📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Ézéchiel 28, 1-10
DU LIVRE DE EZECHIEL
Texte
1 La parole de Yahvé me fut adressée en ces termes :
2 Fils d’homme, dis au prince de Tyr : Ainsi parle le Seigneur Yahvé. Parce que ton cœur s’est enorgueilli, tu as dit : ” Je suis un dieu, j’habite une demeure divine, au cœur de la mer. ” Alors que tu es un homme et non un dieu, tu te fais un cœur semblable au cœur de Dieu.
3 Voilà que tu es plus sage que Daniel; pas un sage n’est semblable à toi.
4 Par ta sagesse et ton intelligence, tu t’es fait une fortune, tu as mis or et argent dans tes trésors.
5 Si grande est ton habileté dans le commerce! tu as multiplié ta fortune, et ton cœur s’est enorgueilli de ta fortune.
6 C’est pourquoi, ainsi parle le Seigneur Yahvé. Parce que tu t’es fait un cœur semblable au cœur de Dieu,
7 eh bien! voici que je fais venir contre toi des étrangers, les plus barbares des nations. Ils tireront l’épée contre ta belle sagesse, ils profaneront ta splendeur.
8 Ils te feront choir dans la fosse et tu mourras de mort violente au cœur des mers
9 Diras-tu encore : ” Je suis un dieu ”, en face de tes meurtriers ? Car tu es un homme et non un dieu, entre les mains de ceux qui te transpercent.
10 Tu mourras de la mort des incirconcis, par la main des étrangers, car moi j’ai parlé, oracle de Yahvé. La chute du roi de Tyr.
Commentaire
1. Situation
Le prophète Ezéchiel a prêché durant l’exil des déportés du royaume de Juda à Babylone, à une période des plus dramatiques de l’histoire d’Israël. Emmené en exil avec les premiers déportés de 598, donc avant la ruine de Jérusalem et le second départ en exil un peu plus de 10 ans plus tard, il y a prêché des années 593 à environ 571.
Son livre se développe en trois grandes parties : - des oracles de jugement (1, 1 - 24, 27), - des oracles contre les nations étrangères (25, 1 - 32, 32), des oracles de restauration (33, 1 - 48, 35), parmi lesquels les derniers chapitres (40, 1 - 48, 35) concernent le nouveau Temple et le nouveau Culte à Jérusalem.
Ezéchiel est connu pour la puissance de ses visions, particulièrement celle de son appel prophétique, également par ses mimes prophétiques, autant que par son insistance sur la fidélité à l’Alliance conclue avec Dieu, son sens de la grandeur, de la sainteté et de la fidélité de Yahvé-Dieu, et des exigences de la vie morale et de l’exercice du culte authentique à rendre à Dieu.
2. Message
Oracle de condamnation du roi de Tyr, qui, ivre de sa sagesse, de son savoir faire et de sa prospérité, se prend pour un dieu, et le proclame.
Cet homme a, certes, fait bon usage de ses capacités humaines : sagesse, intelligence, génie du commerce. Mais, en s’attribuant ce qu’il, de fait, reçu, et en ne vivant qu’à partir de lui-même, pour lui-même et sa propre gloire, il s’est exalté.
Le Seigneur, par son prophète, lui rappelle sa fragilité humaine.
3. Decouvertes
Cet oracle d’Ezéchiel contre le roi de Tyr est la dernière partie d’un long oracle contre la ville et le pays de Tyr (26, 1 - 28, 19). De plus, l’oracle rapporté dans notre page est suivi d’une lamentation, à propos de la destruction finale du roi de Tyr.
La prospérité, et toutes les valeurs humaines et terrestres, sont des biens authentiques, mais elles demeurent un don de Dieu créateur, et doivent toujours être considérées, et situées, comme telles.
4. Prolongement
Jésus nous a dit qu’on ne pouvait servir Diieu et l’argent (6, 24), et qu’il n e fallait pas nous soucier du lendemain (6, 25 - 34).
S’il est, selon lui, difficile, et quasi impossible, à un riche d’entrer edans le Royaume des cieux (19, 23 - 24), Jésus n’a toutefois pas demandé à Zachée d’aller plus loin que sa proposition de donner la moitié de ses biens aux pauvres, et de rendre au quadruple ce qui lui venait de l’injustice (Luc, 19, 1 - 10).
Paul n’hésite pas à utiliser pour sa mission tout son génie humain, et toute l’expérience qu’il a acquise en tant que docteur Juif, mais, face à la découverte de Jésus, tout cela, et toutes les autres valeurs dont il dispose, ne sont pour lui que des “balayures” (Philippiens, 3, 4 - 8).
Grandeur et faiblesse de l’homme créé par Dieu :
4 A voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles, que tu fixas,
5 qu’est donc le mortel, que tu t’en souviennes, le fils d’Adam, que tu le veuilles visiter?
