📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Esdras 9, 5-9

DU LIVRE D’ESDRAS

Texte

5 A l’oblation du soir, je sortis de ma prostration; vêtement et manteau déchirés, je tombai à genoux, étendis les mains vers Yahvé, mon Dieu,
6 et dis “Mon Dieu, j’ai honte et je rougis de lever mon visage vers toi, mon Dieu. Car nos iniquités se sont multipliées jusqu’à dépasser nos têtes, et nos fautes se sont amoncelées jusqu’au ciel.
7 Depuis les jours de nos pères jusqu’à ce jour, nous sommes grandement coupables : pour nos iniquités nous fûmes livrés, nous, nos rois et nos prêtres, aux mains des rois des pays, à l’épée, à la captivité, au pillage et à la honte, comme c’est le cas aujourd’hui.
8 Mais à présent, pour un bref moment, Yahvé notre Dieu nous a fait une grâce en nous conservant des rescapés et en nous accordant de nous fixer dans son lieu saint : ainsi notre Dieu a-t-il illuminé nos yeux et nous a-t-il donné quelque répit en notre servitude.
9 Car nous sommes esclaves; mais dans notre servitude notre Dieu ne nous a point abandonnés : il nous a concilié la faveur des rois de Perse, nous accordant un répit pour que nous puissions relever le Temple de notre Dieu et restaurer ses ruines, et nous procurant un abri sûr en Juda et à Jérusalem.

Commentaire

1. Situation

Le Livre d’Esdras est inséparable du Livre de Néhémie, et ces deux livres ont été souvent considérés comme l’oeuvre du “Chroniste”, l’auteur des 2 Livres des Chroniques, bien que cela soit de plus en plus constesté de nos jours.

D’autre part, des problèmes importants de datation comparée des Livres d’Esdras et de Néhémie divisent fortement spécialistes et commentateurs, si bien qu’aucun accord n’étant actuellement possible sur ce point, un grand nombre d’auteurs renvoient au lecteur le choix entre les différentes hypothèses présentées. Cela dit, ces livres ont été écrits dans la période qui suit l’Exil, entre 330 et 160, et nous proviennent des milieux des prêtres et des Lévites.

L’ordre de ces 2 livres (indépendamment de leur présentation dans nos Bibles) semble bien être le suivant, dans le cadre d’une oeuvre unique composée par un unique auteur : Esdras 1 - 6, puis Néhémie, 1 - 6, puis Néhémie 12 et Néhémie 11, puis Esdras 7 - 10, et Néhémie 7, 73 - 10, 39.

Il semblerait que ce Livre d’Esdras-Néhémie vient de deux mémoires différents écrits par ces deux personnages importants de l’histoire d’Israël, même si l’on n’a aucune idée de la raison de leur composition respective.

On ne peut manquer de constater un contraste entre l’attitude plutôt “officielle” et “politique” de Néhémie, représentant légal du roi des Perses (ce qui ne l’empêche pas d’être un grand croyant), et l’attitude théologique du “prêtre-scribe” Esdras. Le premier insiste sur les infrastructures matérielles dont il est responsable, le second centre toute son action sur la Loi, comme valeur spirituelle de base de la communauté Juive post-exilique.

Le plan de nos textes, tels que nous les trouvons aujourd’hui dans notre Bible, se présente ainsi : - La reconstruction du Temple, appelé le “Second Temple” (Esdras, 1, 1 - 6, 22), - Le retour d’Esdras de captivité et la Loi (Esdras, 7, 1 - 10, 44), - Le réarmement de Jérusalem (Néhémie, 1, 1 - 7, 5), - La promulgation de la Loi par Esdras (Néhémie, 7, 73 - 9, 38), - La réforme de Néhémie (Néhémie, 10, 1 - 13, 30).


. Cette prière d’Esdras se situe dans la 2ème partie de notre Livre d’Esdras et dans la 4ème de l’ensemble unifié, et écrit par un auteur unique, qui pourrait être le “Chroniste”, que forment les 2 Livres d’Esdras et de Néhémie.

