📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Ézéchiel 2, 1-10
DU LIVRE DE EZECHIEL
Texte
8 Et toi, fils d’homme, écoute ce que je vais te dire, ne sois pas rebelle comme cette engeance de rebelles. Ouvre la bouche et mange ce que je vais te donner. “
9 Je regardai, et voici qu’une main était tendue vers moi, tenant un volume roulé.
10 Il le déploya devant moi : il était écrit au recto et au verso; il y était écrit : ” Lamentations, gémissements et plaintes.”
1 Il me dit : ” Fils d’homme, ce qui t’est présenté, mange-le; mange ce volume et va parler à la maison d’Israël. “
2 J’ouvris la bouche et il me fit manger ce volume,
3 puis il me dit : ” Fils d’homme, nourris-toi et rassasie-toi de ce volume que je te donne. ” Je le mangeai et, dans ma bouche, il fut doux comme du miel.
4 Alors il me dit : ” Fils d’homme, va-t’en vers la maison d’Israël et tu leur porteras mes paroles.
Commentaire
1. Situation
Le prophète Ezéchiel a prêché durant l’exil des déportés du royaume de Juda à Babylone, à une période des plus dramatiques de l’histoire d’Israël. Emmené en exil avec les premiers déportés de 598, donc avant la ruine de Jérusalem et le second départ en exil un peu plus de 10 ans plus tard, il y a prêché des années 593 à environ 571.
Son livre se développe en trois grandes parties : - des oracles de jugement (1, 1 - 24, 27), - des oracles contre les nations étrangères (25, 1 - 32, 32), des oracles de restauration (33, 1 - 48, 35), parmi lesquels les derniers chapitres (40, 1 - 48, 35) concernent le nouveau Temple et le nouveau Culte à Jérusalem.
Ezéchiel est connu pour la puissance de ses visions, particulièrement celle de son appel prophétique, également par ses mimes prophétiques, autant que par son insistance sur la fidélité à l’Alliance conclue avec Dieu, son sens de la grandeur, de la sainteté et de la fidélité de Yahvé-Dieu, et des exigences de la vie morale et de l’exercice du culte authentique à rendre à Dieu.
2. Message
Le début de la 1ère partie du Livre d’Ezéchiel est consacré à la grande vision inaugurale du prophète, ainsi qu’à son envoi en mission (1,1 - 3, 27).
Interpellé par Dieu qui lui donne ses ordres avec autorité, Ezéchiel est invité à l’obéissance et à la fidélité.
Dans un geste prophétique qu’il lui est demandé d’accomplir, il doit manger et digérer le livre des paroles de Dieu qu’il lui faudra annoncer aux exilés d’Israël parmi lesquels ils se trouve, ainsi qu’au reste d’Israël.
3. Decouvertes
Cette page est extraite d’un ensemble plus vaste, qui va de 1, 28b à 3, 15.
Ezéchiel entend une voix qui lui ordonne de se lever et qui l’appele “fils d’homme”, pour souligner la distance entre ce simple mortel qu’il est et son interlocuteur divin, et le service que représente la mission qu’il reçoit, mission dont il n’est pas le maître. Ce titre de “fils d’homme” lui sera donné 90 fois dans son Livre.
Ezéchiel est envoyé à toute la maison d’Israël “rebelle”, et pas seulement aux exilés de Babylone, pour lui parler au nom de Yahvé, sans pour autant avoir peur, s’il n’est pas écouté, ce qui sera le cas.
La manducation du petit livre des paroles de Dieu signifie que ses paroles seront désormais celles de Dieu lui-même, paroles qui sont annonces de malheurs, de deuils , de lamentations (voir Isaïe, 30, 8 - 10 et Jérémie, 15, 16).
4. Prolongement
Dans l’Apocalypse du Nouveau Testament, le voyant est de même invité à dévorer le livre de la parole qui lui est présenté, livre qui lui paraît “doux” à la bouche, mais qui remplira ses entrailles d’amertume (Apocalypse, 10, 10). Ezéchiel fera allusion à une semblable amertume plus loin, en 3, 14.
Comme pour Ezéchiel, la vocation de Paul est, elle aussi, immédiatement liée à une mission qui lui est confiée par le Seigneur :
15 Mais quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à part et appelé par sa grâce daigna
16 révéler en moi son Fils pour que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, sans consulter la chair et le sang,
17 sans monter à Jérusalem trouver les apôtres mes prédécesseurs, je m’en allai en Arabie, puis je revins encore à Damas.
L’annonce de cette Parole de Dieu, l’Evangile du salut, demeurera pour Paul l’enjeu primordial de toutes sa vie d’apôtre :
16 Annoncer l’Évangile en effet n’est pas pour moi un titre de gloire ; c’est une nécessité qui m’incombe. Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile !
17 Si j’avais l’initiative de cette tâche, j’aurais droit à une récompense ; si je ne l’ai pas, c’est une charge qui m’est confiée.
18 Quelle est donc ma récompense ? C’est qu’en annonçant l’Évangile, j’offre gratuitement l’Évangile, sans user du droit que me confère l’Évangile.
19 Oui, libre à l’égard de tous, je me suis fait l’esclave de tous, afin de gagner le plus grand nombre.
20 Je me suis fait Juif avec les Juifs, afin de gagner les Juifs ; sujet de la Loi avec les sujets de la Loi - moi, qui ne suis pas sujet de la Loi - afin de gagner les sujets de la Loi.
21 Je me suis fait un sans-loi avec les sans-loi - moi qui ne suis pas sans une loi de Dieu, étant sous la loi du Christ - afin de gagner les sans-loi.
Prière
*Seigneur Jésus, ta présence en nos cœurs par la foi est celle du verbe de Dieu, qui t’a saisi, et qui nous parle à mesure qu’il nous fait grandir dans la création nouvelle dans laquelle nous sommes, par ton Esprit Saint, rendus “participants de la nature divine”, fils et enfants de Dieu, avec toi : que ta parole, qui est la bonne nouvelle du salut de Dieu, guide toute mon existence, qu’elle fasse de moi un témoin rayonnant de ta mission, de ta présence en qualité de “Dieu-avec-nous”, révélé par toi en notre humanité, comme celui qui nous sauve gratuitement, en devenant notre serviteur. AMEN.
13.08.2002.*
Évangile : Matthieu 18, 1-14
DE L’EVANGILE DE MATTHIEU
Texte
1 A ce moment les disciples s’approchèrent de Jésus et dirent : ” Qui donc est le plus grand dans le Royaume des Cieux ? “
2 Il appela à lui un petit enfant, le plaça au milieu d’eux
3 et dit : ” En vérité je vous le dis, si vous ne retournez à l’état des enfants, vous n’entrerez pas dans le Royaume des Cieux.
4 Qui donc se fera petit comme ce petit enfant-là, celui-là est le plus grand dans le Royaume des Cieux.
5 ” Quiconque accueille un petit enfant tel que lui à cause de mon nom, c’est moi qu’il accueille.
…
10 ” Gardez-vous de mépriser aucun de ces petits : car, je vous le dis, leurs anges aux cieux voient constamment la face de mon Père qui est aux cieux
[
11 ].
12 ” A votre avis, si un homme possède cent brebis et qu’une d’elles vienne à s’égarer, ne va-t-il pas laisser les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes pour s’en aller à la recherche de l’égarée ?
13 Et s’il parvient à la retrouver, en vérité je vous le dis, il tire plus de joie d’elle que des quatre-vingt-dix-neuf qui ne se sont pas égarées.
14 Ainsi on ne veut pas, chez votre Père qui est aux cieux, qu’un seul de ces petits se perde.
Commentaire
1. Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
Avec le début du chapitre 18 de l’Evangile de Matthieu, nous sommes entrés dans le 4ème grand discours que Matthieu fait prononcer à Jésus, le discours communautaire (18, 1 - 35).
Ce 4ème discours de Jésus est adressé à Pierre et aux autres apôtres, et traite des relations fraternelles à l’intérieur de la communauté des disciples de Jésus. Il nous propose des régles de fonctionnement des différents “lieux” de la Maison de Dieu, que sont nos communautés et Eglises, jusqu’à l’avènement du Royaume. Toute une série de situations y sont donc tout à tour examinées.
De ce 4ème discours nous avons ici les 5 premiers versets concernant la véritable grandeur que propose Jésus (18, 1 - 5), et la parabole de la brebis égarée (18, 10 - 14), le paragraphe intermédiaire (mettant en garde les responsables de la communauté, et tout disciple, qui causeraient la chute d’un des petits qui croient en Jésus) ayant été omis de notre lecture liturgique.
2. Message
Le paradoxe concernant la véritable grandeur dans le Royaume des cieux forme la 1ère partie de notre page de ce jour. D’abord, on ne peut entrer dnas le Royaume des cieux sans devenir “petit” comme un enfant. Ensuite, plus on se fait “petit” comme un enfant (qui est ici, par définition, vu comme dépendant, ne pouvant vivre par lui-même, et devant tout accueillir et recevoir), et plus on est grand dans le Royaume des cieux. Enfin, si accueillir un enfant au nom de Jésus, c’est l’accueillir lui-même, c’est que Jésus s’identifie aux plus “petits” et se reconnaît en eux.
