📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Job 19, 21-27

DU LIVRE DE JOB

Texte

21 Pitié, pitié pour moi, ô vous mes amis! car c’est la main de Dieu qui m’a frappé.
22 Pourquoi vous acharner sur moi comme Dieu lui-même, sans vous rassasier de ma chair ?
23 Oh! je voudrais qu’on écrive mes paroles, qu’elles soient gravées en une inscription,
24 avec un ciseau de fer et du plomb, sculptées dans le roc pour toujours!
25 Je sais, moi, que mon Défenseur est vivant, que lui, le dernier, se lèvera sur la poussière.
26 Une fois qu’ils m’auront arraché cette peau qui est mienne, hors de ma chair, je verrai Dieu.
27 Celui que je verrai sera pour moi, celui que mes yeux regarderont ne sera pas un étranger. Et mes reins en moi se consument.

Commentaire

1. Situation

Le Livre de Job nous offre successivement, si l’on s’en tient au contenu : un récit en prose des malheurs qui arrivent à Job (1 - 2), un débat, en forme de poème, entre Job et trois de ses amis, sur Dieu, l’homme, le mal et le malheur (3 - 31), le discours, encore en forme de poème, d’un nouvel intervenant inattendu, Elihu (32 - 37), les discours-réponses de Dieu, toujours en forme de poème (38 - 42, 6), un épilogue en prose nous décrivant la restauration de Job en tous ses biens (42, 7 - 17).

Un aspect significatif de ce Livre est justement cette utilisation d’un cadre en prose, du genre conte populaire, pour encadrer un débat poétique sur la sagesse. Cette pratique, largement employée dans le Proche-Orient ancien, permet aux auteurs de situer la discussion selon les données d’un cas concret, ainsi présenté on ne peut plus clairement.

Parmi les passages en prose, remarquons 3 introductions distinguant les 3 épisodes du conflit : - 1, 1 - 5, ouvrant le 1er (Yahvé envoie les malheurs sur Job : 1, 1 - 2, 10), - 2, 11 - 13, ouvrant le 2ème (dans le dialogue avec ses 3 amis, Job lance un défi à Dieu : 2, 11 - 31, 40), - 32, 1 - 5, ouvrant le 3ème (Job est réprimandé au nom de Dieu, d’abord indirectement par Elihu, puis directement par Yahvé lui-même : 32, 1 - 42, 17). A noter qu’au chapitre 28, un poème particulier, montrant que Dieu seul conduit à la sagesse, interrompt le dernier discours de Job.

Ce conflit entre Job et son Dieu, rapporté par le Livre, permet de mettre en parallèle différentes réponses au problème du mal. La position de Job, qui, d’un bout à l’autre du débat, affirme et maintient son innocence, progresse cependant au niveau de sa réaction, depuis son souhait initial de la mort jusqu’à son appel pressant à une confrontation de type judiciaire entre Dieu et lui, faisant intervenir un arbitre ou un rédempteur, qui ne serait autre que Dieu, rendant la justice entre lui-même et Job.

L’auteur de ce Livre veut nous faire découvrir que Dieu peut avoir d’autres motifs que simplement d’envoyer le bonheur comme récompense ou le malheur comme châtiment, selon ce que pensent les amis de Job. Si, dans ce Livre, Job a raison contre ses amis en défendant son innocence, il n’a pas pour autant raison contre Dieu, dont il ne peut rien exiger, tout en affirmant son intégrité et en s’interrogeant sur son malheur. Son innocence ne lui donne aucun droit sur Dieu et face à Dieu, qui ne saurait être considéré comme un interlocuteur sur le même plan que nous.

On pense généralement que ce Livre a été écrit après le retour de l’exil à Babylone. Cependant, certains le jugent plus ancien, et d’autres y distinguent des additions plus tardives. Si l’on n’y trouve aucune allusion d’ordre historique, signalons qu’Ezéchiel mentionne 3 figures légendaires du passé, Noé, Danel et Job (Ezéchiel, 14, 13 - 14).

2. Message

Job, qui déclare que c’est Dieu qui l’a frappé et s’acharne contre lui, reproche à ses amis d’en faire autant au lieu d’avoir pitié de lui.

Cela ne l’empêche pas d’affirmer sa ferme espérance d’être reconnu juste, qu’il exprime en des paroles qu’il voudrait à jamais indélébiles.

