📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Juges 9, 6-15

DU LIVRE DES JUGES

Texte

6 Puis tous les notables de Sichem et tout Bet-Millo se réunirent et ils proclamèrent roi Abimélek près du chêne de la stèle qui est à Sichem.
7 On l’annonça à Yotam. Il vint se poster sur le sommet du mont Garizim et il leur cria à haute voix : ” Écoutez-moi, notables de Sichem, pour que Dieu vous écoute!
8 Un jour les arbres se mirent en chemin pour oindre un roi qui régnerait sur eux. Ils dirent à l’olivier : “Sois notre roi! “
9 L’olivier leur répondit : “Faudra-t-il que je renonce à mon huile, qui rend honneur aux dieux et aux hommes, pour aller me balancer au-dessus des arbres ?“
10 Alors les arbres dirent au figuier : “Viens, toi, sois notre roi! “
11 Le figuier leur répondit : “Faudra-t-il que je renonce à ma douceur et à mon excellent fruit, pour aller me balancer au-dessus des arbres ?“
12 Les arbres dirent alors à la vigne : “Viens, toi, sois notre roi! “
13 La vigne leur répondit : “Faudra-t-il que je renonce à mon vin, qui réjouit les dieux et les hommes, pour aller me balancer au-dessus des arbres ?“
14 Tous les arbres dirent alors au buisson d’épines : “Viens, toi, sois notre roi! “
15 Et le buisson d’épines répondit aux arbres : “Si c’est de bonne foi que vous m’oignez pour régner sur vous, venez vous abriter sous mon ombre. Sinon un feu sortira du buisson d’épines et il dévorera les cèdres du Liban! “

Commentaire

1. Situation

l.e Livre des Juges est le premier d’une série de textes Bibliques qui couvrent la période qui va de la mort de Josué à l’avènement de Saül. Avec la disparition de Josué s’éteint l’époque dominée par la figure puissante de Moïse, et avec l’arrivée de Saül, se met en place l’époque de la royauté qui va durer jusqu’à l’exil Babylonien.

Ce Livre traite donc d’événements d’une époque de transition, donc de dangers et d’incertitudes, une époque qui représente en quelque sorte pour Israël une expérience du “seuil”. Ce Livre des Juges essaye d’apporter une réponse à la question suivante : comment Israël a-t-il vécu sans avoir de grand chef ?

l.a réponse est qu’il a continué d’exister vaille que vaille. Il a donc vécu, mais pas toujours bien, loin de là, et il a été amené à se situer face à des voisins envahisseurs, tels que les Midianites et les Philistins, ainsi que dans le voisinage des Cananéens qui habitaient les villes et acceptaient mal les innovations d’Israël.

Avec le Livre de Ruth, le I.ivre des Juges est le seul qui donne une grande importance aux femmes : voir les récits concernant, entre autres, Deborah et Jaël.

Il semble que ce Livre a été composé en 3 étapes : d’abord, avec la formation de collections rapportant les hauts faits de certains Juges, tels que Déborah, Gédéon, Samson, puis, peu à peu, d’autres Juges. Ensuite, vers l’époque de Jérémie et de l’école Deutéronomique du 7ème siècle, tous ces récits ont été mis en place et en forme, avec prologues, introductions et conclusions. Enfin, de nouvelles additions ont été effectuées après l’ exil Babylonien.

Après une série de Prologues (1, 1 - 3, 6), se déroule l’histoire des Juges successifs dont les récits se regroupent en deux ensembles : - de Othniel à Abimelech, incluant, entre autres, les actions de Déborah et de Gédéon (3, 7 - 9, 37), - de Tola à Samson, incluant, entre autres, les récits concernant Jephté et Samson (10, 1- 16, 31). Puis, un certain nombre d’épilogues concluent le Livre (17, 1 - 21,4).


Après une série de Prologues (1, 1 -3, 6), le Livre des .Juges nous propose des récits : concernant une 1ère série de Juges (3, 7 - 9, 57), parmi lesquels se distinguent Déborah (4, 1 - 5, 31) et Gédéon (6, 1 - 8, 35). Avec le chapitre 9, nous abordons les récits concernant Abimelech, qui ne fut pas un Juge, mais se trouve lié à la période de Gédéon qui vient de se terminer.