La 2de partie de notre texte nous offre la parabole de la brebis égarée. Le message en est qu’aucune perte n’est autorisée dans la prise en charge des “petits”. Il faut absolument tout faire pour récupérer l’égaré. Pas question de faire la part du feu. D’où la grande joie lorsque l’égaré a été retrouvé au terme d’une recherche pour laquelle on a pris le grand risque de laisser les 99 autres brebis dans la montagne.
La raison profonde qui lie les 2 parties de notre page se trouve exprimée au verset 10 : les “petits” sont dignes des plus grands égards, car ils sont en réalité les plus grands, et l’égaré, de ce fait, devient la priorité absolue. Aussi, les anges qui veillent sur les “petits” sont-ils les seuls à se tenir en présence de Dieu (voir TOB, Matthieu, 18, 10, note “u”).
3. Decouvertes
Luc nous rapporte la même parabole (15, 4 - 6), mais, chez lui, la brebis est “perdue”, à l’image des publicains et des pécheurs que Jésus vient sauver et qu’on lui reproche de fréquenter. Pour Matthieu, la brebis égarée est un membre de la communauté des croyants qui s’égare à cause, par exemple, du mépris dont il (elle) est l’objet (18, 10), ou d’un excès de sévérité refusant le pardon (18, 21).
L’enfant, à l’époque de Jésus, n’était pas considéré, comme aujourd’hui, comme le symbole de l’innocence, de la pureté morale ou de la perfection de celui qui ne peut pas encore faire le mal. Les enfants étaient alors plutôt méprisés, sinon rejetés, vu leur incapacité d’apporter quoi que ce soit de positif dans la construction de la famille ou de la cité, en raison de leur trop jeune âge. L’accent est donc ici mis sur la situation de dépendance de l’enfant qui ne peut vivre ou survivre s’il n’est pas réellement pris en charge.
Bien noter que ce passage situe la place actuelle qu’on occupe dans la communauté des disciples par comparaison à la situation à venir dans le Royaume de Dieu. On s’est demandé si les disciples qui interrogent Jésus au verset 1, représentent toute la communauté ou simplement les responsables. En raison du contraste qui traverse tout ce discours de Jésus jusqu’au verset 21, entre les plus “petits”, c’est-à-dire les membres ordinaires, ou ceux marqués par une faiblesse ou une autre dans la communauté, et les autres, beaucoup estiment qu’en ce discours Jésus s’adresse aux responsables de la communauté, par delà les apôtres. Voir également Matthieu, 10, 42.
Dans la communauté de Matthieu, à laquelle il adresse son Evangile, il n’y avait pas, à proprement parler, semble-t-il, de “hiérarchie”, au sens moderne de ce terme. Il y existait cependant des responsables qualifiés: voir Matthieu, 23, 34. La réponse précise que Jésus apporte à la question posée au verset 1 se trouve ainsi donc dans le verset 4 : il n’y a qu’un chemin pour les disciples, c’est de se faire “petits” comme un enfant.
A propos du contexte de ce thème de la brebis égarée, et de la montagne où on laisse les autres paître pendant la recherche, relire Ezéchiel, 34, 12 - 16.
4. Prolongement
Jésus s’est révélé comme celui qui se fait pauvre et petit (2 Corinthiens, 8, 9), le plus humble et le plus obéissant possible, et qui, de ce fait, est “Celui qui a reçu le Nom au dessus de tout nom ” (Philippiens, 2, 6 - 11 ).
Relire à ce propos Matthieu, 20, 25 - 28, ainsi que Luc, 22, 25 -27, cité ci-dessous :
24 Il s’éleva aussi entre eux une contestation : lequel d’entre eux pouvait être tenu pour le plus grand ?
25 Il leur dit : ” Les rois des nations dominent sur elles, et ceux qui exercent le pouvoir sur elles se font appeler Bienfaiteurs.
26 Mais pour vous, il n’en va pas ainsi. Au contraire, que le plus grand parmi vous se comporte comme le plus jeune, et celui qui gouverne comme celui qui sert.
27 Quel est en effet le plus grand, celui qui est à table ou celui qui sert ? N’est-ce pas celui qui est à table ? Et moi, je suis au milieu de vous comme celui qui sert !
Prière
*Seigneur Jésus, comme l’écrit ton apôtre Paul, tu as choisi ce qui n’est pas pour confondre ce qui est, tu t’es fait toi-même pauvre pour nous enrichir de ta façon divine d’être pauvre, tu nous rappelles que tout disciple a énormément de prix à tes yeux, et que nous devons, toutes et tous, veiller les uns sur les autres, de façon à ce qu’aucun de ceux qui se rallient à toi ne vienne à se perdre : donne-moi le sens du service gratuit de tous mes frères et soeurs, apprends-moi l’humilité de celui qui découvre sans cesse de nouveau qu’il n’a rien qu’il n’ait reçu, et que sans toi il ne peut rien faire. AMEN.
12.08.2003.*