📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Michée 2, 1-5
DU LIVRE DE MICHEE
Texte
1 Malheur à ceux qui projettent le méfait et qui trament le mal sur leur couche! Dès que luit le matin, ils l’exécutent, car c’est au pouvoir de leurs mains.
2 S’ils convoitent des champs, ils s’en emparent; des maisons, ils les prennent; ils saisissent le maître avec sa maison, l’homme avec son héritage.
3 C’est pourquoi ainsi parle Yahvé : Voici que je projette contre cette engeance un malheur tel que vous n’en pourrez retirer votre cou; et vous ne pourrez marcher la tête haute, car ce sera un temps de malheur.
4 Ce jour-là, on fera sur vous une satire! on chantera une complainte, et l’on dira : ” Nous sommes dépouillés de tout; la part de mon peuple est mesurée au cordeau, personne ne la lui rend; nos champs sont attribués à celui qui nous pille. “
5 Aussi il n’y aura pour vous personne qui jette le cordeau sur un lot dans l’assemblée de Yahvé.
Commentaire
1. Situation
Michée est avec Isaîe, Amos et Osée, l’un des 4 grands prophètes du 8ème siècle. Il a prêché dans le royaume de Juda pendant la seconde moitié de ce siècle, à l’époque de la montée en puissance de la domination Assyrienne.
Michée se montre très sensible au fait que le peuple rejette son Dieu. Pour lui les péchés d’Israël sont la cause des châtiments à venir. Pour lui, le roi des Assyriens n’est que l’instrument de la colère de Dieu contre son peuple infidèle. Michée s’intéresse également beaucoup aux questions de justice sociale.
Ses oracles se déroulent de la façon suivante : - le jugement de Dieu contre son peuple (1, 1 - 2, 11), - l’annonce qu’un reste sera sauvé et reviendra (2, 12 - 13), - condamnation des responsables du peuple (3, 1 - 12), - une nouvelle place pour Dieu dans un Israêl renouvelé (4, 1 - 5, 12), - accusation et condamnation réitérées contre Israël (6, 1 - 7, 7), - une célébration liturgique de la foi (7, 8 - 20).
2. Message
Michée condamne ici fortement ceux qui, froidement, préméditent leurs crimes, et, particulièrement, ceux qui mettent tout en oeuvre pour s’emparer de maisons ou de champs qui ne leur appartiennent pas, et vont jusqu’à réduire leurs frères en esclavage.
Ceux-là, le Seigneur, en retour, les enfoncera complètement dans le malheur. L’ennemi viendra les déposséder de tous leurs biens. Leur sort deviendra objet de fables et de lamentations. On ne leur donnera plus de terre en Israël dans l’avenir, car le Seigneur va les expulser de son peuple.
3. Decouvertes
Cet oracle constitue l’un des 5 paragraphes d’une condamnation de différents groupes de la population de Juda et de Jérusalem, pour leurs manquements à la justice sociale et leur rejet de la parole des prophètes (2, 1 - 3, 12).
Notre page peut se résumer ainsi : l’homme propose, mais c’est Dieu qui dispose, et donc rétribue.
En effet, ce texte situe bien en parallèle la mise en accusation des criminels (2, 1 - 2) et la réponse menaçante du Seigneur (2, 3 - 4) : si les méchants préméditent leurrs crimes, Dieu fait de même pour la réponse qu’il leur prépare (2, 1 et 3); s’ils convoitent le bien des autres, Dieu va distribuer le leur aux infidèles (2, 2 et 4); s’ils s’emparent de l’héritage des autres, ce sera pour regretter la perte du leur (2, 2 et 4).
Il semblerait que les accusés dont parle ce texte, sont moins des “capitalistes” remplis de convoitise que des officiels de l’administration royale, qui taxaient le petit peuple et prenaient leurs biens, pour couvrir les dépenses de défense contre l’envahisseur.
4. Prolongement
Suivre Jésus, c’est nécessairement renoncer à soi-même et à tout ce que l’on possède. C’est dire que toutes nos relations à ce qui n’est pas Jésus deviennent “secondes”, c’est-à-dire relativisées, redéfinies, en fonction de notre relation première et fondamentale à lui seul :
37 ” Qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi. Qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi.
38 Qui ne prend pas sa croix et ne suit pas derrière moi n’est pas digne de moi.
39 Qui aura trouvé sa vie la perdra et qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera.
La prise en charge des “petits”, reconnus par nous comme frères et soeurs, est accueil de Jésus lui-même :
37 Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer,
38 étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir,
39 malade ou prisonnier et de venir te voir ?”
