📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Qohélet 11, 1-10

DU LIVRE DE QOHELET

Texte

9 Réjouis-toi, jeune homme, dans ta jeunesse, sois heureux aux jours de ton adolescence, suis les voies de ton cœur et les désirs de tes yeux, mais sache que sur tout cela Dieu te fera venir en jugement.
10 Éloigne de ton cœur le chagrin, écarte de ta chair la souffrance, mais la jeunesse et l’âge des cheveux noirs sont vanité.
1 Et souviens-toi de ton Créateur aux jours de ton adolescence, avant que viennent les jours mauvais et qu’arrivent les années dont tu diras : ” Je ne les aime pas “;
2 avant que s’obscurcissent le soleil et la lumière, la lune et les étoiles, et que reviennent les nuages après la pluie;
3 au jour où tremblent les gardiens de la maison, où se courbent les hommes vigoureux, où les femmes, l’une après l’autre, cessent de moudre, où l’obscurité gagne celles qui regardent par la fenêtre.
4 Quand la porte est fermée sur la rue, quand tombe la voix du moulin, quand on se lève à la voix de l’oiseau, quand se taisent toutes les chansons.
5 Quand on redoute la montée et qu’on a des frayeurs en chemin. Et l’amandier est en fleur, et la sauterelle est pesante, et la câpre perd son goût. Tandis que l’homme s’en va vers sa maison d’éternité et les pleureurs tournent déjà dans la rue.
6 Avant que lâche le fil d’argent, que la coupe d’or se brise, que la jarre se casse à la fontaine, que la poulie se rompe au puits
7 et que la poussière retourne à la terre comme elle en est venue, et le souffle à Dieu qui l’a donné.
8 Vanité des vanités, dit Qohélet, tout est vanité.

Commentaire

1. Situation

Ce Livre, en forme de monologue, où s’exprime un personnage appelé le Qohélet (c’est-à-dire l’Enseignant ou le Rassembleur), et qui se présente comme ayant été roi d’Israël, semble avoir été écrit entre le 5ème et le 2ème siècle avant Jésus Christ. Il s’agit donc d’une composition tardive de l’Ancien Testament.

Son message, appremment plein de contradictions, contient cependant un fil conducteur. Qohélet présente le monde comme une réalité inchangeable, et peuplé d’hommes et de femmes qui sont totalement incapables de le comprendre et de le changer.

D’où la question de base : comment vivre pour tirer parti d’un tel monde ? La réponse de Qohélet est simple : se contenter de bien profiter du positif qui nous est donné, sans chercher davantage.

De façon difficile à comprendre, l’auteur, à travers ce message “négatif”, rend cependant hommage à Dieu, tout en intégrant un regard critique sur les limites et les contradictions de toute réflexion de sagesse, y compris la sienne.

2. Message

Cette page finale de Qohélet reprend d’abord la philosophie générale du Livre sur la vanité et l’inconsistance de toute situation humaine, avec l’invitation à tirer profit au mieux des occasions favorables que nous procure l’existence, comme, en particulier, le temps de la jeunesse.

Cependant, dans leur accueil des moments de satisfaction de leur vie, les hommes et femmes doivent se savoir face à Dieu, qui leur demandera des comptes. Le monde quasi bouché dans lequel nous sommes est le lieu de notre relation à Dieu, notre créateur.

Il en va de même de la fin de la vie humaine. Après une description très poétique et très réaliste des diminutions que la personne âgée connaît dans toutes les dimensions de sa vie humaine, Qohélet parle de la mort comme d’un retour aux éléments fondateurs de notre humanité, selon les récits de la création et de la chute aux chapitres 2 et 3 de la Genèse : la poussière de la terre et le souffle qui vient de Dieu.

3. Decouvertes

Dans ce passage Qohélet nous résume donc sa position : la vie a du bon et il faut en tirer profit, surtout lorsqu’on est jeune, mais sans oublier que cela ne durera pas et que Dieu, notre créateur, sera notre juge.

Rien ne nous est dit néanmoins selon quels critères ou règles de conduite ce jugement aura lieu. Qohélet se contente de nous en avertir, et, ce faisant, on a l’impression qu’il ne nous demande rien de plus que d’accueillir dans la vérité toute situation, telle qu’elle se présente.

Les versets 12, 2 - 5 sont généralement lus comme une description symbolique et métaphorique de la dégénérescence humaine : la vue diminue (12, 2), les membres tremblent (12, 3), le dos se courbe, les dents tombent, le regard s’éteint, les oreilles se ferment, la voix disparaît (12, 3 - 5). Le verset 12, 5 souligne, semble-t-il, le contraste entre la renaissance de la nature et la désintégration humaine.

