📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Exode 32, 15-34
DU LIVRE DE L’EXODE
Texte
15 Moïse se retourna et descendit de la montagne avec, en main, les deux tables du Témoignage, tables écrites des deux côtés, écrites sur l’une et l’autre face.
16 Les tables étaient l’œuvre de Dieu et l’écriture était celle de Dieu, gravée sur les tables.
17 Josué entendit le bruit du peuple qui poussait des cris et il dit à Moïse : ” Il y a un bruit de bataille dans le camp !“
18 Mais il dit :” Ce n’est pas le bruit de chants de victoire, ce n’est pas le bruit de chants de défaite, c’est le bruit de chants alternés que j’entends. “
19 Et voici qu’en approchant du camp il aperçut le veau et des chœurs de danse. Moïse s’enflamma de colère ; il jeta de sa main les tables et les brisa au pied de la montagne.
20 Il prit le veau qu’ils avaient fabriqué, le brûla au feu, le moulut en poudre fine, et en saupoudra la surface de l’eau qu’il fit boire aux Israélites.
21 Moïse dit à Aaron : ” Que t’a fait ce peuple pour l’avoir chargé d’un si grand péché ? “
22 Aaron répondit : ” Que la colère de Monseigneur ne s’enflamme pas, tu sais toi-même que ce peuple est mauvais.
23 Ils m’ont dit : “Fais-nous un dieu qui aille devant nous, car ce Moïse, l’homme qui nous a fait monter du pays d’Égypte, nous ne savons pas ce qui lui est arrivé. “
24 Je leur ai dit : “Quiconque a de l’or s’en dessaisisse. ” Ils me l’ont donné. Je l’ai jeté dans le feu et il en est sorti le veau que voici.
…
30 Le lendemain, Moïse dit au peuple : ” Vous avez commis, vous, un grand péché. Je m’en vais maintenant monter vers Yahvé. Peut-être pourrai-je expier votre péché !“
31 Moïse retourna donc vers Yahvé et dit : ” Hélas, ce peuple a commis un grand péché. Ils se sont fabriqué un dieu en or.
32 Pourtant, s’il te plaisait de pardonner leur péché… Sinon, efface-moi, de grâce, du livre que tu as écrit !“
33 Yahvé dit à Moïse : ” Celui qui a péché contre moi, c’est lui que j’effacerai de mon livre.
34 Va maintenant, conduis le peuple où je t’ai dit. Voici que mon ange ira devant toi, mais au jour de ma visite, je les punirai de leur péché. “
Commentaire
1. Situation
Deuxième des 5 premiers livres de l’Ancien Testament rattachés à la tradition de Moïse, le Livre de l’Exode nous relate deux étapes de l’histoire d’Israël : - Les Hébreux esclaves se libèrent de la tutelle de Pharaon (1, 1 - 18, 27), - Le peuple d’Israël au Sinaï (19, 1 - 40, 38).
La 1ère partie nous montre d’abord les dangers que Pharaon fait courir au peuple d’Israël en Egypte (1, 1 - 2, 22), puis nous fait découvrir la nission que Dieu confie à Moise de faire sortir le peuple d’Egypte (2, 23 - 7, 7). Au nom du Seigneur, le Dieu d’Israël, Moïse va infliger les 10 plaies sur l’Egypte (7, 8 - 13, 16) puis conduire le peuple hors d’Egypte, en lui faisant traverser la mer des Roseaux dans laquelle sera détruite l’armée égyptienne (13, 17 - 15, 21).
Dans la 2nde partie, nous verrons comment, ayant ainsi vaincu ce Pharaon et libéré son peuple, Dieu va, au désert du Sinaï, confirmer Moïse comme le chef de son peuple, leur donner une Loi ou règle de vie, établir le signe et le lieu de sa présence au milieu d’eux, et les mettre en route, en dépit de leurs résistances et de leurs révoltes, vers la terre de Canaan (avec toute une série de séquences très détaillées : la conclusion de l’Alliance avec Dieu, qui donne les 10 commandements, les directives de Dieu concernant l’Arche, le culte et le sacerdoce, l’apostasie du peuple et le renouvellement de l’Alliance, la construction de la “Demeure”).
Mais, avant tous ces événements si importants, Moïse, serviteur de Dieu, aura anticipé dans sa propre histoire le déplacement du peuple, depuis l’Egypte jusqu’au Sinaï (chapitres 2 - 4). L’Exode (la sortie d’Egypte) va révéler Moïse grand serviteur de Dieu et le modèle à imiter pour les grandes figures bibliques qui le suivront : Josué, Jérémie, le 2nd Prophète Isaïe, et, pour nous, Jésus, qui nous sera présenté, entre autres figures, comme “le nouveau Moïse”. Partageant la souffrance du peuple, Moïse est en même temps proche de Dieu, et, par sa médiation, arrivera à maintenir le peuple en bons termes avec Yahvé son Dieu.
