📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Ruth 1, 1-22

DU LIVRE DE RUTH

Texte

1 Au temps où gouvernaient les Juges, une famine survint dans le pays et un homme de Bethléem de Juda s’en alla avec sa femme et ses deux fils pour séjourner dans les Champs de Moab.
2 Cet homme s’appelait Élimélek, sa femme Noémi, et ses deux fils Mahlôn et Kilyôn; ils étaient Éphratéens, de Bethléem de Juda. Arrivés dans les Champs de Moab, ils s’y établirent.
3 Élimélek, le mari de Noémi, mourut, et elle lui survécut avec ses deux fils.
4 Ils prirent pour femmes des Moabites, l’une se nommait Orpa et l’autre Ruth. Ils demeurèrent là une dizaine d’années.
5 Puis Mahlôn et Kilyôn moururent, tous deux aussi, et Noémi resta seule, privée de ses deux fils et de son mari.
6 Alors, avec ses brus, elle se disposa à revenir des Champs de Moab, car elle avait appris dans les Champs de Moab que Dieu avait visité son peuple pour lui donner du pain.
7 Elle quitta donc avec ses brus le lieu où elle avait demeuré et elles se mirent en chemin pour retourner au pays de Juda.
8 Noémi dit à ses deux brus : ” Partez donc et retournez chacune à la maison de votre mère. Que Yahvé use de bienveillance envers vous comme vous en avez usé envers ceux qui sont morts et envers moi-même!
9 Que Yahvé accorde à chacune de vous de trouver une vie paisible dans la maison d’un mari! ” Elle les embrassa, mais elles se mirent à crier et à pleurer,
10 et elles dirent : ” Non! Nous reviendrons avec toi vers ton peuple. ” -
11 ” Retournez, mes filles, répondit Noémi, pourquoi viendriez-vous avec moi ? Ai-je encore dans mon sein des fils qui puissent devenir vos maris ?
12 Retournez, mes filles, allez-vous-en, car je suis bien trop vieille pour me marier! Et quand bien même je dirais : “Il y a encore pour moi de l’espoir, cette nuit même je vais appartenir à mon mari et j’aurai des fils”,
13 attendriez-vous qu’ils soient devenus grands ? Renonceriez-vous à vous marier ? Non mes filles! Je suis pleine d’amertume à votre sujet, car la main de Yahvé s’est levée contre moi. “
14 Elles recommencèrent à crier et à pleurer, puis Orpa embrassa sa belle-mère et retourna vers son peuple, mais Ruth lui resta attachée.
15 Noémi dit alors : ” Vois, ta belle-sœur s’en est retournée vers son peuple et vers son dieu; retourne toi aussi, et suis-la. “
16 Ruth répondit : ” Ne me presse pas de t’abandonner et de m’éloigner de toi, car où tu iras, j’irai, où tu demeureras, je demeurerai; ton peuple sera mon peuple et ton Dieu sera mon Dieu.
17 Là où tu mourras, je mourrai et là je serai ensevelie. Que Yahvé me fasse ce mal et qu’il y ajoute encore cet autre, si ce n’est pas la mort qui nous sépare! “
18 Voyant que Ruth s’obstinait à l’accompagner Noémi cessa d’insister auprès d’elle.
19 Elles s’en allèrent donc toutes deux et arrivèrent à Bethléem. Leur arrivée à Bethléem mit toute la ville en émoi : ” Est-ce bien là Noémi ? ” s’écriaient les femmes.
20 ” Ne m’appelez plus Noémi, leur répondit-elle, appelez-moi Mara, car Shaddaï m’a remplie d’amertume.
21 Comblée j’étais partie, vide Yahvé me ramène! Pourquoi m’appelleriez-vous encore Noémi, alors que Yahvé a témoigné contre moi et que Shaddaï m’a rendue malheureuse ? “
22 C’est ainsi que Noémi revint, ayant avec elle sa belle-fille Ruth, la Moabite, celle qui était revenue des Champs de Moab. Elles arrivèrent à Bethléem au début de la moisson des orges.

Commentaire

1. Situation

A première vue, ce Livre de Ruth se lit comme un beau conte de vie domestique, rayonnant de fidélité, de bonté, de vérité et de simplicité. Ce récit nous conduit progressivement de la tristesse à la joie, de la désolation à un nouvel accomplissement, et cela, en raison de l’initiative et du dynamisme de deux femmes menant une vie droite.

La question se pose néanmoins de la relation du message de ce conte à l’ensemble de l’Ancien Testament, et à la pratique de la Loi. D’emblée, ce Livre se signale par l’importance qu’il accorde au rôle des deux femmes qui en animent le récit, et ressemble par certains côtés au livre d’Esther, tout en insistant beaucoup plus sur la dimension religieuse de ce récit.

Bien que l’intervention directe de Yahvé-Dieu dans la vie des hommes n’y soit reconnue explicitement que deux fois (en 1, 6 et 4, 13), la fréquente invocation du Nom de Dieu dans des formules de bénédiction affirme, à sa façon, que c’est bien le Seigneur qui agit, même si sa présence n’est souvent que suggérée.