40 Et le Roi leur fera cette réponse : “En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. ”
La mise en garde de Jésus contre les dangers de la possession des richesses a été reprise avec force dans la lettre de Jacques :
11 Si donc vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le malhonnête Argent, qui vous confiera le vrai bien ?
12 Et si vous ne vous êtes pas montrés fidèles pour le bien étranger, qui vous donnera le vôtre ?
13 ” Nul serviteur ne peut servir deux maîtres : ou il haïra l’un et aimera l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre. Vous ne pouvez servir Dieu et l’Argent. ”
1 Eh bien, maintenant les riches ! Pleurez, hurlez sur les malheurs qui vont vous arriver.
2 Votre richesse est pourrie, vos vêtements sont rongés par les vers.
3 Votre or et votre argent sont rouillés, et leur rouille témoignera contre vous : elle dévorera vos chairs ; c’est un feu que vous avez thésaurisé dans les derniers jours !
4 Voyez : le salaire dont vous avez frustré les ouvriers qui ont fauché vos champs, crie, et les clameurs des moissonneurs sont parvenues aux oreilles du Seigneur des Armées.
5 Vous avez vécu sur terre dans la mollesse et le luxe, vous vous êtes repus au jour du carnage.
Prière
*Seigneur Jésus, par ta parole, qui accomplit celle des prophètes, tu continues de nous mettre en garde contre la tentation de maîtriser, de posséder, pour nous, les personnes et les biens de ce monde, et tu attends de nous, qu’en toutes circonstances, avec tous les moyens dont nous disposons, nous devenions les serviteurs de tous les hommes et femmes qui, en toi et par toi, sont en vérité nos sœurs et nos frères : donne-moi de grandir dans l’attachement que je te porte, de ne rien rechercher sinon de te connaître, de te trouver, de vivre avec toi et comme toi, au service de mes frères et sœurs, en qui, comme en moi, Dieu reproduit ton image, et de savoir, pour cela, accepter tous les renoncements necessaires, dans la joie d’un cœur de pauvre. AMEN.
20.07.2002.*
Évangile : Matthieu 12, 14-21
DE L’EVANGILE DE MATTHIEU
Texte
14 Étant sortis, les Pharisiens tinrent conseil contre lui, en vue de le perdre.
15 L’ayant su, Jésus se retira de là. Beaucoup le suivirent et il les guérit tous
16 et il leur enjoignit de ne pas le faire connaître,
17 pour que s’accomplît l’oracle d’Isaïe le prophète :
18 Voici mon Serviteur que j’ai choisi, mon Bien-aimé qui a toute ma faveur. Je placerai sur lui mon Esprit et il annoncera le Droit aux nations.
19 Il ne fera point de querelles ni de cris et nul n’entendra sa voix sur les grands chemins.
20 Le roseau froissé, il ne le brisera pas, et la mèche fumante, il ne l’éteindra pas, jusqu’à ce qu’il ait mené le Droit au triomphe :
21 en son nom les nations mettront leur espérance.
Commentaire
1. Situation
Cet Evangile, qui porte le nom de Matthieu, trouve peut-être sa première source dans une collection de paroles de Jésus, écrites en Araméen et attribuées à l’apôtre Matthieu, par un Père de l’Eglise, Papias d’Alexandrie, vers 125.
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. La position communément admise de nos jours est qu’il a été écrit pour une communauté Judéochrétienne qui s’est trouvée exclue du Judaïsme, suite à une décision par des rabbins Juifs non chrétiens de ne plus tolérer la double appartenance, à la fois Juive et chrétienne, de ces Judéochrétiens, qui avait été possible jusqu’à cette date. Rupture qui explique la dureté des propos mis dans la bouche de Jésus contre les Scribes et Pharisiens de son temps (Matth. chapitre 23).
Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
. Entre les 2ème et 3ème grands discours de Jésus (discours missionnaire et discours parabolique), nous assistons au rejet progressif de Jésus par les gens de sa génération (11, 1 - 12, 50). Jésus a dû, pour commencer, répondre à une question de Jean Baptiste semblant mettre en doute sa mission, puis il a constaté, en se lamentant, que les villes du Lac de Galilée ne s’étaient pas ralliées à lui en se convertissant, en dépit des nombreux miracles qu’il avait accomplis chez elles.
Voici qu’il vient d’être fortement critiqué par des Pharisiens pour avoir laissé ses disciples arracher quelques épis de blé un jour de sabbat, et pour avoir abordé de front, avec eux, à la synagogue, la question de la possibilité, selon la Loi, de guérir un homme à la main désséchée un jour de sabbat (12, 1 -14). En ces deux occasions, il a défendu son action avec une très forte argumentation, allant jusqu’à se déclarant “Maître du sabbat” en tant que “Fils de l’homme”. Attitude qui suffit largement pour que ses adversaires se mettent à comploter sa mort.
2. Message
En guérissant l’homme à la main désséchée, après avoir répondu à ceux qui l’interrogeaient sur la possibilité d’effectuer pareille guérison le jour du sabbat (12, 9 - 14), Jésus démontre que son interprétation “humanitaire” du sabbat (le bien à faire à une personne passe avant l’obligation légale de ne rien faire le jour du sabbat) est garantie par Dieu, qui lui donne la capacité et la puissance de réaliser de telles guérisons.