Après toute une série d’épisodes sur la reconstruction du Second Temple (Esdras, 1, 1 - 6, 22), nous assistons au déroulement de la mission du prêtre Esdras, revenant de captivité, chargé de ramener de l’or, de l’argent et des objets de valeur pour le Temple, et d’inspecter Jérusalem et Juda sur l’application de la Loi d’Israël (7,1 - 28).

Esdras, pour ce retour vers Jérusalem, est accompagné d’un certain nombre de chefs d’lsraêl et de leurs familles, dont il nous détaille la généalogie ( 8, 1 - 31). A son arrivée, il découvre une situation qui demande une grande remise en ordre, à cause, principalement, de mariages contractés par de nombreux prêtres avec des femmes étrangères, autant d’unions illégitimes dont Esdras va demander la dissolution (8, 32 - 10, 44).

La prière d’Esdras, qui constitue notre page de ce jour, fait immédiatement suite à cette constatation qu’il vient de faire de ces mariages avec des femmes étrangères. Sur le champ, Esdras déchire son habit et son manteau, s’arrache cheveux et barbe, et demeure sur place, assis, prostré, stupéfait, jusqu’à l’heure de l’oblation du soir (9, 1 - 4).

2. Message

Malheureusement, notre texte ne nous donne pas la totalité de cette prière d’Esdras, qui est une prière de profonde pénitence, et qui se déroule selon le schéma suivant :

  • Confession des innombrables fautes graves de la nation et rappel du malheur qu’elles ont entraîné (versets 6 - 7),
  • Evocation des miséricordes divines qui se sont traduites par le maintien d’un reste de rescapés et la faveur des rois de Perse, qui a rendu possible la reconstruction du Temple (versets 8 - 9),
  • Confession d’une faute présente particulièrement grave (celle des mariages avec des étrangers) (versets 10 - 12),
  • Exhortation à agir dans le sens de la Loi de Dieu, bien qu’on ne mérite plus de se tenir devant sa Face (versets 13 - 15).

Le ton pénitentiel est ici très fort et pourrait se résumer ainsi : “Seigneur, notre peuple n’a jamais obéi à tes commandements, et malgré ta miséricorde gratuite que nous avons bien constatée, nous continuons de pécher contre toi : ne nous laisse pas tomber malgré notre totale indignité”

En effet, Esdras reconnaît que depuis ses origines le peuple de Dieu, Israël, n’a fait que pécher contre Dieu. Si bien que, face à cette réalité, la miséricorde de Dieu, qu’Esdras constate dans l’atténuation de l’épreuve terriblement méritée de la captivité et de l’exil, est vraiment une démarche gratuite du Seigneur.

Aussi Esdras interprète-t-il le retour des exilés comme une démarche de Dieu en faveur de son peuple pécheur, démarche qui se situe dans la ligne du message d’Ezéchiel 36, par exemple, où le Seigneur déclare par son prophète que c’est uniquement à cause de la sainteté de son Nom, bafoué par Israêl, qu’il va changer le coeur des membres de son peuple et les rassembler sur la terre d’Israël, en vue d’une existence prospère et heureuse.

3. Decouvertes

Au verset 6, Esdras se blâme lui-même et s’engage personnellement dans la responsabilité “corporative” du peuple d’Israël. C’est pour cela qu’il s’exprime à la première personne. Mais, du même coup, on a l’impression que la responsabilité personnelle de chaque membre du peuple, qui avait été fortement affirmée en Jérémie 31, 30 et en Ezéchiel 18, 20, est quelque peu atténuée en faveur d’une démarche collective du genre de ce que constate Isaïe, 60, 3.

Au verset 5, Esdras se “relève” d’une attitude de “prostré”, dont certains ont dit qu’elle tenait plus du théatre tragi-comjque que de la religion. D’autre part, on ne peut nier qu’il y ait une dimension dramatique dans la liturgie.