A noter toutefois qu’à deux reprises des événements significatifs sont attribués à la chance ou au hasard (voir 2, 3 et 3 ,18).

Ce Livre nous présente ainsi, d’un bout à l’autre, le récit d’une fidélité humaine et divine, chaque bénédiction divine s’accomplissant finalement à travers les actions et démarches des personnes humaines concernées.

On pense maintenant que ce Livre a dû être écrit avant l’exil Babylonien, entre l’époque de David (près de laquelle il pourrait se situer à cause de son dernier verset, qui fait de Ruth l’arrière grand-mère de David), et l’époque du Deutéronome (aux environs du 7ème siècle). Selon cette hypothèse, ce Livre aurait été écrit en support de la royauté et de la dynastie de David.

Il est facile de remarquer que ce Livre est très bien composé, en particulier que les chapitres 2 et 3 sont structurés de façon parallèle, et que ce Livre est celui qui offre le plus grand pourcentage de dialogues par rapport à l’ensemble de son texte.

2. Message

Suite à son mariage avec un Israélite qui était venu, avec sa mère et son frère, se réfugier dans son pays, Ruth, la Moabite, devenue veuve, reste fidèle au souvenir de son mari, et tient à continuer de partager l’existence de sa belle-mère Noémi, qui, veuve également, mais depuis longtemps, se trouve désormais seule en ce pays étranger, après la mort de ses deux fils.

Ruth décide ainsi de s’attacher à Noémi, et à toutes les valeurs qui animent la vie de cette dernière, dont sa religion Israélite et le culte rendu à Yahvé-Dieu. Elle accompagne donc Noémi lorsque celle-ci retourne en terre de Judée, où ces deux femmes ont bien la ferme intention de demeurer à jamais.

L’attitude de Ruth constitue un bel exemple de fidélité toute gratuite, fidélité qui la conduit à se convertir à Yahvé, le Dieu d’Israël.

3. Decouvertes

Les références de temps et de lieu renvoient cette histoire au temps des Juges, donc à une période souvent d’anarchie (Juges, 21, 25), dont la descendance de Ruth (c’est-à-dire le roi David et sa dynastie) délivrera Israël.

Le contraste est frappant entre Ruth la Moabite, dont la descendance va jouer une grand rôle dans l’histoire d’Israël, et les femmes Moabites qui, jadis, conduisirent Israël à pratiquer l’idolatrie (voir Nombres, 25, 1 - 3).

En raison de leur deuil, et du fait que ces deux femmes sont sans époux ni enfants, l’histoire paraît sans issue. Mais la fidélité de Ruth va la conduire à assurer un avenir à la postérité de Noémi, avenir qui sera de première importance pour tout le pays.

L’initiative de Noémi de retourner en terre d’Israël marque un nouveau “commencement”. Il reste néanmons que le véritable initiateur de sa démarche est le Seigneur qui a donné du pain à son peuple après une période de famine. Dans ses deux seules interventions directes rapportées dans ce Livre, et dont nous avons ici la première,Yahvé-Dieu agit pour assurer un avenir, ici en donnant de la nourriture, dans la seconde, en 4, 13, pour la conception d’un enfant.

La manière dont Ruth s’engage au verset 16 ressemble à un consentement matrimonial ou à un accord d’alliance. Et, au verset 17, Ruth confirme sa détermination par serment : désormais elle reconnaît uniquement Yahvé pour son Dieu.

On peut, d’une certaine façon, comparer la démarche de Ruth à celle d’Abraham quittant son pays, à la différence toutefois qu’Abraham avait reçu la promesse d’un avenir, alors que Ruth n’a pour le moment devant elle ni promesse ni avenir : ce qui explique que Noémi n’a rien à répondre aux paroles fortes d’engagement de sa belle-fille.

4. Prolongement

Belle histoire qui fait de Ruth une de ces héroïnes et croyantes discrètes que nous trouvons dans l’Ecriture. De ce point de vue, le Livre de Ruth anticipe la tonalité des Evangiles de l’enfance en Matthieu et surtout Luc : l’attitude de Ruth nous renvoie volontiers à ce que nous y lisons de Marie, Joseph, Elizabeth, des bergers de Béthléem, ainsi que des Mages d’Orient.

Ces personnes sont toutes, à leur façon, des “pauvres” au sens des Béatitudes proclamées par Jésus, qui, lui-même s’est déclaré “doux et humble de coeur”.

A noter que dans la généalogie du Christ, par laquelle s’ouvre l’Evangile de Matthieu, Ruth figure parmis les quelques femmes y-mentionnées, toutes femmes dont l’histoire représente une ouverture ou une déviation dans l’histoire d’Israël : Tamar, Rahab, Ruth, Bethsabée, et… Marie.

Si Ruth anonce déjà l’ouverture aux païens, prédite à Abraham dès son appel, et réalisée en Jésus mort et ressuscité (ce dont Paul est le plus grand témoin), Marie, en sa conception virginale est figure de la rupture-accomplissement qu’achève Dieu, par Jésus, dans l’Esprit, à la plénitude des temps.