6 A peine le fis-tu moindre qu’un dieu; tu le couronnes de gloire et de beauté,
7 pour qu’il domine sur l’œuvre de tes mains; tout fut mis par toi sous ses pieds,
Prière
*Seigneur Jésus, qu’avons-nous que nous n’ayons reçu ? Dieu nous a créés pour sa gloire, et toutes nos activités humaines doivent manifester cette gloire à lui rendre, à lui, notre créateur, qui a établi l’homme responsable du monde crée, et nous a invites à nous servir de nos biens et de nos capacités de reussite, pour la promotion et le service de nos frères et sœurs : apprends-moi à toujours rendre grâces pour tout ce que j’ai reçu de Dieu, ainsi que des hommes et des femmes qui m’ont accompagne sur ma route, apprends-moi à chercher d’abord à partager avec les autres les valeurs et les avantages que j’aimerais recevoir d’eux, fais-moi découvrir, dans le niveau de confort de notre civilisation occidentale, les véritables exigences de la pauvreté du cœur et du partage. AMEN.
20.08.2002.*
Évangile : Matthieu 19, 23-30
DE L’EVANGILE DE MATTHIEU
Texte
23 Jésus dit alors à ses disciples : ” En vérité, je vous le dis, il sera difficile à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux.
24 Oui, je vous le répète, il est plus facile à un chameau de passer par un trou d’aiguille qu’à un riche d’entrer dans le Royaume des Cieux.”
25 Entendant cela, les disciples restèrent tout interdits : ” Qui donc peut être sauvé ? ” disaient-ils.
26 Fixant son regard, Jésus leur dit : ” Pour les hommes c’est impossible, mais pour Dieu tout est possible. “
27 Alors, prenant la parole, Pierre lui dit : ” Voici que nous, nous avons tout laissé et nous t’avons suivi, quelle sera donc notre part ? “
28 Jésus leur dit : ” En vérité je vous le dis, à vous qui m’avez suivi : dans la régénération, quand le Fils de l’homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël.
29 Et quiconque aura laissé maisons, frères, sœurs, père, mère, enfants ou champs, à cause de mon nom, recevra bien davantage et aura en héritage la vie éternelle.
30 ” Beaucoup de premiers seront derniers, et de derniers seront premiers. “
Commentaire
1. Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
Dans la série d’événements que Matthieu rapporte dans son Evangile, entre les 4ème et 5ème discours qu’il fait prononcer à Jésus (19, 1 - 22, 46), événements qui révèlent de façon nouvelle l’autorité de Jésus et son appel à le suivre, à travers toutes les situations qu’il rencontre et toutes les réponses aux questions qui lui sont posées, le chapitre 19 se distingue par son approche particulière.
On a cru longtemps que c’était le chapitre des appels spéciaux en vue d’une qualité de vie de plus haut niveau : appel au célibat pour la cause de Dieu, à la fin de l’enseignement de Jésus sur le divorce (verset 12 dans 19, 1 - 12), appel à une pauvreté totale et prophétique à la fin de la rencontre de .Jésus avec le jeune homme riche (versets 25 - 26 dans 19, 16 - 30, là où se trouve notre page d’aujourd’hui), sans oublier l’attention portée par Jésus, dc façon inattendue pour ses disciples, aux enfants qui lui sont présentés (19, 13 - 15).
En fait, il ne semble pas qu’il s’agisse dans ces cas d’appels nouveaux et inédits, mais d’une ouverture à la radicalité de l’Evangile pour tous ceux qui, suivant Jésus, découvrent qu’être un disciple authentique suppose qu’ils inscrivent les valeurs du Royaume au premier rang de leurs préoccupations.
Les réflexions de Jésus que nous lisons dans notre page se situent juste après le départ du jeune homme riche, qui, ayant de grands biens, n’a pas su répondre à l’appel de Jésus de tout vendre et distribuer aux pauvres, avant de le suivre (19, 16 - 22).
2. Message
Jésus estime qu’il est difficile, voire impossible, à un riche d’entrer dans le Royaume des cieux. L’attitude du jeune homme riche souligne bien les dangers de la possession des richesses : - danger de la possessivité (je suis ce que je possède), qui fait que les richesses arrivent à prendre la première place réservée à Dieu dans l’existence croyante, - danger d’oublier que “posséder”, selon le projet de Dieu, c’est utiliser ce que l’on possède pour le service des autres, - danger de malhonnêteté ou de corruption dans la manière d’obtenir ou de conserver ces richesses.
Pourquoi Jésus insiste-t-il autant sur une telle impossibilité pour un riche d’entrer dans le Royaume des cieux ? C’est que cette situation de riche a du mal à ne pas s’identifier avec une maîtrise de sa propre vie, une non-dépendance des autres, alors que, pour le Royaume, il faut se dépouiller de soi, se rendre totalement, devenir toujours plus, disponible, tout le contraire d’un comportement de possédant. De plus, en tant que souvent source de “pouvoir”, les richesses sont une réalité aliénante. Néanmoins, le salut reste possible, du point de vue de Dieu, pour qui rien n’est impossible, et qui a pris l’initiative gratuite de “se livrer”, pour que nous traduisions en nos paroles et gestes sa propre attitude, qu’il nous révèle à travers le témoignage de Jésus.