Jésus, en ce cas, ne s’est pas opposé à la Loi, mais il l’a interprétée, de façon qui semble révolutionnaire à ses adversaires, en proclamant qu’il est toujours permis de “faire le bien” le jour du sabbat, soulignant ainsi la priorité du service de l’homme sur la Loi (12, 12).
Cela rapporté, Matthieu résume les activités de guérisons miséricordieuses de Jésus sous l’image du “Serviteur de Dieu”. Face à ses adversaires, qui déjà l’accusent et le menacent de mort, Jésus, d’une certaine façon, bat en retraire, et s’il continue de guérir et d’agir en vérité, c’est dans la discrétion, car il ne cherche pas à rendre publique son identité.
Selon une pratique manifestée tout au long de son Evangile, Matthieu nous indique ici qu’un grand texte de l’ Ancien Testament est accompli dans cette attitude de Jésus qui cherche à demeurer discret. Il s’agit ici du 1er poème du Serviteur que l’on trouve dans ce qu’on appelle le 2ème Livre du Prophète Isaïe (42, 1 - 4).
Ce poème nous montre à quel point *Dieu aime son Serviteur”, qui est rempli de l’Esprit, et qui se penche avec douceur sur tous ceux qui sont faibles, découragés, blessés. Sa mission est marquée du sceau de l’espérance et de la victoire, et se situe dans la perspective d’une ouverture à toutes les nations.
3. Decouvertes
Les 4 chants du Serviteur dans le 2ème Livre du Prophète Isaïe, visent Celui qu’on a appelé souvent le “Serviteur Souffrant”. Cependant, les 2 premiers poèmes ou chants (42, 1 - 4, et 49, 1 - 6) insistent sur l’obéissance, la docilité et l’humilité du Serviteur, qui devient le modèle du témoin, puis du martyre jusqu’à la mort, dans les 3ème et 4ème chants (50, 4 - 9; 52, 13 - 53, 12).
Matthieu cite ici le premier de ces 4 poèmes, à partir d’un texte qui n’est repris ni de la version courante de l’Hébreu, ni de la traduction grecque des Septante, alors en vigueur.
Parmi les autres citations de l’ Ancien Testament déclarées, dans l’Evangile de Matthieu , comme accomplies par Jésus en telle ou telle circonstance ou tel ou tel comportement, citons celle de l’Emmanuel, véritable Nom de “Dieu avec nous” attribué pleinement à Jésus (Matthieu, 1, 22 et Isaïe, 7, 14), celle interprétant le début de la mission publique de Jésus en Galilée comme la grande lumière qui jaillit au milieu du peuple, accomplissant ainsi la belle prophétie messianique d’Isaïe 8, 23 - 9, 1 (Matthieu, 4, 13 - 16), ou encore celle expliquant les guérisons effectuées par Jésus par l’image du Serviteur Souffrant”, prenant sur lui toutes nos misères (Matthieu, 8, 16 - 17 et Isaïe, 53, 4).
4. Prolongement
Si Jésus a été véritablement le Messie-Roi attendu par Israël, selon la grande tradition du messianisme royal et des psaumes qui l’explicitent (Psaumes 2 et 110, entre autres), c’est seulement lors de son procès, lorsqu’il est le prisonnier interrogé par Pilate, qu’il se déclare “Roi”, mais d’un Royaume qui n’est pas de ce monde (Jean, 18, 33 - 37).
Il expliquera son destin de Messie, une fois ressuscité, en faisant appel à la tradition du Serviteur Souffrant d’Isaïe, en Luc, 24, 26 - 27 et 46 - 48, message que reprendront à leur tour les premiers prédicateurs de l’Eglise primitive, née de la Pentecôte (Actes, 8, 30 - 31).
Relisons le grand et beau poème sur l’obéissance totale et absolue de Jésus en Philippiens, 2, 6 - 11, ainsi que les déclarations de Jésus, assurant qu’il ne cherche en ce monde qu’à réaliser la volonté du Père qui l’a envoyé, comme un authentique service (Jean 5, 30, entre autres citations possibles).
Cette attitude de Jésus doit désormais être la nôtre, à nous, qui sommes appelés à reproduire son image (Romans, 8, 28 - 30), ainsi qu’à reprendre son comportement (Philippiens, 2, 1 - 11, et surtout ici, précisément, 2, 1 - 5).
Prière
*Seigneur Jésus, tu nous as révélé ta capacité unique de te comporter à la fois en toute vérité ainsi que dans la discrétion et l’humilité de celui qui nous laisse toute la liberté de le suivre ou non, et bien que tu aies refusé toute ambiguïté concernant ta mission, tu as agi constamment dans le respect de tous : maintiens en mon coeur ce sens de la vérité à toujours faire davantage dans la lumière, sans jamais renoncer à être “miséricordieux comme notre Père est miséricordieux”, selon ce que tu nous as fait connaître, et ce que tu as vécu humainement, du mystère de Dieu qui t’habitait sur notre terre. AMEN.
19.07.2003.*