Au chapitre 8, versets 28 - 35, nous pouvons lire les conclusions de la mission de Gédéon comme Juge. Il a soumis les Madianites aux Israélites et a apporté la paix sur le pays pendant une période de 40 ans. Il est alors précisé qu’il avait beauoup d’épouses et 70 fils, mais aussi une concubine qui habitait Sichem et qui lui avait donné un fils du nom d’Abimélech, auquel va être consacré tout le chapitre 9.

Avec l’accord des gens de Sichem, Abimélech, après la mort de Gédéon, commence par s’emparer du pouvoir royal que Gédéon s’était refusé, mais après avoir massacré ses 70 demi-frères, tous les fils de Gédéon, sauf toutefois l’un d’entre eux, nommé Jotham qui avait réussi à échapper à cette tuerie en se cachant.

Et c’est ce Jotham, son plus jeune demi-frère, qui va oser faire des reproches à Abimélech et tenir des propos satiriques contre sa royauté, propos qui constituent notre texte de ce jour (Juges, 9, 7 - 21).

Cependant, c’est seulement lorsqu’un nouvel aventurier, du nom de Gaal, se lève contre Abimélech, que la fragilité du pouvoir de ce dernier va être manifestée. Même si Abimélecb parvient à mettre Gaal en déroute et se retourne contre les gens de Sichem qui avaient soutenu Gaal, pour les exterminer, il mourra en recevant sur la tête une grosse pierre lancée par une femme alors qu’il assiégait un autre ville (Juges, 9, 53). Sa mort est considérée par le Livre des Juges comme un juste châtiment de Dieu pour le meurtre de tous les fils de Gédéon, et en accomplissement de la malédiction que lui a lancée Jotham, et qu’exprime notre page.

2. Message

Notre page représente la 1ère partie de Ia “fàble” que proclame Jotham depuis Ie sommet du mont Garizim (qu’il soit possible ou non de se faire entendre de Sichem depuis cet endroit importe peu : 9, 7 -21). Conformément au genre commun des fables de l’ Antiquité, cette fable se termine par une morale (9, 16 - 21).

Notre page ne comprend donc que la fable proprement dite, fable mettant en scène les arbres, et dont la portée est claire : l’olivier, le figuier et la vigne sont des arbres et plants communs, dont l’utilité est évidente et vitale pour l’économie du pays, alors que le buisson d’épines est la plus inutile et la moins significative de toutes les plantes. Or, c’est lui qui. dans sa nullité, accepte la royauté, invite tous les autres à se mettre à son ombre, et qui accepte de “se balancer” au dessus de tous, attitude dont les arbres précédents s’étaient moqués de façon méprisante. C’est également le plus dangereux, comme propagateur d’incendie, au point de pouvoir détruire les cèdres, qui ont le plus de stature et de solidité dans la communauté des arbres.

La fable parle d’elle-même : la royauté d’Abimélek n’est qu’une recherche stupide de pouvoir et de prestige au dessus des autres arbres, et, de fait, tout-à-fait inutile. Les véritables valeurs génératrices de bonheur et de prospérité sont ailleurs, mais il est dangereux de faire appel à une personnalité eomplètement incapable pour lui donner pouvoir et autorité.

Et c’est bien ce qui se passe entre Sichem et Abimélech. Les habitants de Sichem l’ont choisi pour roi, en réponse à son acte de candidature : il va les détruire avant de se faire lui-même écraser.

La fable vise ainsi à la fois Abimélech, l’incapable et 1e meurtrier, autant que les gens de Sichem qui l’on choisi pour roi, en le reconnaissant comme “l’un des leurs”.

3. Decouvertes

L’interprétation morale, qui suit notre page, adresse sa critique, non plus au seul Abimélech. mais à ceux qui l’ont élu et choisi, (ce que ne faisait pas la fable proprement dite). Cette différence d’approche indique bien, semble-t-il, que la fable n’a pas d’abord été composée pour le contexte dans lequel elle est maintenant située.

