📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Jérémie 14, 17-22
DU LIVRE DE JEREMIE
Texte
17 Tu leur diras cette parole Que mes yeux versent des larmes, jour et nuit sans tarir, car d’une grande blessure est blessée la vierge fille de mon peuple, d’une plaie très grave.
18 Si je sors dans la campagne, voici des victimes de l’épée; si je rentre dans la ville, voici des torturés par la faim; tant le prophète que le prêtre sillonnent le pays : ils ne comprennent plus!
19 As-tu pour de bon rejeté Juda? Ou es-tu dégoûté de Sion? Pourquoi nous avoir frappés sans aucune guérison? Nous attendions la paix : rien de bon! Le temps de la guérison : voici l’épouvante!
20 Nous connaissons, Yahvé, notre impiété, la faute de nos pères oui, nous avons péché contre toi.
21 Pour l’honneur de ton Nom, cesse de rejeter. Ne déshonore point le trône de ta gloire. Souviens-toi, ne romps pas ton alliance avec nous.
22 Parmi les Vanités des païens, en est-il qui fassent pleuvoir? Est-ce le ciel qui donne l’ondée? N’est-ce pas toi, Yahvé, notre Dieu? En toi nous espérons, car c’est toi qui fais tout cela.
Commentaire
1. Situation
Jérémie a vécu à l’une des périodes les plus troublées du Proche Orient. Il fut témoin de la chute d’un grand empire et de l’apparition d’un autre. Au milieu de cette tourmente, le royaume de Juda, aux mains de rois incapables, court à sa ruine pour n’avoir pas tenu compte de ces forces extérieures insurmontables de l’histoire, et y avoir résisté.
Le ministère de Jérémie a duré 40 ans environ, de 627 à 587, et s’adressait à Juda, ainsi qu’aux nations environnantes, pendant cette époque de convulsions politiques. Jérémie est intervenu très souvent. Il fallait, en effet, discerner la volonté de Dieu et chercher sa lumière dans des situations dramatiques.
Parmi tous les prophètes de son temps (Sophonie, Habakkuk, Nahum et Ezéchiel), il fut le seul à percevoir à quel point Dieu aimait son peuple, ainsi que les devoirs du peuple vis-à-vis de Dieu, dans le respect des termes de l’Alliance. Il eut un sens très aigu des différentes déviations qui existaient alors dans la manière du peuple de vivre sa foi en Yahvé.
Son message développait 2 aspects fondamentaux : quelle est la véritable manière de vivre selon Yahvé-Dieu ? Les aberrations des dirigeants de Juda ne pouvaient, selon lui, que le conduire à la catastrophe, pour n’avoir pas suivi le Seigneur dans un discernement des appels des signes des temps.
Son Livre commence par des oracles contre Juda et Jérusalem (1, 4 - 25, 13), et c’est dans cette première partie que nous trouvons le récit de la vocation du prophète, ainsi que ses doutes et états d’âme concernant sa mission, car ces oracles couvrent toute la période de l’histoire dont il fut le contemporain. Une 2ème partie de son Livre traite de la restauration d’Israêl (26,1 - 35, 19). Une 3ème partie nous raconte les persécutions prolongées qu’a subies le prophète vers la fin de sa mission et de sa vie, ainsi que son martyre (36, 1 - 45, 5). Son Livre se termine par une série d’oracles contre les nations (46,1 - 51, 64).
Notre page se situe donc dans la 1ère partie du Livre de Jérémie.
2. Message
De la part du Seigneur Jérémie propose au peuple une lamentation sur son sort.
Cette lamentation situe le peuple et le pays dans une détresse sans limite, qui se manifeste de différentes façons et vient de tous les côtés à la fois, sans qu’il soit possible d’en sortir. D’où la question que le Seigneur semble inviter le peuple à lui poser : “aurais-tu vraiment rejeté Juda” ? Question qui conduit à un aveu sincère du péché du peuple.
Dès lors l’espérance redevient possible : Dieu est fidèle à son Nom, ainsi qu’à l’Alliance qu’il a conclue avec son peuple. On peut donc faire appel à lui, le seul vrai Dieu et maître du monde, dans la confiance, pour qu’il mette fin à cette terrible misère.
3. Decouvertes
Cette lamentation, sur les conséquences et la blessure de la guerre, fait suite, dans le même chapitre, à une lamentation précédente sur la sècheresse et la famine.
Le but de ces lamentations, de genre “liturgique”, est d’inviter le peuple à se repentir et à placer son espérance en Yahvé seul.
Cette lamentation est censée exprimer la crise d’une communauté en exil, “fille” d’une “épouse” infidèle à Yahvé.
Cette prière, inspirée par Dieu au prophète, traduit la compassion du Seigneur face à la destruction de Jérusalem, qui est ainsi atteinte d’une blessure mortelle. Le peuple est donc invité à s’interroger en demandant au Seigneur pourquoi il en est ainsi, à trouver la réponse dans le discernement et la reconnaissance de son péché, et à comprendre l’importance,vitale pour lui, de se tourner vers son Dieu dans la confiance.
