📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Qohélet 3, 1-14

DU LIVRE DE QOHELET

Texte

1 Il y a un temps pour tout, un temps pour toute chose sous les cieux:
2 un temps pour naître, et un temps pour mourir; un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté;
3 un temps pour tuer, et un temps pour guérir; un temps pour abattre, et un temps pour bâtir;
4 un temps pour pleurer, et un temps pour rire; un temps pour se lamenter, et un temps pour danser;
5 un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres; un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements;
6 un temps pour chercher, et un temps pour perdre; un temps pour garder, et un temps pour jeter;
7 un temps pour déchirer, et un temps pour coudre; un temps pour se taire, et un temps pour parler;
8 un temps pour aimer, et un temps pour haïr; un temps pour la guerre, et un temps pour la paix.
9 Quel avantage celui qui travaille retire-t-il de sa peine?
10 J’ai vu à quelle occupation Dieu soumet les fils de l’homme.
11 Il fait toute chose bonne en son temps; même il a mis dans leur coeur la pensée de l’éternité, bien que l’homme ne puisse pas saisir l’oeuvre que Dieu fait, du commencement jusqu’à la fin.
12 J’ai reconnu qu’il n’y a de bonheur pour eux qu’à se réjouir et à se donner du bien-être pendant leur vie;
13 mais que, si un homme mange et boit et jouit du bien-être au milieu de tout son travail, c’est là un don de Dieu.
14 J’ai reconnu que tout ce que Dieu fait durera toujours, qu’il n’y a rien à y ajouter et rien à en retrancher, et que Dieu agit ainsi afin qu’on le craigne.

Commentaire

1. Situation

Ce Livre, en forme de monologue, où s’exprime un personnage appelé le Qohélet (c’est-à-dire l’Enseignant ou le Rassembleur), et qui se présente comme ayant été roi d’Israël, semble avoir été écrit entre le 5ème et le 2ème siècle avant Jésus Christ. Il s’agit donc d’une composition tardive de l’Ancien Testament.

Son message, appremment plein de contradictions, contient cependant un fil conducteur. Qohélet présente le monde comme une réalité inchangeable, et peuplé d’hommes et de femmes qui sont totalement incapables de le comprendre et de le changer.

D’où la question de base : comment vivre pour tirer parti d’un tel monde ? La réponse de Qohélet est simple : se contenter de bien profiter du positif qui nous est donné, sans chercher davantage.

De façon difficile à comprendre, l’auteur, à travers ce message “négatif”, rend cependant hommage à Dieu, tout en intégrant un regard critique sur les limites et les contradictions de toute réflexion de sagesse, y compris la sienne.

2. Message

L’auteur réfléchit sur l’alternance des événements et actions contradictoires qui construisent l’histoire, et en conclut que les hommes ne sont pas à même de déchiffrer le but que Dieu poursuit, Dieu, dont l’auteur déclare néanmoins que tout ce qu’il fait convient à son temps.

3. Decouvertes

Qohélet retourne ici à la question qu’il a déjà développée en 1, 3 - 11, où il avait décrit un monde imperméable, étanche à tout effort humain, montre que si les générations humaines passent, la nature continue de se manifester au rythme de ses cycles réguliers, quotidiens ou saisonniers. C’est dire qu’il n’existe ni progrès ni changement.

Les versets poétiques 2 - 8 illustrent le verset 1 (il y a un temps pour tout ce qui passe et disparaît) et préparent le verset 11 où il nous est affirmé que tout ce que Dieu fait convient à son temps.

L’on peut tout aussi bien penser que le poème nous invite à nous adapter au moment présent que nous vivons, aussi bien qu’à faire preuve de résignation face à la situation.

Il n’en demeure pas moins que l’auteur se pose la question de ce que l’homme va récolter de l’effort qu’il fait. Sa réponse est que Dieu a assigné aux hommes une tâche à accomplir, une capacité de regard vers le passé et l’avenir, sans qu’il puisse pour autant comprendre le plan de Dieu.

Il ne reste plus à l’homme (versets 14 - 15) qu’à profiter des bons moments qui lui sont donnés par Dieu, en vivant cependant sous la crainte de Dieu, justifiée par l’incapacité qu’a l’homme de changer quoi que ce soit au monde intangible dans lequel il se trouve.