Quatre critiques sont ainsi adressées à l’ensemble des citoyens de Sichem : de ne pas avoir agi honnêtement et avec correction, de s’être montrés ingrats à l’égard de Gédéon et de tout ce qu’il avait fait, d’avoir été complices du meurtre de tous les fils de Gédéon et de s’être donné pour roi le fils d’une esclave.

En mettant sur les lèvres de .Jotham, unique survivant des fils de Gédéon, le souhait final, qui est tout autant une menace, les auteurs du Livre des Juges qui l’ont mis en forme au 7ème siècle, en ont fait une prophétie : un feu sortira d’Abimélech pour brûler Sichem, et réciproquement (9, 19 - 21),

4. Prolongement

Dans le Nouveau Testament, deux traditions de l’Ancien Testament se rejoignent et s’unifient, concernant .Jésus : d’une part, i1 est le descendant de David, le Roi-Messie des Psaumes 2 et 110, entre autres, d’autre part, il est le serviteur humilié et glorifié d’Isaïe, 52, 13 - 53, 12.

Jésus ne peut être roi qu’en étant ainsi serviteur obéissant à Dieu et à la vérité jusqu’au bout. C’est ce qu’il déclare à Pilate lors de son procès (Jean, 18, 36 - 38). Il n’est venu que pour rendre témoignage à la Vérité et il est roi d’un Royaume qui n’est pas de ce monde.

Membres d’une nation sainte de rois, prêtres et prophètes, qui est le nouvel Israël rassemblé par Jésus, dans la mesure où nous avons été configurés au Ressuscité par le don reçu de son Esprit (1 Pierre, 2, 9 - 11), nous ne le sommes qu’à la condition de reproduire l’image du Christ-Serviteur, comme nous y sommes appelés (Romains, 8, 28 - 30).

Prière

*Seigneur Jésus, notre tentation est toujours de chercher à prendre quelque part quelque pouvoir, et tu nous as mis constamment en garde à ce sujet, nous rappelant que les premiers seront les derniers, que celui qui veut être le premier se fasse, à ton image, le serviteur de tous : guide-moi sans cesse dans la vérité de mes démarches face à mes frères et soeurs, et face à Dieu, ton Père et notre Père, lorsque, par toi, dans l’Esprit Saint, je m’adresse à lui, afin qu’il m’aide à marcher selon sa volonté et à ne jamais oublier de lui rendre grâces pour tout ce que j’ai reçu de lui, directement ou indirectement. AMEN.

20.08.2003.*

Évangile : Matthieu 20, 1-16

DE L’EVANGILE DE MATTHIEU

Texte

1 ” Car il en va du Royaume des Cieux comme d’un propriétaire qui sortit au point du jour afin d’embaucher des ouvriers pour sa vigne.
2 Il convint avec les ouvriers d’un denier pour la journée et les envoya à sa vigne.
3 Sorti vers la troisième heure, il en vit d’autres qui se tenaient, désœuvrés, sur la place,
4 et à ceux-là il dit : “Allez, vous aussi, à la vigne, et je vous donnerai un salaire équitable. “
5 Et ils y allèrent. Sorti de nouveau vers la sixième heure, puis vers la neuvième heure, il fit de même.
6 Vers la onzième heure, il sortit encore, en trouva d’autres qui se tenaient là et leur dit : “Pourquoi restez-vous ici tout le jour sans travailler ?” -
7 “C’est que, lui disent-ils, personne ne nous a embauchés. ” Il leur dit : “Allez, vous aussi, à la vigne. “
8 Le soir venu, le maître de la vigne dit à son intendant : “Appelle les ouvriers et remets à chacun son salaire, en remontant des derniers aux premiers. “
9 Ceux de la onzième heure vinrent donc et touchèrent un denier chacun.
10 Les premiers, venant à leur tour, pensèrent qu’ils allaient toucher davantage ; mais c’est un denier chacun qu’ils touchèrent, eux aussi.
11 Tout en le recevant, ils murmuraient contre le propriétaire :
12 “Ces derniers venus n’ont fait qu’une heure, et tu les as traités comme nous, qui avons porté le fardeau de la journée, avec sa chaleur.”
13 Alors il répliqua en disant à l’un d’eux : “Mon ami, je ne te lèse en rien : n’est-ce pas d’un denier que nous sommes convenus ?
14 Prends ce qui te revient et va-t’en. Il me plaît de donner à ce dernier venu autant qu’à toi :
15 n’ai-je pas le droit de disposer de mes biens comme il me plaît ? ou faut-il que tu sois jaloux parce que je suis bon ?“
16 Voilà comment les derniers seront premiers, et les premiers seront derniers. “

Commentaire

1. Situation

Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.

