📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Juges 2, 11-19
DU LIVRE DES JUGES
Texte
11 Alors les Israélites firent ce qui est mal aux yeux de Yahvé et ils servirent les Baals.
12 Ils délaissèrent Yahvé, le Dieu de leurs pères, qui les avait fait sortir du pays d’Égypte, et ils suivirent d’autres dieux parmi ceux des peuples d’alentour. Ils se prosternèrent devant eux, ils irritèrent Yahvé,
13 ils délaissèrent Yahvé pour servir le Baal et les Astartés.
14 Alors la colère de Yahvé s’enflamma contre Israël. Il les abandonna à des pillards qui les dépouillèrent, il les livra aux ennemis qui les entouraient et ils ne purent plus tenir devant leurs ennemis.
15 Dans toutes leurs expéditions la main de Yahvé intervenait contre eux pour leur faire du mal, comme Yahvé le leur avait dit et comme Yahvé le leur avait juré. Leur détresse était extrême.
16 Alors Yahvé leur suscita des Juges qui les sauvèrent de la main de ceux qui les pillaient.
17 Mais même leurs juges, ils ne les écoutaient pas, ils se prostituèrent à d’autres dieux, et ils se prosternèrent devant eux. Bien vite il se sont détournés du chemin qu’avaient suivi leurs pères, dociles aux commandements de Yahvé; ils ne les ont point imités.
18 Lorsque Yahvé leur suscitait des juges, Yahvé était avec le juge et il les sauvait de la main de leurs ennemis tant que vivait le juge, car Yahvé se laissait émouvoir par leurs gémissements devant leurs persécuteurs et leurs oppresseurs.
19 Mais le juge mort, ils recommençaient à se pervertir encore plus que leurs pères. Ils suivaient d’autres dieux, les servaient et se prosternaient devant eux, ne renonçant en rien aux pratiques et à la conduite endurcie de leurs pères.
Commentaire
1. Situation
l.e Livre des Juges est le premier d’une série de textes Bibliques qui couvrent la période qui va de la mort de Josué à l’avènement de Saül. Avec la disparition de Josué s’éteint l’époque dominée par la figure puissante de Moïse, et avec l’arrivée de Saül, se met en place l’époque de la royauté qui va durer jusqu’à l’exil Babylonien.
Ce Livre traite donc d’événements d’une époque de transition, donc de dangers et d’incertitudes, une époque qui représente en quelque sorte pour Israël une expérience du “seuil”. Ce Livre des Juges essaye d’apporter une réponse à la question suivante : comment Israël a-t-il vécu sans avoir de grand chef ?
l.a réponse est qu’il a continué d’exister vaille que vaille. Il a donc vécu, mais pas toujours bien, loin de là, et il a été amené à se situer face à des voisins envahisseurs, tels que les Midianites et les Philistins, ainsi que dans le voisinage des Cananéens qui habitaient les villes et acceptaient mal les innovations d’Israël.
Avec le Livre de Ruth, le I.ivre des Juges est le seul qui donne une grande importance aux femmes : voir les récits concernant, entre autres, Deborah et Jaël.
Il semble que ce Livre a été composé en 3 étapes : d’abord, avec la formation de collections rapportant les hauts faits de certains Juges, tels que Déborah, Gédéon, Samson, puis, peu à peu, d’autres Juges. Ensuite, vers l’époque de Jérémie et de l’école Deutéronomique du 7ème siècle, tous ces récits ont été mis en place et en forme, avec prologues, introductions et conclusions. Enfin, de nouvelles additions ont été effectuées après l’ exil Babylonien.
Après une série de Prologues (1, 1 - 3, 6), se déroule l’histoire des Juges successifs dont les récits se regroupent en deux ensembles : - de Othniel à Abimelech, incluant, entre autres, les actions de Déborah et de Gédéon (3, 7 - 9, 37), - de Tola à Samson, incluant, entre autres, les récits concernant Jephté et Samson (10, 1- 16, 31). Puis, un certain nombre d’épilogues concluent le Livre (17, 1 - 21,4).
Notre passage se situe dans un 2nd prologue, qui est, à dire vrai, une Préface (2, 6 - 36 ), où nous et présentée l’apparition d’une nouvelle génération d’Israélites qui est affrontée à des tentations, et cède souvent à l’apostasie, en quittant le Dieu d’Israël.
2. Message
Le grand discours de Moïse dans le Deutéronome tournait autour de cette conviction : “Yahvé, notre Dieu, a fait alliance avec nous à l’Horeb” (Deutéronome, 5, 2 - 3). Telle était l’identité religieuse du peuple, le fondement de son unité et, ainsi donc, son identification.
Après la mort de Josué, cette identification est rejetée, avec ses implications éthiques liées à la Loi, sauf lorsque se lèvent des chefs qui se montrent capables de la faire revenir pour un temps.