4. Prolongement
Jésus, selon nos Evangiles, s’est également lamenté sur Jérusalem (Matthieu, 23, 37 - 39), après l’avoir fait sur les villes du Lac de Tibériade (Matthieu,11, 20 - 24), et il a, de même, proclamé “malheureux” les Pharisiens “imperméables” à la Bonne Nouvelle du Royaume de Dieu, qu’il annonçait (Matthieu, 23, 1 - 36).
En revanche, Jésus a refusé toute lamentaition sur lui-même, et sa prière d’agonie, comme son attitude tout au long de sa passion, est l’expression d’une remise de soi, toute confiante, entre les mains de Dieu, son Père :
38 Alors il leur dit : ” Mon âme est triste à en mourir, demeurez ici et veillez avec moi. ”
39 Étant allé un peu plus loin, il tomba face contre terre en faisant cette prière : ” Mon Père, s’il est possible, que cette coupe passe loin de moi ! Cependant, non pas comme je veux, mais comme tu veux. ”
51 Et voilà qu’un des compagnons de Jésus, portant la main à son glaive, le dégaina, frappa le serviteur du Grand Prêtre et lui enleva l’oreille.
52 Alors Jésus lui dit : ” Rengaine ton glaive ; car tous ceux qui prennent le glaive périront par le glaive.
53 Penses-tu donc que je ne puisse faire appel à mon Père, qui me fournirait sur-le-champ plus de douze légions d’anges ?
54 Comment alors s’accompliraient les Écritures d’après lesquelles il doit en être ainsi ? ”
26 Quand ils l’emmenèrent, ils mirent la main sur un certain Simon de Cyrène qui revenait des champs, et le chargèrent de la croix pour la porter derrière Jésus.
27 Une grande masse du peuple le suivait, ainsi que des femmes qui se frappaient la poitrine et se lamentaient sur lui.
28 Mais, se retournant vers elles, Jésus dit : ” Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi ! pleurez plutôt sur vous-mêmes et sur vos enfants !
29 Car voici venir des jours où l’on dira : Heureuses les femmes stériles, les entrailles qui n’ont pas enfanté, et les seins qui n’ont pas nourri !
30 Alors on se mettra à dire aux montagnes : Tombez sur nous ! et aux collines : Couvrez-nous !
31 Car si l’on traite ainsi le bois vert, qu’adviendra-t-il du sec ?
Prière
*Seigneur Jésus, par ton obéissance et ton engagement jusqu’à ta mort sur la croix, tu nous invites à nous laisser réconcilier avec Dieu, et tu nous fais découvrir à quel point tu nous prends en charge, en acceptant d’être identifié au péché, pour que nous devenions justice de Dieu : aide-moi, non seulement à entrer dans la logique du don que Dieu nous fait, à travers ton envoi dans ta mission de salut, mais à en mesurer l’importance primordiale pour toute mon existence, ainsi saisie par toi dans la puissance de ton Esprit, et fais que je n’oublie jamais cette transformation que tu opères en moi, pour que je sois vraiment “fils” avec toi, reproduisant le plus possible ton image. AMEN.
30.07.2002.*
Évangile : Matthieu 13, 36-43
DE L’EVANGILE DE MATTHIEU
Texte
36 Alors, laissant les foules, il vint à la maison ; et ses disciples s’approchant lui dirent : ” Explique-nous la parabole de l’ivraie dans le champ. “
37 En réponse il leur dit : ” Celui qui sème le bon grain, c’est le Fils de l’homme ;
38 le champ, c’est le monde ; le bon grain, ce sont les sujets du Royaume ; l’ivraie, ce sont les sujets du Mauvais ;
39 l’ennemi qui la sème, c’est le Diable ; la moisson, c’est la fin du monde ; et les moissonneurs, ce sont les anges.
40 De même donc qu’on enlève l’ivraie et qu’on la consume au feu, de même en sera-t-il à la fin du monde :
41 le Fils de l’homme enverra ses anges, qui ramasseront de son Royaume tous les scandales et tous les fauteurs d’iniquité,
42 et les jetteront dans la fournaise ardente : là seront les pleurs et les grincements de dents.
43 Alors les justes resplendiront comme le soleil dans le Royaume de leur Père. Entende, qui a des oreilles !
Commentaire
1. Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
Avec notre page, nous continuons l’écoute du 3ème discours de Jésus, le discours en paraboles. Suite à sa 2ème mission en Galilée, au cours de laquelle Jésus a rencontré de plus en plus d’incompréhension et de difficultés de la part de ses contemporains, qu’il identifie sous le nom de “cette génération”, Jésus explique les raisons de cette contestation, et la situe dans la perspective de la réussite finale de sa mission et du plan de salut de Dieu. Et cela, en un discours, fait de 3 ensembles, ou séries, de textes (comprenant : une ou plusieurs paraboles, avec à deux reprises, dans le cas de la parabole du semeur et de celle du bon grain et de l’ivraie, une explication de ce langage des paraboles, et une réinterprétation “allégorique”, de ces paraboles).