Dieu ne pourra pas finalement ne pas lui rendre justice. Et de ce dernier mot de Dieu, Job veut en faire l’expérience dans une révélation que son Sauveur et Libérateur lui fera de lui-même, en ne se détournant pas de lui.

Job espère bien faire de son vivant cette expérience de l’intervention de Dieu venant proclamer son innocence.

3. Decouvertes

Job veut que ses mots soient conservés comme un témoignage perpétuel de son innocence.

Dans la tradition d’Israël, le Défenseur ou Libérateur était le plus proche parent de sexe masculin chargé de faire respecter les droits d’un membre blessé de la famille (Nombres, 35, 19; Deutéronome, 19, 6; Ruth, 4, 4 - 6).

Il est difficile de préciser, de façon claire et définitive, le sens exact des versets 25 - 27. Trois hypothèses se dégagent : - un Défenseur céleste se lèvera en sa faveur après sa mort, - Un intervenant céleste lui permettra, même après sa mort, d’être témoin de son bon droit, - Job souhaite voir son bon droit reconnu avant sa mort.

Cependant, quoi qu’il en soit, Job maintient que seule une rencontre avec Dieu pourra lui donner satisfaction. Il demande donc audience au Seigneur.

4. Prolongement

Quelqu’un a écrit : “En Christ, Dieu s’est fait Job” (Olivier Clément).

Un désespoir semblable semble avoir été exprimé, face à Dieu, par Jésus agonisant sur sa croix.

Qu’il proclame son abandon par Dieu avec le Psaume 22, selon les Evangiles de Matthieu et de Marc, qu’il se remette entre les mains de Dieu avec le Psaume 31, selon l’Evangile de Luc, ou qu’il crie sa soif de Dieu avec le Psaume 63, selon l’Evangile de Jean, dans chacun de ces 3 psaumes se trouve l’expression de confiance : “Tu es mon Dieu”.

Jésus, mourant au bord du désespoir, maintient donc sa confiance absolue en Dieu. C’est d’ailleurs ce qu’il avait déclaré lui-même à ses disciples, à la fin de son dernier repas, très peu de temps avant son arrestation :

32 Voici venir l’heure - et elle est venue - où vous serez dispersés chacun de votre côté et me laisserez seul. Mais je ne suis pas seul : le Père est avec moi.

33 Je vous ai dit ces choses, pour que vous ayez la paix en moi. Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J’ai vaincu le monde. “

Prière

*Seigneur Jésus, lors de ton passage au Père en ta mort sur la croix, tu lui as crié : “c’est toi mon Dieu ”, nous indiquant ainsi que, quelle que soit l’adversité rencontrée, nous pouvons toujours être sûrs que Dieu est avec nous, a condition que nous demeurions tournes vers lui, ouverts à son action, sans nous replier sur nous-mêmes : donne-moi de ne jamais douter que, ressuscité des morts, tu es avec moi dans toutes les situations que je traverse, même si tu me parais invisible au cœur d’une nuit profonde, aide-moi, dans la force de ton Esprit Saint, à rester accroche à toi dans la confiance, et l’espérance, fondées sur la conviction inébranlable que toi seul es mon sauveur. AMEN.

03.10.2002.*

Évangile : Luc 10, 1-12

DE L’EVANGILE DE LUC

Texte

1 Après cela, le Seigneur désigna soixante-douze autres et les envoya deux par deux en avant de lui dans toute ville et tout endroit où lui-même devait aller.
2 Et il leur disait : ” La moisson est abondante, mais les ouvriers peu nombreux ; priez donc le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson.
3 Allez ! Voici que je vous envoie comme des agneaux au milieu de loups.
4 N’emportez pas de bourse, pas de besace, pas de sandales, et ne saluez personne en chemin.
5 En quelque maison que vous entriez, dites d’abord : “Paix à cette maison ! “
6 Et s’il y a là un fils de paix, votre paix ira reposer sur lui ; sinon, elle vous reviendra.
7 Demeurez dans cette maison-là, mangeant et buvant ce qu’il y aura chez eux ; car l’ouvrier mérite son salaire. Ne passez pas de maison en maison.
8 Et en toute ville où vous entrez et où l’on vous accueille, mangez ce qu’on vous sert ;
9 guérissez ses malades et dites aux gens : “Le Royaume de Dieu est tout proche de vous. “
10 Mais en quelque ville que vous entriez, si l’on ne vous accueille pas, sortez sur ses places et dites :
11 “Même la poussière de votre ville qui s’est collée à nos pieds, nous l’essuyons pour vous la laisser. Pourtant, sachez-le, le Royaume de Dieu est tout proche. “
12 Je vous dis que pour Sodome, en ce Jour-là, il y aura moins de rigueur que pour cette ville-là.