4. Prolongement

Il est remarquable que Qohelet semble ignorer toute la dynamique historique du salut de Dieu qui se déroule dans le cheminement et l’engagement d’hommes qu’il a appelés depuis Abraham, tradition que Jésus a portée à son achèvement dans sa mission, sa mort et sa résurrection. Si bien que désormais nous pouvons affirmer que nous sommes à la “fin des temps”, dans le “déja-là” du “pas encore”, ce que Paul nous présente à plusieurs reprises (1 Cor, 7; Rom. 13; Colo 3; 1) ainsi que Jean (1 Jean 3). 1 Corinthiens

7.29 Voici ce que je dis, frères, c’est que le temps est court; que désormais ceux qui ont des femmes soient comme n’en ayant pas,

7.30 ceux qui pleurent comme ne pleurant pas, ceux qui se réjouissent comme ne se réjouissant pas, ceux qui achètent comme ne possédant pas,

7.31 et ceux qui usent du monde comme n’en usant pas, car la figure de ce monde passe.

Romains

13.10 L’amour ne fait point de mal au prochain: l’amour est donc l’accomplissement de la loi.

13.11 Cela importe d’autant plus que vous savez en quel temps nous sommes: c’est l’heure de vous réveiller enfin du sommeil, car maintenant le salut est plus près de nous que lorsque nous avons cru.

13.12 La nuit est avancée, le jour approche. Dépouillons-nous donc des oeuvres des ténèbres, et revêtons les armes de la lumière.

13.13 Marchons honnêtement, comme en plein jour, loin des excès et de l’ivrognerie, de la luxure et de l’impudicité, des querelles et des jalousies.

13.14 Mais revêtez-vous du Seigneur Jésus Christ, et n’ayez pas soin de la chair pour en satisfaire les convoitises.

Colossiens

3.1 Si donc vous êtes ressuscités avec Christ, cherchez les choses d’en haut, où Christ est assis à la droite de Dieu.

3.2 Affectionnez-vous aux choses d’en haut, et non à celles qui sont sur la terre.

3.3 Car vous êtes morts, et votre vie est cachée avec Christ en Dieu.

3.4 Quand Christ, votre vie, paraîtra, alors vous paraîtrez aussi avec lui dans la gloire

1 Jean

3.2 Bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, et ce que nous serons n’a pas encore été manifesté; mais nous savons que, lorsque cela sera manifesté, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est.

Notre situation est “dans le monde” sans “être du monde”, tout en sachant que Dieu a envoyé Jésus dans le monde pour que le monde soit sauvé et parvienne à la connaissance de la vérité :. (Jean 3 et 17; 1 Timothée).

Nous devons vivre l’actualisation, dans l’histoire des hommes de notre temps, de la fin des temps inaugurée par Jésus, et que chaque génération se doit d’intégrer et de ré-exprimer à sa manière au coeur d’une histoire des hommes et de ses contradictions, d’une part, ainsi qu’au fil des rythmes de la nature et de la créarion.

Prière

*Seigneur Jésus, .toi qui as rencontré les nombreux obstacles mis sur ton chemin par tous ceux qui, de toutes leurs forces, résistaient aux changement radicaux que tu proposais : apprends-moi à toujours aller de l’avant dans l’accueil des avatars de l’histoire des hommes et des femmes de ce monde, et le poids des limites des rythmes et des cycles de l’espace du cosmos que nous occupons, de façon à toujours m’adapter au présent de chaque moment et de chaque situation, pour l’interpeller au nom de ta Bonne Nouvelle et de ton action dans l’Esprit Saint que tu nous donnes. AMEN.

24.09.2004.*

Évangile : Luc 9, 18-22

DE L’EVANGILE DE LUC

Texte

18 Et il advint, comme il était à prier, seul, n’ayant avec lui que les disciples, qu’il les interrogea en disant : “Qui suis-je, au dire des foules ?“
19 Ils répondirent : ” Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des anciens prophètes est ressuscité. ” -
20 ” Mais pour vous, leur dit-il, qui suis-je ? ” Pierre répondit : ” Le Christ de Dieu. “
21 Mais lui leur enjoignit et prescrivit de ne le dire à personne.
22 ” Le Fils de l’homme, dit-il, doit souffrir beaucoup, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, le troisième jour, ressusciter. “

Commentaire

1. Situation

Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.

Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.

Son Evangile se déroule en huit étapes :

  • un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
  • un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
  • la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
  • le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
  • le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
  • le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
  • le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
  • la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).

Nous continuons d’accompagner Jésus qui se trouve maintenant presqu’au terme de son ministère public en Galilée.

2. Message

A chaque moment important du parcours missionnaire de Jésus, Luc nous le montre en prière : par exemple, au moment du choix des Douze (6, 12 - 13), ou au moment de la transfiguration (9, 29).

La question de fond qu’il pose à ses disciples va le conduire à sa propre définition, totalement nouvelle, et donc inattendue, du Messie qu’il est, définition qui marque un tournant dans son ministère, dans les 4 Evangiles.

Après avoir fait l’inventaire des différentes identifications qu’on propose de lui, soit suite au meurtre de Jean Baptiste, soit selon les annonces du chapitre 3 du Livre de Malachie concernant le retour d’Elie à la fin des temps, ou du chapitre 18 du Deutéronome à propos de la venue d’un futur prophète “comme Moïse”, Jésus demande aux siens de se prononcer, à partir de ce qu’ils ont découvert de lui à vivre en sa proximité. Ce que fait Pierre au nom de tous.

Si Jésus exige ensuite d’eux le silence, c’est qu’il ne veut aucun malentendu sur son rôle de Messie, qu’il identifie clairement à celui du Serviteur souffrant que Dieu glorifiera. On ne pourra vraiment le proclamer Messie sans équivoque qu’après sa passion, sa mort et sa résurrection, qu’il annonce ici pour le première fois.

3. Decouvertes

Quand les gens de la foule identifient Jésus, non seulement ils ne le reconnaissent pas tel qu’il est dans son originalité unique, mais ils tiennent à le situer uniquement dans les limites de leur attente, se refusant à tout dépassement au-delà de leurs idées préconçues.

Bien que ce que ces gens pensent de Jésus ne lui soit pas hostile, comme la position des chefs du peuple, en 11, 14, qui identifient Jésus à Béelzéboul, ces gens de la foule, dont on rapporte ici l’opinion, ne semblent pas chercher à entrer dans les perspectives que Jésus leur ouvre par son ministère.

Si la réponse de Pierre est exacte, le contenu qu’y met Jésus est différent de ce qu’on lui donne en Israël. D’où la consigne de silence que reçoivent les disciples.

En annonçant sa passion, sa mort et sa résurrection, Jésus fait comprendre que son passage par ce destin conduira à la manifestation de sa gloire et à l’authentification par Dieu de sa mission. Nous sommes ici au coeur du message de notre foi chrétienne (voir 1 Corinthiens, 15, 3 - 4).

4. Prolongement

Paul a bien mesuré la nouveauté stupéfiante de cette annonce d’un Messie crucifié-ressuscité pour tous les hommes et toutes les femmes de son époque :

22 Alors que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse,

23 nous proclamons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens,

24 mais pour ceux qui sont appelés, Juifs et Grecs, c’est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu.

25 Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes.

Cela le conduira à faire sienne une hymne ancienne, qui ouvre au mystère total du Christ Jésus :

5 Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus :

6 Lui, de condition divine, ne retient pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.

7 Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme,

8 il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix !

9 Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom,

10 pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers,

11 et que toute langue proclame, de Jésus Christ, qu’il est SEIGNEUR, à la gloire de Dieu le Père.

Prière

*Seigneur Jésus, nous sommes peut-être souvent tentés, nous aussi, de te concevoir ou de t’identifier en partant de nous, c’est-à-dire de ce que nous souhaitons que tu sois pour nous, et non pas à partir de la dimension inconcevable et souffrante de ta mission, que tu accomplis comme un ministère d’humble service de miséricorde et de vérité en toutes circonstances, qui te conduira au rejet total de la croix, dont ta résurrection manifestera le mystère insondable et divin de ton abaissement : ouvre sans cesse de nouveau mon coeur, et mon être tout entier, à tout ce que ta Parole et tous tes comportements d’homme nous font connaître de toi, donne-moi la capacité de te découvrir vraiment tel que tu t’es montré dans toutes tes démarches qui sont autant de gestes et d’actions révélant Dieu au milieu de nous. AMEN.

27.09.2002.*


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