A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).

On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :

  • Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
  • Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
  • Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
  • Discours sur la mission (10)
  • Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
  • Discours en paraboles (13)
  • Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
  • Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
  • De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
  • Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
  • Passion, mort et résurrection (26 - 28)

Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.


Suite au 4ème discours que lui a fait prononcer Matthieu, nous retrouvons Jésus dans sa dernière mission qui va le conduire, cette fois, à Jérusalem. En réponse à des questions qui lui sont posées, ou à certaines attitudes, il aborde des sujets de la vie ordinaire : mariage et divorce, l’accueil des enfants, la relation à l’argent.

2. Message

Cette parabole, en forme d’histoire illustrée, souligne la différence entre notre relation à Dieu, et nos relations horizontales entre hommes et femmes de notre monde.

Alors que nos relations sociales sont fondées sur un échange où chacune et chacun donne et reçoit équitablement, dans l’égalité et la proportionnalité, Dieu offre gratuitement à tous la plénitude de son don.

Que la proposition du Règne de Dieu nous atteigne à la 1ère ou à la 11ème heure, nous ne pouvons invoquer ni l’antériorité, ni l’ancienneté, ni la durée, ni nos mérites éventuels.

3. Decouvertes

Il y a 2 parties dans cette parabole : le recrutement des ouvriers (20, 1 - 7), et la paye en fin de journée (20, 8 - 16).

Ce qui est visé dans cete parabole, ce n’est ni le contraste entre les Juifs et les païens, ni le déroulement de l’histoire du monde ou de la vie des hommes, ni l’histoire du salut, ni le contraste entre les pécheurs publics (les derniers) et les Juifs pieux ou les Pharisiens (les premiers).

On peut considérer que cette parabole se situe dans la perspective du jugement dernier : nous sommes mis en garde contre nos prétentions à bien faire, ou à être parmi les premiers. D’où le renversement final de situation.

La bonté de Dieu dépasse toute justice simplement humaine : si Dieu s’est engagé de donner un denier à tous et à chacun, et s’il tient parole, ceux qui méritent le moins reçoivent cependant autant que les autres. Tout est grâce, au-delà de tous nos calculs humains, et de nos propres recherches de satisfaction.

4. Prolongement

4 Mais Dieu, qui est riche en miséricorde, à cause du grand amour dont Il nous a aimés,

5 alors que nous étions morts par suite de nos fautes, nous a fait revivre avec le Christ - c’est par grâce que vous êtes sauvés ! -

6 avec lui Il nous a ressuscités et fait asseoir aux cieux, dans le Christ Jésus.

7 Il a voulu par là démontrer dans les siècles à venir l’extraordinaire richesse de sa grâce, par sa bonté pour nous dans le Christ Jésus.

8 Car c’est bien par la grâce que vous êtes sauvés, moyennant la foi. Ce salut ne vient pas de vous, il est un don de Dieu ;

9 il ne vient pas des œuvres, car nul ne doit pouvoir se glorifier.

10 Nous sommes en effet son ouvrage, créés dans le Christ Jésus en vue des bonnes œuvres que Dieu a préparées d’avance pour que nous les pratiquions.

Prière

*Seigneur Jésus, le mystère de la gratuité de ta grâce nous étonnera toujours, ton message de salut nous invite à nous ouvrir à cette merveille inégalée du don reçu, et ta mission nous révèle à quel point Dieu s’est donné totalement, en toi, et par toi, pour que nous entrions dans sa vie : donne-moi de considérer toutes mes paroles, toutes mes actions, toutes mes attitudes, comme autant de lieux, où j’accueille ta grâce, et où je dois chercher à l’exprimer, comme un témoignage de “l’esprit” de partage et de service dont tu nous as fait part. AMEN.

21.08.2002.*


La Bible commentée · Liturgie du jour