Nous lisons ici le terme du cycle de la 2ème grande parabole qui y est ainsi développée en 3 temps: celle du bon grain et de l’ivraie (13, 24 - 30; 13, 34 - 35; 13, 36 - 43). Comme dans le cas de la Parabole du semeur, ce cycle se termine par une interprétation “allégorique” , où chacun des acteurs ou des éléments de l’histoire d’abord racontée, reçoit une identification et donc un sens particulier .
2. Message
Alors que le récit s’interprétait globalement comme une invitation à la patience face à une situation mélangée de bons et de mauvais dans le Royaume de Dieu, ou la communauté des croyants dans laquelle ce règne s’inaugure (patience qui laisse le Seigneur, maître du champ, présider, au moment de la moisson de la fin des temps, au discernement et au tri définitifs), nous entrons maintenant dans l’explication d’une série de détails qui sont affectés d’un sens très précis dans cette parabole.
Aux versets 37 à 39, nous sont proposés les équivalents eschatologiques, c’est-à-dire en vocabulaire de fin ultime des temps, de 7 éléments de la parabole.
Ensuite, dans une seconde partie de cette explication, aux versets 40 - 43, nous assistons à une présentation dynamique du jugement dernier, nous montrant la séparation de ceux qui ont fait le mal, d’avec ceux qui sont justes.
3. Decouvertes
Notons que l’indentification du Maître de la moisson, qui sème le bon grain, comme étant le “Fils de l’homme”, donne une tonalité eschatologique à tout ce qui suit. Ce titre de “Fils de l’homme”, appellation que se donne souvent Jésus à la 3ème personne, est un accomplissement de Daniel 7, 13 - 14 (la vision de quelqu’un “comme un fils d’homme” venant sur les nuées et à qui toute puissance est remise).
D’autre part, une fois l’identification eschatologique effectuée de tous les acteurs et éléments de la parabole, il n’est plus question que de la fin du monde, considérée comme atteinte, donc de l’heure ou de l’instant du jugement définitif accompli par le Fils de l’homme.
Le Royaume est ici celui du Fils de l’homme, mais, contrairement à ce qui a été souvent écrit, il n’est pas différent du Royaume de Dieu, car ce dernier est donné et remis au Fils de l’homme, qui en est devenu ainsi le Maître, aussi bien au cours de l’histoire et au temps du cheminement des croyants qu’au moment de l’accomplissement final.
La splendeur des justes dans le Royaume, évoquée au dernier verset de notre page, semble bien être une reprise de Daniel, 12, 3, avec cependant quelques grandes différences. En effet, là où Daniel parlait des “sages et des intelligents”, Jésus, selon Matthieu, parle des “justes”, et c’est dans le Royaume des cieux ou de Dieu qu’ils brillent, alors que Daniel ne précisait pas cet endroit.
4. Prolongement
Cette seconde interprétation, eschatologique et allégorique, des détails de cette parabole ne doit pas obscurcir pour autant l’interprétation globale qui en a d’abord été donnée : le Royaume est, sur terre, un mélange de saints et de pécheurs, jusqu’au discernement final qui sera présidé par le Fils de l’homme.
D’ici là, la patience, la tolérance demeurent nécessaires et personne n’a le droit d’anticiper, et, encore moins, d’usurper le jugement de Dieu.
D’autre part, Matthieu ne nous dit pas qu’il ne faut rien faire quand nous voyons le mal ou des éléments mauvais au milieu de nos communautés. Il ne prône pas l’indifférence passive pour autant : au verset 7 de ce même chapitre 13, dans la parabole du semeur, il était question d’épines ou de mauvaises herbes étouffant la bonne graine. Ce qui veut dire, dans ce contexte, que, sans aller jusqu’à l’élimination définitive, réservée à Dieu seul, ou à son Fils Jésus le Christ, la communauté terrestre des croyants devra allier la vigilance à la patience, vivre la charité et le pardon, mais toujours dans la vérité. Toutes les communautés d’Eglise ont sans cesse, en ce monde, à se remettre en cause face à l’Evangile.
C’est dire qu’en ayant ainsi regroupé toutes ces paraboles en un seul discours de Jésus, Matthieu nous invite à lire chaque parabole, non seulement pour elle-même, mais dans le contexte de l’ensemble du discours en paraboles. Ainsi, il sera encore question de tri et de discernement, plus loin dans ce chapitre, dans la parabole du filet qui va suivre.
Prière
*Seigneur Jésus, tu as montré une patience infinie dans l’initiation de tes disciples à cet accomplissement du salut de Dieu que tu venais réaliser, non seulement à travers tes paroles faisant autorité et tes signes de miséricorde, mais dans ta mort de “Serviteur livré”, ne reculant pas d’un pas dans ta mission de révélation de la Vérité et de l’Amour de Dieu, dépassant tous les conformismes de la Loi : renouvelle en moi à la fois cette patience que tu attends de moi, ainsi qu’une grande confiance dans ton action en ma vie, et la vie de tous mes frères et soeurs, donne-moi de ne jamais juger les autres, quels que soient leurs comportements, mais de toujours les encourager, sans pour autant sacrifier ce qui me paraît, en conscience, être la vérité de ce que je perçois ou discerne dans toutes les situations que tu me donnes de rencontrer en ce monde. AMEN.
29.07.2003*