Qui sont les rescapés ou le reste des rescapés mentionnés au verset 8 ? On pense à la partie du petit peuple du royaume de ;Juda qui n’a pas été emmenée en exil. Il s’agit donc de gens pauvres qu ont subsisté sur place, vaille que vaille, pendant toute la durée de cet exil babylonien. Néanmoins, certains préfèrent, sous ce terme, désigner un groupe d’exilés croyants et pénitents, une sorte d’élite spirituelle qui s’est ainsi constituée.

Au verset 9, Esdras maintient, à juste titre, qu’en dépit des faveurs des rois de Perse, les Israélites rapatriés demeurent des esclaves. En effet, bien que de retour sur leur terre, ils n’y jouissent que de la liberté et de la responsabilité religieuses, sans y avoir aucune responsabilité politique. Ils s’y trouvent comme n’étant plus vraiment chez eux.

Au verset 7, le sentiment de culpabilité collective de ta nation est très vif. C’est l’un des traits, semble-t-il, de l’époque post-exilique. Voir Néhémie, 9, 32.

Au verset 5, Esdras prie à genoux. L’habitude était plutôt de prier debout, les mains tournées vers le Seigneur.

4. Prolongement

Nous ne trouvons plus guère de prière de ce genre dans le Nouveau Testament, sinon chez des pécheurs qui n’ont plus qu’à compter sur la miséricorde de Dieu ou celle de Jésus, tel le bon larron crucifié aux côtés de Jésus et qui lui demande de se souvenir de lui (Luc, 23, 42 - 43), ou encore le publicain de ta parabole du Pharisien et du publicain (Luc, 18, 13 - 14).

Ce qui nous est révélé, c’est qu’avec Jésus la miséricorde infinie et gratuite de Dieu nous rejoint, que nous sommes tous pécheurs et que, sans la grâce gratuite de Dieu, nous ne pouvons pas être sauvés (Romains 3, 22 - 24; Ephésiens, 2, 4 - 10). Ce qui nous est demandé, c’est de nous laisser simplement saisir par ce pardon, cette réconciliation, que Dieu nous propose par Jésus dans l’Esprit, et dont il a seul l’initiative (2 Corinthiens, 5, 19 - 21).

Prière

*Seigneur Jésus, en toute vérité, nous ne pouvons, de nous-mêmes, que prier le Père à la façon du Publicain de ta parabole évangélique, en le suppliant d’avoir pitité de nous, pécheurs, mais, depuis que tu nous as saisis dans la gratuité totale de ton salut, qui nous fait “fils” du Père avec toi et cohéritiers de ton Royaume, nous sommes rendus capables, dans la puissance de ton Esprit Saint, de prier avec toi, et comme toi, celui qui est ton Père et notre Père : aide-moi, sans me lasser, et sans me “banaliser”, à redire, du plus profond de moi-même : “Notre Père, …” AMEN.

24.09.2003.*

Évangile : Luc 9, 1-6

DE L’EVANGILE DE LUC

Texte

1 Ayant convoqué les Douze, il leur donna puissance et pouvoir sur tous les démons, et sur les maladies pour les guérir.
2 Et il les envoya proclamer le Royaume de Dieu et faire des guérisons.
3 Il leur dit : ” Ne prenez rien pour la route, ni bâton, ni besace, ni pain, ni argent ; n’ayez pas non plus chacun deux tuniques.
4 En quelque maison que vous entriez, demeurez-y, et partez de là.
5 Quant à ceux qui ne vous accueilleront pas, sortez de cette ville et secouez la poussière de vos pieds, en témoignage contre eux. “
6 Étant partis, ils passaient de village en village, annonçant la Bonne Nouvelle et faisant partout des guérisons.

Commentaire

1. Situation

Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.

Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.

Son Evangile se déroule en huit étapes :

  • un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
  • un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
  • la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
  • le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
  • le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
  • le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
  • le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
  • la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).

Nous continuons d’accompagner Jésus au cours de son ministère public en Galilée.

2. Message

Quand Jésus envoie les Douze en mission, il leur transmet sa propre puissance pour guérir les malades et chasser les esprits impurs.