Ce passage nous décrit, à la manière d’un sommaire, le va-et-vient qui va traverser tout ce Livre : chaque fois que le peuple apostasie, Yahvé-Dieu le livre à ses adversaires. Cependant, quand le peuple gémit dans l’affliction, le Seigneur fait se lever des Juges, auprès de qui il se tient, et qui apportent au peuple une libération et une paix provisoires. Mais, le Juge en question vicnt-il à disparaître, les tentations et l’apostasie l’emportent de nouveau, avec leur cortège de misères, jusqu’à ce qu’un autre Juge apparaisse.
Quand Dieu fait se lever un Juge, c’est par compassion pour le peuple qui gémit dans le malheur où l’a conduit son apostasie.
3. Decouvertes
Les destinataires ou l’objet de l’apostasie, ce sont les Baals (verset 11), les autres dieux (versets 12. 17. 19), et, parmi eux, les Astartés (verset 13). Baal, dieu de la tempête et maître des saisons, était considéré comme le plus puissant. De la mort de Josué jusqu’à l’exil babylonien, Israël a rendu un culte à Baal, et le roi Achab le fit même reconnaître comme le dieu suprême d’Israël, le royaume du Nord (1 Rois, 16, 31 - 32). Baal est un dieu masculin, Astarté est une déesse, et les deux sont souvent associés.
Dans la Bible, le culte de Baal est considéré comme une prostitution. Deux points sont ici importants à noter : - La doctrine orthodoxe d’Israël pose que Yahvé est le seul et unique Dieu, et il n’est pas caractérisé par une différence sexuelle (homme ou femme). - La foi d’Israël ne fait pas de Yahvé un dieu de la fertilité agricole ou de la réussite économique : il est le Dieu des Pères, de la Promesse et de l’ Alliance, ainsi que de la libération de l’ esclavage en Egypte.
Souvent le culte des “Baals” désigne tout culte rendu à une autre divinité que le seul Yahvé-Dieu d’Israël.
4. Prolongement
La Lettre aux Hébreux, dans sa présentation de l’attitude de foi commune à tous les croyants, nous-mêmes y compris, (11, 1 - 2), classe dans cette liste des grands hommes et femmes de l’ Ancien Testament, qui s’étend d’Abel aux Prophètes, les Juges dont traite de Livre des Juges :
32 Et que dirai-je encore ? Car le temps me manquerait si je racontais ce qui concerne Gédéon, Baraq, Samson, Jephté, David, ainsi que Samuel et les Prophètes,
33 eux qui, grâce à la foi, soumirent des royaumes, exercèrent la justice, obtinrent l’accomplissement des promesses, fermèrent la gueule des lions.
34 éteignirent la violence du feu, échappèrent au tranchant du glaive, furent rendus vigoureux, de malades qu’ils étaient, montrèrent de la vaillance à la guerre, refoulèrent les invasions étrangères.
Ainsi sommes-nous les successeurs de tous ces croyants, autour de Jésus Christ, chef de notre foi, et qui la mène à sa perfection, puisqu’il l’a lui-même vécue totalement jusqu’à sa mort sur une croix (Hébreux, 12, 1 - 2).
Dans la force de l’Esprit Saint qui nous fait fils du Père et héritiers avec le Christ (Romains, 8, 14 - 17), nous avons cependant encore à affronter les mêmes tentations d’apostasie que les Israélites de l’époque des Juges : des réalités humaines de tous ordres envahissent notre existence, auxquelles nous donnons peut-être trop d’importance, nous risquons de défigurer Dieu en inversant les rôles, et en le traitant plus ou moins comme un “Baal”, quand nous cherchons à le mettre à notre service, alors qu’il nous appelle à nous quitter pour le rencontrer “ailleurs”, là où il est et où il nous échappe.
Ainsi, toujours dans la puissance de l’Esprit, la victoire de Jésus nous est donnée, victoire accueillie et vécue dans la foi au Seigneur ressuscité, authentique victoire de notre foi (1 Jean, 5, 4 - 5), victoire que nous avons à laisser pleinemnet s’exprimer en nous :
12 C’est pourquoi redressez vos mains inertes et vos genoux fléchissants,
13 et rendez droits pour vos pas les sentiers tortueux, afin que le boiteux ne dévie point, mais plutôt qu’il guérisse.
14 Recherchez la paix avec tous, et la sanctification sans laquelle personne ne verra le Seigneur;
15 veillant à ce que personne ne soit privé de la grâce de Dieu, à ce qu’aucune racine amère ne pousse des rejetons et ne cause du trouble. ce qui contaminerait toute la masse…
Prière
*Seigneur Jésus, c’est à la suite de tous ces grands croyants de l’histoire d’Israël que tu es apparu, à la plénitude des temps, dans laquelle tu nous as introduits par ta mort-résurrection et le don de ton Esprit Saint, et depuis lors, tu es le seul modèle absolu de notre attitude de foi, qui cherche sans cesse la volonté du Père et s’exprime dans le don total à ceux qui sont devenus en toi, nos frères et nos soeurs : donne-moi la capacité de vivre toujours mieux selon l’exigence de cette foi, qui doit me rendre victorieux de toutes les tentations de me rechercher moi-même, ou de tout rassembler autour de mes seuls projets, alors que je suis appelé à laisser Dieu régner en moi, en quittant tout pour te suivre. AMEN.