Nous continuons la lecture de la seconde grande partie du livre de l’Exode, toute entière centrée sur le Sinaï, et qui nous conduira jusqu’à la fin du Livre (19, 10 - 40, 36)
Le peuple d’Israël, libéré d’Egypte et conduit par la puissance de Dieu jusqu’au Sinaï (Exode, 1, 1 - 18, 27), se tient maintenant au pied de la “Montagne de Dieu”. Moïse est monté sur cette montagne et Dieu lui a remis les 10 commandements et le Code de l’Alliance, avec toutes les injonctions détaillées pour la bonne marche de la communauté d’Israël.
Cela fait, Moïse esr descendu de la Montagne pour rendre compte de tout cela au peuple, qui y a donné son accord et a conclu, par l’intermédaire de Moïse, une alliance avec Dieu, fondée sur la pratique de cette Loi que lui a proposée le Seigneur. Cette conclusion s’est faite au cours d’un sacrifice solennel, où le sang des victimes a été partagé.
Moïse, sur l’appel de Dieu, est ensuite remonté sur la Montagne, pour y passer 40 jours et 40 nuits, à recevoir d’autres consignes du Seigneur, qui lui a promis de lui remettre les 10 commandements gravés sur 2 Tables de pierre (Exode, 19, 1 - 24, 18).
Nos lectures liturgiques ont sauté les chapitres 25 à 30, où sont justement développées ces instructions données par Dieu à Moïse sur la Montagne, instructions concernant surtout la construction de la “Demeure” pour Dieu au milieu de son peuple, ainsi que quelques autres consignes supplémentaires. Et nous voici prêts à rejoindre Moïse, à qui le Seigneur a rermis les 2 Tables du “Témoignage” (le Décalogue), “tables de pierre écrites par le doigt de Dieu” (Exode, 31 , 18). Moïse peut alors commencer à descendre de la Montagne.
Mais, entre temps, le peuple, impatient, s’est fait construire par Aaron une image de Dieu sous la forme d’un veau d’or. Dieu en avertit immédiatement Moïse et lui fait part de sa colère, que Moïse, cependant, par son intercession, parvient, bien que difficilement, à apaiser (32, 1 - 14).
2. Message
Le peuple refuse de se situer plus longuement face à Dieu comme il l’avait fait, non sans difficultés, jusqu’alors. Il n’accepte plus le style et la présence du Seigneur en son milieu, et de se laisser guider par la colonne de nuée ou la colonne de feu, signes de la présence de Dieu. Il renonce également à obéir aux commandements qu’il avait pourtant solennellement accueillis dans une Alliance conclue avec Dieu, et ce, en violant ouvertement le 1er et le plus important de ces commandements, lorsqu’il se fait fabriquer une image de Dieu sous la forme d’un veau d’or, dont il fait désormais le point de ralliement de sa prière et de sa liturgie.
C’est alors que Moïse, furieux, rejoint le camp, y brise les Tables de la Loi qui sont désormais sans utilité ni raison d’être, dans la mesure où le peuple a désobéi au commandement de base de l’Alliance, en refusant Yahvé tel qu’il s’est présenté, interdisant toute image de lui ou de quelque autre divinité. Moïse détruit alors totalement l’image de l’idole, qu’il réduit en poussière, qu’il jette ensuite dans l’eau qu’il fait boire au peuple. Puis il organise le châtiment du peuple avec les Lévites, qui se sont portés volontaires pour défendre la cause du seul vrai Dieu contre la contrefaçon adoptée par le peuple (32, 25 - 29).
Moïse tient cependant à maintenir l’ Alliance, et il continue d’intercéder pour le peuple (32, 30 - 32), refusant ainsi une situation “autre”, de gloire et de renommée, que le Seigneur lui propose, et se montrant, en revanche, prêt à se sacrifier pour le peupIe rebelle (32, 10 et 33). Cette intercession de Moïse ne manque pas d’être vraiment poignante et impressionnante.
Dieu accepte alors de ne pas anéantir le peuple (32, 14. 33 - 35), il va contiuer de l’accompagner sur sa route (33, 14. 17 - 34, 8). Une nouvelle alliance sera bientôt conclue, quand Moïse aura de nouveau rencontré Dieu et écrit la Loi sur 2 nouvelles Tables. (Exode, 34, 27 -3 5).
En bref, au-delà des diverses traditions qui se mêlent dan ces récits, nous assistons à une grande crise du peuple de l’ Alliance, qui amène une réaction “exemplaire” de Moïse, le champion de Dieu, mais aussi le défenseur de son peuple, qui donc fait appel à la fidélité et à la miséricorde de Dieu, sans pour autant occulter un instant la vérité et l’importance du péché commis.
3. Decouvertes
Remarquons la solennité dramatique de la descente de Moïse avec les 2 Tables de la Loi, de l’étendue et de la violence de sa colère, lorsqu’il brise immédiatement les Tables et détruit le veau d’or jusquà le réduire totalement en poudre.
