9, 51 - 13, 21) que donne Jésus à ses disciples, alors qu’il a pris résolument le chemin de Jérusalem, dont le récit forme le 2ème, et long, épisode de la mission de Jésus, cet enseignement sur la mission occupe, de fait, les 24 premiers versets de ce chapitre 10.

Luc nous offre ici sa plus longue méditation sur la mission de Jésus et sa continuation dans la mission de l’Eglise, enseignement à comparer avec d’autres sections plus courtes que nous trouvons dans son Evangile : en 9, 1 - 6; 22, 35 - 38; 24, 44 - 47.

L’accent se porte moins sur la mission réelle que Jésus confie à ses disciples que sur des réflexions sur le sens de cet engagement missionnaire, avec son lot de joies et de souffrances. Notre page constitue la première partie de cet enseignement. Elle se poursuivra par un jugement de Jésus à l’encontre de ceux qui refusent de l’écouter, tout en définissant l’enjeu important d’une telle écoute (10, 13 - 16), et se terminera par le compte-rendu de mission des 72 disciples, qui permettra à Jésus d’ajouter quelques remarques supplémentaires sur la situation profonde des disciples dans le plan de Dieu.

2. Message

Luc est le seul à nous rapporter cet envoi en mission des 72 disciples, en plus des Douze qui avaient déjà été envoyés (9, 3 - 5). Ces 72 correspondent aux 72 nations du monde, telles qu’elles sont répertoriées au Livre de la Genèse (10, 2 - 31).

Le but de l’Evangéliste semble bien d’enraciner la mission universelle de l’Eglise d’après la résurrection dans le ministère même de Jésus. En effet, si les disciples sont ici chargés, en quelque sorte, de préparer le passage de Jésus lui-même, les Actes des Apôtres présentent toujours la mission des disciples comme la mission de Jésus, qui agit à travers eux par son Esprit. Avant comme après Pâques, c’est la mission de Jésus qui est inaugurée, puis continuée.

L’envoi des disciples deux par deux ne s’explique pas seulement par le support mutuel qu’ils peuvent se donner : c’est en même temps une authentification vivante et permanente de la vérité de leur témoignage, en application du Deutéronome, 9, 15, et l’exemple tout aussi vivant, et manifesté, de la paix qu’ils annoncent et transmettent parce qu’ils en vivent de façon ouverte et transparente.

Les Actes des Apôtres nous montrent Paul et Barnabé travaillant ensemble dans le première grande mission aux païens (Actes, 13), puis Paul continuera avec Silas (Actes, 15, 36 - 40). Cela signifie également que c’est l’Eglise qui évangélise, et non pas des hommes, si doués soient-ils, à partir d’eux mêmes.

Paul, saisi directement par Jésus sur la route de Damas (Actes, 9), se laisse envoyer en mission par l’Eglise d’Antioche, à laquelle il rendra compte (Actes, 13, 1 - 3 et 14, 27 - 28).

Les consignes de Jésus visent d’abord un comportement, qui est à la fois un risque et un message indirect :

  • tout en affrontant les dangers, ils annoncent la réconciliation définitive de la fin des temps (agneaux envoyés au milieu des loups : voir à ce sujet Isaïe, 11, 6 et 65, 25),
  • l’urgence du message est telle qu’ils n’ont pas de temps à perdre en salutations interminables, tout en témoignant, par leur sobriété, d’une dimension de la paix, qui est “autre” et “vient” d’ailleurs,
  • au delà de la politesse des souhaits de paix échangés selon l’usage, les disciples sont appelés à communiquer réellement cette paix .messianique, celle que révèle l’Evangile de l’Enfance du Christ (1, 79 et 2, 14),
  • en se laissant accueillir dans la première maison visitée, sans aller chercher mieux ailleurs, ils attestent de l’urgence première de la mission et de son accomplissement dans la rencontre et la convivialité humaines.

Viennent ensuite le consignes concernant la proclamation du message : tout simplement répéter le message même de Jésus, c’est-à-dire annoncer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu, car c’est bien pour cela que Jésus s’est dit être envoyé (4, 43). Ce message est si important qu’il faut le proclamer comme Parole laissée à ceux qui refusent de les accueillir, et avec lesquels ils doivent rompre totalement, jusqu’à ne pas emporter la poussière de leur ville qui pourrait coller à leurs sandales.

A partir de là, Jésus va développer ce qui est en cause dans le rejet ou l’hostilité que les disciples rencontreront à leur tour, comme cela est présentement le cas pour lui (versets 12 - 16), sans pour autant que leur mission soit un échec, puisqu’elle manifestera l’efficacité victorieuse de l’autorité de Jésus, autorité qu’il a transmise à ses disciples (versets 17 - 20).

3. Decouvertes

La mission des 72 disciples indique clairement que la mission n’est pas réservée aux Douze, et que tous ceux qui sont envoyés disposent de l’autorité de Jésus.

Dans les Actes des Apôtres, la première prédication aux païens, bien qu’inaugurée par Pierre (Actes, 10, 44 - 48), sera concrètement lancée sur le terrain à l’initiative de chrétiens Juifs de langue grecque dispersés par la persécution qui avait suivi la mort d’Etienne (Actes, 11, 20 - 21). Paul sera appelé, indépendamment des Douze, comme Apôtre (Actes, 9, 15 -16 et Galates, 1, 15 - 20; 2, 7 - 8).

Au verset 7, l’expression “l’ouvrier mérite salaire”, a été reprise par Paul dans ses lettres, comme une loi de la mission, bien que, dans son cas particulier, il n’ait jamais voulu en bénéficier, tenant à travailler de ses mains (TOB, Luc, 10, 7, note “e”).

4. Prolongement

A nous de jouer aujourd’hui.

Tout disciple est envoyé comme ouvrier à la moisson (verset 2), est appelé à devenir apôtre, à transmettre ce qu’il a reçu, à rayonner visiblement l’image de Jésus qu’il est devenu, et à en rendre compte par une Parole qui est annonce de l’Evangile (1 Pierre, 3, 15 - 16).

Jésus n’a pas hésité à nous dire qu’avec la force de son Esprit Saint nous serions aussi efficaces que lui : en sommes-nous persuadés ? Relisons les beaux textes de Jean, 14, 12 - 14; 14, 26; 15, 26 - 27 et 15, 16.

Prière

*Seigneur Jésus, tu nous appelles, et, quasi simultanément, tu nous envoies, poursuivre ta mission accomplie une fois pour toutes, mais en la rendant présente aux hommes ee femmes de notre temps, et dans les endroits où nous vivons, car tu nous demandes de faire de notre vie le “lieu” de ta présence visible et agissante, par ton Esprit Saint, dans notre monde d’aujourd’hui : donne-moi de me laisser sans cesse saisir de nouveau par toi, et envoyer réaliser la mission dont tu me charges, là où je me trouve, selon la spécificité de mon appel à te suivre. AMEN.

02.10.2003.*


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