Ces images demeurent au moins partiellement obscures et énigmatiques, probablement par volonté de l’auteur, et elles autorisent ainsi des interprétations différentes. Il est tout-à-fait clair, cependant, que les versets 12, 6 - 7 désignent la mort et renvoient à Genèse 2, 7 et 3, 19.

4. Prolongement

Notre foi en la résurrection de Jésus, qui nous sera donnée en partage, nous permet de relire Qohélet, en le dépassant dans l’achèvement apporté par Jésus le Christ :

13 Mais, possédant ce même esprit de foi, selon ce qui est écrit : J’ai cru, c’est pourquoi j’ai parlé, nous aussi, nous croyons, et c’est pourquoi nous parlons,

14 sachant que Celui qui a ressuscité le Seigneur Jésus nous ressuscitera nous aussi avec Jésus, et nous placera près de lui avec vous.

15 Car tout cela arrive à cause de vous, pour que la grâce, se multipliant, fasse abonder l’action de grâces chez un plus grand nombre, à la gloire de Dieu.

16 C’est pourquoi nous ne faiblissons pas. Au contraire, même si notre homme extérieur s’en va en ruine, notre homme intérieur se renouvelle de jour en jour.

17 Car la légère tribulation d’un instant nous prépare, jusqu’à l’excès, une masse éternelle de gloire,

18 à nous qui ne regardons pas aux choses visibles, mais aux invisibles ; les choses visibles en effet n’ont qu’un temps, les invisibles sont éternelles.

1 Nous savons en effet que si cette tente - notre maison terrestre - vient à être détruite, nous avons un édifice qui est l’œuvre de Dieu, une maison éternelle qui n’est pas faite de main d’homme, dans les cieux.

Prière

*Seigneur Jésus, tu es venu, nous as tu déclaré, pour que nous ayons la vie et la vie en abondance, et cette vie est celle de ta résurrection partagée, et déjà inaugurée, dans notre existence de chaque jour, dans la transfiguration qu’y opère ton Esprit Saint : aide-moi à accueillir cette puissance de vie, qui est toute faite de vérité et d’amour miséricordieux, et à la laisser s’epanouir en moi de façon à ce qu’elle porte des fruits qui temoignent visiblement de la plénitude que tu offres à tout homme et à toute femme qui acceptent de te reconnaître comme Seigneur, et de te suivre en disciples. AMEN.

28.09.2002.*

Évangile : Luc 9, 43-45

DE L’EVANGILE DE LUC

Texte

43 Et tous étaient frappés de la grandeur de Dieu. Comme tous étaient étonnés de tout ce qu’il faisait, il dit à ses disciples :
44 ” Vous, mettez-vous bien dans les oreilles les paroles que voici : le Fils de l’homme va être livré aux mains des hommes. “
45 Mais ils ne comprenaient pas cette parole ; elle leur demeurait voilée pour qu’ils n’en saisissent pas le sens, et ils craignaient de l’interroger sur cette parole.

Commentaire

1. Situation

Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.

Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.

Son Evangile se déroule en huit étapes :

  • un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
  • un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
  • la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
  • le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
  • le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
  • le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
  • le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
  • la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).

Nous continuons d’accompagner Jésus qui se trouve maintenant presqu’au terme de son ministère public en Galilée.

2. Message

Suite à la réponse de Pierre à sa question “Pour vous qui suis-je ?”, réponse proclamant qu’il est le Messie de Dieu, Jésus avait enjoint le silence sur ce point à ses disciples, craignant qu’on en restât à ce sujet sur une conception courante du Messie royal, terrestre, triomphant de tous les ennemis d’Israël et rétablissant le trône historique de David.

Et il leur avait expliqué cette consigne de silence en leur annonçant pour la première fois son destin de passion, de mort et de résurrection, selon une autre définition du Messie, celle du Serviteur de Dieu obéissant à sa mission de révélation et d’achèvement du dessein de Dieu jusqu’au rejet et à la mort, mais dans la confiance et la conviction qu’en tout cela la cause du Règne de Dieu serait manifestée.

Depuis lors, il s’était montré transfiguré sur la montagne au cours d’une vision-révélation pour ses trois disciples les plus proches, Pierre, Jean et Jacques, de la gloire qui lui était réservée à travers ce destin qu’ils ne comprenaient pas, puis avait guéri un jeune possédé épileptique, suscitant autour de lui cet étonnement dont parle le premier verset de notre page de ce jour.