Jésus répond ensuite en deux temps à la question que lui pose Pierre :
-
D’abord sous la forme de l’annonce d’une situation spécialement réservée aux Douze. Quand viendra le Royaume, les Douze seront associés à la fonction de jugement eschatologique réservée à Jésus. Les Douze tribus d’Israël n’existant plus, il s’agit ici de l’Israël nouveau, dont les Douze sont les assises et les fondations, si l’on reprend l’image de la cité céleste ou de la Jérusalem céleste de l’Apocalypse, au chapitre 21, 14. La réponse de Jésus, qui se définit comme le “Fils de l’homme” de la fin des temps, est donc bien d’ordre eschatologique, tout comme la scène très connue du jugement final du chapitre 25, versets 31 et suivants, qui est dévoilée dans le dernier discours de Jésus. Les Douze reçoivent ici la promesse de partager collègialement, avec Jésus, le jugement de toutes les tribus, prises ensemble, de l’Israël nouveau.
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Ensuite, 2ème temps de la répouse de Jésus, il promet une récompense, très supérieure aux biens abandonnés, à tous ceux qui acceptent de vraiment le suivre comme disciples, allant jusqu’au bout avec lui (19, 29).
Quant à l’inversion des places entre les premiers et les derniers, qu’il annonce au dernier verset, il faut la considérer comme une suggestion du mystère de la fin des temps : Dieu ne juge pas selon nos vues. Et dans la perspective de la foi, et de l’enseignement de Jésus (voir plus haut ce qu’il dit des enfants, dans ce même chapitre 19), les “petits”, les “dépendants”, les “démunis”, les “derniers” de nos sociétés sont ceux auxquels il destine toujours la première place en son Royaume.
3. Decouvertes
En Matthieu, 5, 48, au cours de son premier discours, Jésus appelait déjà tous les hommes et toutes les femmes à la perfection par imitation du Père. Certains tiennent à maintenir une distinction, dans les textes de ce chapitre 19, entre un appel commun à tous et un appel à une perfection spécifique pour quelques uns, du fait que tous ne sont pas célibataires, et que tous ne vendent pas tous leurs biens pour les donner aux pauvres, à cause du “Royaume”.
D’autres préfèrent souligner la radicalité du “pour le Royaume”, qui exige, en toutes situations, un dépassement et une “mort à soi-même”, indépendamment des styles d’existence et des vocations diverses.
L’image du chameau qui passe à travers un trou d’aiguille n’est à prendre que dans le sens de son exagération, pour signifier l’impossibilité, la difficulté insurmontable. que rencontreront les riches à entrer dans le Royaume des cieux.
En 1 Corinthiens, 6, 2 - 3, tous les “saints”, c’est-à-dire tous les disciples de Jésus, sont appelés à juger le monde, jugement qui n’est pas réservé aux seuls Douze.
L’Israël nouveau. que Jésus rassemble (Matthieu, 6, 10 et 15, 24), sera accompli à la fin des temps, réalisant la prophétie d’Ezéchiel, 47, 13, et comprendra également les païens.
4. Prolongement
La foi qui nous anime suppose dépossession de soi, pauvreté du coeur et de tout l’homme, pour être le plus possible dispouible à Dieu. La possession de richesses pour soi, comme le pouvoir ou la maîtrise de soi et des autres, sont de fait incompatibles avec l’engagement de la foi, qu’il s’agisse de la richesse matérielle ou économique, ou, également, de la richesse spirituelle cultivée comme un bien que l’on possède.
l.a capacité de se donner entièrement, en s’abandonnant totalement, n’appartient qu’à Dieu, qui, dans l’Esprit de Jésus ressuscité, nous offre cette attitude de partage et d’amour.
Quand Paul, en 2 Corinthiens, 8, 9, nous dit que “Christ s’est fait pauvre pour nous enrichir de sa pauvreté”, il ne parle pas seulement d’un échange (en se faisant pauvre, Jésus nous donne la richesse du salut), mais d’un don, en ce sens que Jésus nous communique son attitude même de pauvreté, selon le mystère de Dieu. A nous d’en vivre.
Prière
*Seigneur Jésus, ton message est toujours d’une parfaite consistance et authenticité : tu déclares d’abord “heureux” les “pauvres de coeur”, tu nous montres les difficultés très grandes d’entrer dans le Royaume de Dieu, pour quiconque se considère propriétaire unique et absolu de toute richesse ou valeur, fusent-elles les plus hautes valeurs, et Paul, qui t’a bien compris pour t’avoir découvert, et été saisi, dans la puissance de ton Esprit Saint, vante le don suprême que tu nous fais de ta manière d’être “pauvre” à la façon de Dieu, pour qui la perfection de l’existence coïncide avec la perfection de sa capacité de tout donner toujours plus de ce qu’il est : aide-moi à enraciner ce message au plus profond de moi-même, là où je puis te rencontrer, présent en mon coeur par la foi, et par ton Esprit qui m’apprend sans cesse à me donner avec tout ce que je suis et ai reçu de tous horizons. AMEN.
19.08.2003.*