L’origine divine de l’ Alliance est soulignée par ces 2 Tables reçues de Dieu, et, par contraste, l’apostasie du peuple en apparaît d’autant plus définie. Moïse se rend compte que les chants du peuple ne sont pas les cantiques habituels de victoire ou de lamentation, mais les cantiques d’un culte liturgique. Il va obliger le peuple à boire, c’est-à-dire avaler et digérer son propre péché, de façon à ce qu’il se découvre “saisi” dans ce péché et “identifié” à lui.
En buvant ainsi cette eau remplie de la poussière qui reste du veau d’or, les Israélites deviennent passibles du châtiment de leur propre péché. Est-ce là “l’eau d’amertume qui apporte la malédiction ” (Exode, 32, 20 et Nombres, 5, 11 - 31) ?
Moïse, après s’être rallié les fidèles de Yahvé, les Lévites, contre les partisans du veau d’or, fait exterminer grand nombre de ces derniers, et, de ce fait, les Lévites seront considérés come “consacrés” au Seigneur (32, 25 - 29).
Moïse fait réfléchir Aaron et le peuple sur la gravité de leur péché. Il invoque de nouveau le Seigneur, qui accepte de continuer d’accompagner le peuple mais qui ne renonce pas à manifester sa justice, quand le moment sera venu (32, 30 -.35).
Aux yeux du peuple, l’image du veau représente Yahvé, le Dieu d’Israël : c’est pourquoi on construit un autel devant cette figure, ce qui est totalement contraire à la tradition anti-images d’Israël. L’image du taureau était fréquente au Moyen-Orient pour représenter la divinité, soit directement, soit sous la forme d’un trône sur lequel la divinité était censée être assise. Dans le 1er Livre des Rois, 11, 31 - 39, Jéroboam 1er utilise la même image du veau et les mêmes mots pour “installer” Dieu en quelque sorte dans son territoire, de façon à éviter à son peuple d’aller adorer à Jérusalem, capitale du royaume du Sud, dans le Temple que Salomon avait construit en l’honneur de Yahvé. Il utilise alors les mêmes mots que notre texte, ici, au verset 4 : “Voilà ton Dieu, Israël, qui t’a fait monter du pays d’Egypte !
4. Prolongement
Dieu est à accepter tel qu’il est, tel qu’il se manifeste, tel qu’il nous échappe dans sa transcendance. Notre tentation, pour notre sécurité, est de l’avoir toujours près de nous, mais comme nous voudrions qu’il soit, et, ainsi, de le “neutraliser”, alors que sa présence n’a d’autre but que de nous mettre en route, pour vivre “à partir de lui”, dans la foi et la remise de nous-mêmes, et non plus “à partir de nous”. Nous avons à recevoir de lui ce qu’il est et ce qu’il nous partage de lui-même.
Plus Dieu est pour nous le “Père”, “Papa” le plus proche, et moins nous maîtrisons sa présence et sa Parole, qu’il nous offre en partage comme un mystère qui, à la fois, nous échappe toujours plus et nous rend conformes à l’image de Jésus son Fils, qui est “Dieu - avec- nous” pour que, sortis de nous-mêmes, il soit “tout en nous tous” dans l’attente de “Dieu tout en tous”, en son Royaume achevé (1 Corinthiens, 15 et Colossiens, 3).
Comme l’écrit Paul aux Ephésiens :
17 que le Christ habite en vos creurs par la foi, et que vous soyez enracinés, fondés dans l’amour.
18 Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la I.argeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur,
19 vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu.
20 A Celui dont la puissance agissant en nous est capable de faire bien au-delà, infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou concevoir,
21 à Lui la gloire, dans l’Église et le Christ Jésus, pour tous les âges et tous les siècles ! Amen.
S’il est bon de se poser la question “Pour toi, qui est Dieu” ? , cette question ne doit pas en occulter une autre, toute aussi nécessaire: “Mais qui est donc ce Dieu qui toujous nous dépasse” ? Car, comme le dit Jean de la Croix, grand mystique du Carmel : “Plus on connaît Dieu, et plus on s’aperçoit qu’on ne le connaît pas”.
Prière
*Seigneur Jésus, c’est en toi, homme parmi nous tout en étant le Verbe de Dieu, conçu dans le sein du Père avant le commencement de siècles, que Dieu s’est manifesté le plus proche de nous, en se mettant à notre niveau, en parlant notre langue, en s’exprimant à travers nos comportements, hormis le repli sur soi qui est le “péché”, mais si tu as eu ainsi part à notre humanité, c’est pour nous conduire, au-delà de nous-mêmes, à pénétrer gratuitement dans le mystère la divinité que tu partages avec le Père, dans l’Esprit Saint : rends-moi docile à ta présence, pour que je me laisse conduire par toi, sur ton chemin vers le Père, toujours au-delà de mes projets, de mes désirs, de mes réalisations, sans jamais chercher à t’utiliser pour mes propres initiatives ou mes propres plans, qui prendraient ainsi la place de l’unique dessein de Dieu sur moi, que tu me donnes à redécouvrir chaque jour dans ta Parole, et l’appel à t’imiter en vivant de ta vie, dans l’Esprit Saint. AMEN.
28.07.2003.*