Ainsi munis de sa force, Jésus leur demande de reproduire à l’identique sa propre mission de proclamation du Règne de Dieu et de manifestation de sa miséricorde.

Jésus les envoie démunis de tout moyen humain et sans la moindre stratégie. Ils ont à se présenter les mains nues, dépendant de l’hospitalité de qui voudra bien les accueillir, accueil cependant nécessaire à l’exercice de leur mission dans un endroit donné.

3. Decouvertes

Avec cet envoi des Douze en mission, commence la dernière et très importante étape du ministère de Jésus en Galilée, avant qu’il se mette en route vers Jérusalem.

Comme en Matthieu, 10, 10, mais à la différence de Marc, 6, 7 - 13, Jésus contraint les Douze à la plus extrême simplicité de moyens, en leur refusant de prendre bâton ou tunique de rechange. Pourquoi un tel dépouillement ? Sans doute pour signifier d’autant plus le défi et l’imminence du Règne de Dieu annoncé.

Dans cette version de Luc, Jésus ne leur demande pas de prêcher qu’il faut se repentir : qu’ils se concentrent sur la proclamation de la Bonne Nouvelle du Royaume, comme il le fait lui-même (voir Luc, 4, 43; 8, 1; 9, 11).

Cette mission des Douze ne semble pas être ici présentée comme le prototype de ce que sera la mission des disciples après l’Ascension. Luc nous paraît réserver un complément de directives en ce sens pour l’envoi, qu’il sera seul à nous relater, de 70 autres disciples par Jésus en mission (10, 1ss.).

4. Prolongement

Paul, de son côté, s’étend longuement, au moins à 4 ou 5 reprises dans ses lettres, sur les difficultés et le dénuement des missionnaires, même si l’on se rend compte par ailleurs qu’il gérait de près ses nombreux voyages apostoliques :

11 Jusqu’à l’heure présente, nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nus, maltraités et errants ;

12 nous nous épuisons à travailler de nos mains. On nous insulte et nous bénissons ; on nous persécute et nous l’endurons ;

13 on nous calomnie et nous consolons. Nous sommes devenus comme l’ordure du monde, jusqu’à présent l’universel rebut.

4 Au contraire, nous nous recommandons en tout comme des ministres de Dieu : par une grande constance dans les tribulations, dans les détresses, dans les angoisses,

5 sous les coups, dans les prisons, dans les désordres, dans les fatigues, dans les veilles, dans les jeûnes ;

6 par la pureté, par la science, par la patience, par la bonté, par un esprit saint, par une charité sans feinte,

7 par la parole de vérité, par la puissance de Dieu ; par les armes offensives et défensives de la justice ;

8 dans l’honneur et l’ignominie, dans la mauvaise et la bonne réputation ; tenus pour imposteurs, et pourtant véridiques ;

9 pour gens obscurs, nous pourtant si connus ; pour gens qui vont mourir, et nous voilà vivants ; pour gens qu’on châtie, mais sans les mettre à mort ;

10 pour tristes, nous qui sommes toujours joyeux ; pour pauvres, nous qui faisons tant de riches ; pour gens qui n’ont rien, nous qui possédons tout.

Prière

*Seigneur Jésus, tu attends de nous que notre mission soit la présence de ton ministère auprès des hommes et des femmes de notre temps, tu nous demandes d’abord de témoigner de ta Parole et de ton salut, par la puissance de notre conviction ainsi que par le rayonnement de notre foi et notre espérance, tu insistes toujours pour que, dans notre façon de rencontrer nos frères et soeurs, la Lumière de ta miséricorde, de ton pardon et de ta force de guérison se manifeste le plus clairement possible : aide-moi à être vraiment fidèle à cet envoi, en me remettant davantage à la force de ton Esprit Saint, dans la fidélité à ton message, et fais en sorte que mon activité apostolique soit uniquement un lieu qui permette au plus grand nombre de t’accueillir personnellement et directement, sans que jamais mon expression y crée le moindre obstacle. AMEN.

25.09.2002.*


La Bible commentée · Liturgie du jour