Prière

*Seigneur Jésus, l’histoire dans laquelle Dieu intervient depuis les origines est celle de son peuple de la descendance d’Abraham, considéré comme un tout, mais également celle qui touche à la vie la plus humble et la plus ordinaire de tout homme et de toute femme qui essaye d’assumer les situations rencontrées sous le regard et en présence du Seigneur, y cherchant d’abord sa volonté, avec confiance, fidélité, persévérance et droiture, que ces situations soient les plus courantes de leur existence personnelle ou domestique ou d’ampleur touchant plus ou moins à l’histoire de tout un pays ou de toute l’humanité : donne-moi cette capacité de lire tout événement en y cherchant comment Dieu ton Père, par toi-même, en ton Esprit Saint, m’aide à y découvrir la vérité profonde de sa présence à mes côtés, et du témoignage, ainsi que du rayonnement qu’il m’invite à y manifester, dans la perspective de son Royaume et selon ton Evangile. AMEN.

22.08.2003.*

Évangile : Matthieu 22, 34-40

DE L’EVANGILE DE MATTHIEU

Texte

34 Apprenant qu’il avait fermé la bouche aux Sadducéens, les Pharisiens se réunirent en groupe,
35 et l’un d’eux lui demanda pour l’embarrasser :
36 ” Maître, quel est le plus grand commandement de la Loi ? “
37 Jésus lui dit : ” Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit :
38 voilà le plus grand et le premier commandement.
39 Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même.
40 A ces deux commandements se rattache toute la Loi, ainsi que les Prophètes. “

Commentaire

1. Situation

Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.

A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).

On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :

  • Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
  • Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
  • Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
  • Discours sur la mission (10)
  • Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
  • Discours en paraboles (13)
  • Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
  • Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
  • De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
  • Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
  • Passion, mort et résurrection (26 - 28)

Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.


Suite au 4ème discours que lui a fait prononcer Matthieu, nous retrouvons Jésus dans sa dernière mission qui le conduit, cette fois, à Jérusalem, où il est entré en triomphe, a purifié le Temple, et se trouve pris à partie par les autorités Juives du Temple et de la ville, qui l’assaillent de questions piégées, auxquelles il répond, soit directement, soit par de nouvelles paraboles.

2. Message

Une fois de plus, on essaye de prendre Jésus en défaut, de façon à pouvoir l’accuser et le traduire en jugement.

A la question classique des écoles rabbiniques, de savoir comment hiérarchiser les quelque 600 et plus commandements de la Loi, Jésus répond en se référant à 2 phrases de la Bible, l’une tirée du Deutéronome 6, 5, sur l’amour de Dieu, l’autre, tirée du Lévitique 19, 18, sur l’amour du prochain.

Jésus ajoute ainsi un second commandement, qu’on ne lui a pas demandé, et l’intègre au premier, en le proclamant “semblable”, et en précisant que tous les Livres importants de la Bible, ainsi que toute la Loi, se résument dans ces 2 commandements qui ne font qu’un.

L’amour de Dieu suppose donc l’amour du prochain, dont il est inséparable..

3. Decouvertes

Les 2 textes des Ecritures, que cite Jésus, résument le contenu des “2 Tables de la Loi” données par Dieu à Moïse au Sinaï, et que Jésus ici unifie totalement.

Cette réponse de Jésus dans le texte de Matthieu n’explique pas clairement comment ces 2 commandements n’en font qu’un. Elle montre pourtant à quel point ils sont inextricables l’un de l’autre. Ce qui signifie qu’on ne peut détacher la prière de l’engagement moral du croyant.

A noter que Jésus cite 3 fois le verset de Lévitique, 19, 18, dans cet Evangile : en 5, 43, pour inclure les ennemis dans l’amour du prochain, en 19, 19, pour le déclarer contenir tout le Décalogue (comme dans Romains, 13, 8 - 9 et Galates, 5, 13 - 14), et dans cette page.

4. Prolongement

En répondant ainsi, Jésus ne fait que déclarer oralement ce que tous ses comportemnts expriment : il n’a cherché qu’à obéir au Père en toutes corconstances, en faisant sa volonté (c’est ainsi qu’on aime Dieu de toutes ses forces), et il a, sans cesse, fait preuve de miséricorde et de pardon envers tous ceux qu’il a rencontrés, quelle que soit leur situation.

Prière

*Seigneur Jésus, l’auteur de la 1ère Lettre de Jean a repris ton enseignement, en nous faisant remarquer qu’on ne peut aimer Dieu, qu’on ne voit pas, si l’on n’aime pas son frère que l’on voit, et, dans les récits évangéliques de ta mort sur la croix, nous constatons, non seulement que tu dis un “OUI” total à Dieu ton Père, dans ta souffrance et ton agonie, mais que tu prends en charge tous ceux qui t’entourent, c’est-à-dire ta mère, ton disciple bien aimé, le larron pénitent, et même tes bourreaux : donne-moi de vivre, à ton exemple, et selon ta Parole, l’amour de Dieu et l’amour de mes frères et soeurs, de façon inextricable, toujours l’un avec l’autre, et jamais l’un sans l’autre. AMEN.

23.08.2002.*


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