18.08.2003.*
Évangile : Matthieu 19, 16-22
DE L’EVANGILE DE MATTHIEU
Texte
16 Et voici qu’un homme s’approcha et lui dit : ” Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la vie éternelle ? “
17 Il lui dit : ” Qu’as-tu à m’interroger sur ce qui est bon ? Un seul est le Bon. Que si tu veux entrer dans la vie, observe les commandements. ” -
18 ” Lesquels ? ” lui dit-il. Jésus reprit : ” Tu ne tueras pas, tu ne commettras pas d’adultère, tu ne voleras pas, tu ne porteras pas de faux témoignage,
19 honore ton père et ta mère, et tu aimeras ton prochain comme toi-même. “
20 ” Tout cela, lui dit le jeune homme, je l’ai observé ; que me manque-t-il encore ? ” -
21 Jésus lui déclara : ” Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu possèdes et donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans les cieux ; puis viens, suis-moi. “
22 Entendant cette parole, le jeune homme s’en alla contristé, car il avait de grands biens.
Commentaire
1. Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
Suite au 4ème discours que lui a fait prononcer Matthieu, nous retrouvons Jésus dans sa dernière mission qui va le conduire, cette fois, à Jérusalem. En réponse à des questions qui lui sont posées, ou à certaines attitudes, il aborde des sujets de la vie ordinaire : mariage et divorce, l’accueil des enfants, la relation à l’argent.
2. Message
A cet homme qui lui demande de lui indiquer le chemin de la vie éternelle, Jésus répond en le renvoyant à la pratique de l’amour du prochain, selon les commandements du Décalogue.
Mais en prétendant qu’il a observé tout cela depuis sa jeunesse, et en demandant ce qui lui manque encore pour attteindre son objectif, cet homme se comporte, en fait, comme le “maître” de son existence, qu’il entend mener de façon volontariste, en suivant les indications de Jésus.
D’où la seconde réponse de Jésus : la perfection ne s’atteint que dans une attitutde contraire : au lieu de demander à Dieu les moyens de réussir sa vie pour soi, il s’agit de renoncer à tout ce que l’on possède, en le donnant gratuitement, et de se renoncer soi-même, en suivant Jésus, en qui l’on reconnaît le “maître” de notre existence.
3. Decouvertes
Le refus final de cet homme à le suivre fournira à Jésus l’occasion d’un enseignement sur les riches et la richesse.
Dans le discours sur la Charte de Royaume, Jésus a déjà abordé de nombreux thèmes de cette page : on ne peut servir Dieu et l’argent (6, 24), il faut se constituer un trésor dans les cieux (6, 19 - 21), il faut pratiquer l’aumône de façon généreuse et désintéressée (6, 2 - 3), c’est un renversement des valeurs qu’il nous propose (5, 3 - 12), et Dieu, notre Père, est la seule référence de notre perfection (5, 48).
Dans sa réponse, une fois de plus, Jésus montre qu’il n’abolit pas la Loi, même s’il la dépasse.
A cet homme qui “négocie” la vie éternelle, et veut discuter sur ce qui est bon, comme s’il était au marché, Jésus propose un pélerinage, qui consiste d’abord à vivre l’amour du prochain, puis à tout quitter pour le suivre.
La perfection ne consiste pas à vivre sans péché, ni à obéir totalement à la Loi, mais à se remettre complètement à Dieu, en suivant concrètement Jésus.
4. Prolongement
Jésus nous invite à une existence de qualité dans l’Esprit Saint, existence qui est à l’opposé de la recherche de soi-même, dans l’obéissance à la volonté du Père, exprimée dans l’amour des frères.
Une telle existence ne nous est possible qu’avec la grâce de Dieu (liée à la présence en nous de l’Esprit Saint), qui gratuitement fructifie en nous, si nous l’accueillons dans la foi.
Foi, selon laquelle nous cherchons à imiter Jésus dans le risque et le don total de soi-même, pour manifester les deux aspects fondamentaux de l’attitude même de Dieu, que sont l’Amour et la Vérité.
Prière
*Seigneur Jésus, je puis donner tous mes biens aux pauvres, mais ce geste ne me servira de rien, si je ne le pose dans l’amour, selon lequel je me donne entièrement pour que les autres soient debout, je puis me déclarer volontaire pour te suivre partout où tu iras, sans pourtant me rendre vraiment disponible à toi, en me dépossédant de moi-même : donne-moi de comprendre les enjeux profonds de ton appel à marcher derrière toi comme un disciple, et de mesurer ton exigence de dépassement dans l’amour et la vérité, qui implique la “perte” de ce que je suis et possède, et la “remise” de tout mon être au Père, par toi, et dans l’Esprit Saint. AMEN.
19.08.2002.*