Cependant, ce n’est pas en vue d’une telle manifestation de la grandeur de Dieu et de sa propre puissance que Jésus a été envoyé en mission : d’où sa deuxième annonce de son destin pascal, moins explicite et plus sobre que la première, que nous lisons dans notre page, annonce dont il nous est dit immédiatement qu’elle n’est pas davantage comprise de ses disciples auxquels il s’adressait ainsi, disciples qui, d’ailleurs pensent à tout autre chose, puisque la suite du texte nous indique qu’ils s’interrogeaient mentalement, se demandant quel était parmi eux celui qui était le plus grand.

3. Decouvertes

Quand on pense à ce que les trois disciples témoins de la Transfigutation de Jésus ont connu comme expérience unique, qu’on les voit ensuite, le lendemain (et non le jour même, comme dans Marc et Matthieu, ce qui, ici, les inclut dans la scène révélant l’incapacité de tous), être aussi impuissants que les autres pour chasser un démon, puis ne pas oser questionner Jésus lorsqu’ils ne comprennent pas la signification de sa seconde annonce de sa passion, on mesure tout le travail qui reste à faire à Jésus pour leur formation.

En effet, le contraste est énorme entre ce que leur déclare Jésus sur son destin, ce qui devrait les conduire à une réflexion profonde, et leur incompréhension, tout autant que leur frivolité, dans la mesure où ils rêvent de promotion et veulent même, comme le dit Jean, empêcher tout non-membre de leur groupe autour de Jésus de parler ou d’agir au nom de Jésus, ou encore proposent de faire descendre le feu du ciel sur un village de Samarie qui refuse de recevoir Jésus.

Ainsi Luc nous prépare-t-il à accompagner Jésus pendant les quelque 10 chapitres suivants de son Evangile qui nous décrivent la montée de Jésus vers Jérusalem, période pendant laquelle il va s’attacher à former ses disciples, mais sans parvenir à un grand résultat, car ce n’est qu’après la résurrection de leur Maître et la réception de son Esprit Saint qu’ils comprendront.

4. Prolongement

Le mystère de Jésus, la dimension paradoxale de sa révélation, de sa mission, de son Heure d’entrée dans la gloire, demeurent pour nous le coeur de sa Bonne Nouvelle, et donnent sens à notre appel à vivre de sa vie et de son mystère, à la condition que ce mystère de “kénose” qui nous ouvre à la réaliré de Dieu , nous surprenne toujours dans sa nouveauté et sa dimension de dépassement radical de toutes nos attentes, comme Paul l’a bien perçu :

21 Puisqu’en en effet le monde, par le moyen de la sagesse, n’a pas reconnu Dieu dans la sagesse de Dieu, c’est par la folie du message qu’il a plu à Dieu de sauver les croyants.

22 Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse,

23 nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens,

24 mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu.

25 Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

1 Pour moi, quand je suis venu chez vous, frères, je ne suis pas venu vous annoncer le mystère de Dieu avec le prestige de la parole ou de la sagesse.

2 Non, je n’ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ, et Jésus Christ crucifié.

3 Moi-même, je me suis présenté à vous faible, craintif et tout tremblant,

4 et ma parole et mon message n’avaient rien des discours persuasifs de la sagesse ; c’était une démonstration d’Esprit et de puissance,

5 pour que votre foi reposât, non sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu.

6 Pourtant, c’est bien de sagesse que nous parlons parmi les parfaits, mais non d’une sagesse de ce monde ni des princes de ce monde, voués à la destruction.

7 Ce dont nous parlons, au contraire, c’est d’une sagesse de Dieu, mystérieuse, demeurée cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a par avance destinée pour notre gloire,

8 celle qu’aucun des princes de ce monde n’a connue - s’ils l’avaient connue, en effet, ils n’auraient pas crucifié le Seigneur de la Gloire -

9 mais, selon qu’il est écrit, nous annonçons ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l’aiment.

10 Car c’est à nous que Dieu l’a révélé par l’Esprit ; l’Esprit en effet sonde tout, jusqu’aux profondeurs de Dieu.

Prière

*Seigneur Jésus, tu nous demandes d’être porteurs, révélateurs et témoins, par notre manière de vivre, de la “folie” de ton message et de ton engagement de dépossession, d’abaissement, de pauvreté, toutes attitudes en lesquelles Dieu nous manifeste, par toi, sa capacité d’amour et de don gratuit total, qui nous fait découvrir sa gloire dans sa dimension de transcendance absolue : aide-moi, aide tous mes frères et soeurs, à vivre cette mission réellement “prophétique” dans le champ des réalités du monde où nous nous trouvons, et dans lesquelles, de ce fait, tu nous envoies. AMEN.

27.09.2003.*


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