Commentaire

1. Situation

Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.

Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.

Son Evangile se déroule en huit étapes :

  • un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
  • un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
  • la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
  • le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
  • le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
  • le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
  • le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
  • la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).

Situé dans la 1ère série d’instructions (9, 51 - 13, 21) que donne Jésus à ses disciples, alors qu’il a pris résolument le chemin de Jérusalem, dont le récit forme le 2ème, et long, épisode de la mission de Jésus, cet enseignement sur la mission occupe, de fait, les 24 premiers versets de ce chapitre 10.

Luc nous offre ici sa plus longue méditation sur la mission de Jésus et sa continuation dans la mission de l’Eglise, enseignement à comparer avec d’autres sections plus courtes que nous trouvons dans son Evangile : en 9, 1 - 6; 22, 35 - 38; 24, 44 - 47.

L’accent se porte moins sur la mission réelle que Jésus confie à ses disciples que sur des réflexions sur le sens de cet engagement missionnaire, avec son lot de joies et de souffrances. Notre page constitue la première partie de cet enseignement. Elle se poursuivra par un jugement de Jésus à l’encontre de ceux qui refusent de l’écouter, tout en définissant l’enjeu important d’une telle écoute (10, 13 - 16), et se terminera par le compte-rendu de mission des 72 disciples, qui permettra à Jésus d’ajouter quelques remarques supplémentaires sur la situation profonde des disciples dans le plan de Dieu.

2. Message

Luc est le seul à nous rapporter cet envoi en mission des 72 disciples, en plus des Douze qui avaient déjà été envoyés (9, 3 - 5). Ces 72 correspondent aux 72 nations du monde, telles qu’elles sont répertoriées au Livre de la Genèse (10, 2 - 31).

Le but de l’Evangéliste semble bien d’enraciner la mission universelle de l’Eglise d’après la résurrection dans le ministère même de Jésus. En effet, si les disciples sont ici chargés, en quelque sorte, de préparer le passage de Jésus lui-même, les Actes des Apôtres présentent toujours la mission des disciples comme la mission de Jésus, qui agit à travers eux par son Esprit. Avant comme après Pâques, c’est la mission de Jésus qui est inaugurée, puis continuée.

L’envoi des disciples deux par deux ne s’explique pas seulement par le support mutuel qu’ils peuvent se donner : c’est en même temps une authentification vivante et permanente de la vérité de leur témoignage, en application du Deutéronome, 9, 15, et l’exemple tout aussi vivant, et manifesté, de la paix qu’ils annoncent et transmettent parce qu’ils en vivent de façon ouverte et transparente.

Les Actes des Apôtres nous montrent Paul et Barnabé travaillant ensemble dans le première grande mission aux païens (Actes, 13), puis Paul continuera avec Silas (Actes, 15, 36 - 40). Cela signifie également que c’est l’Eglise qui évangélise, et non pas des hommes, si doués soient-ils, à partir d’eux mêmes.

Paul, saisi directement par Jésus sur la route de Damas (Actes, 9), se laisse envoyer en mission par l’Eglise d’Antioche, à laquelle il rendra compte (Actes, 13, 1 - 3 et 14, 27 - 28).

Les consignes de Jésus visent d’abord un comportement, qui est à la fois un risque et un message indirect :

  • tout en affrontant les dangers, ils annoncent la réconciliation définitive de la fin des temps (agneaux envoyés au milieu des loups : voir à ce sujet Isaïe, 11, 6 et 65, 25),
  • l’urgence du message est telle qu’ils n’ont pas de temps à perdre en salutations interminables, tout en témoignant, par leur sobriété, d’une dimension de la paix, qui est “autre” et “vient” d’ailleurs,
  • au delà de la politesse des souhaits de paix échangés selon l’usage, les disciples sont appelés à communiquer réellement cette paix .messianique, celle que révèle l’Evangile de l’Enfance du Christ (1, 79 et 2, 14),
  • en se laissant accueillir dans la première maison visitée, sans aller chercher mieux ailleurs, ils attestent de l’urgence première de la mission et de son accomplissement dans la rencontre et la convivialité humaines.

Viennent ensuite le consignes concernant la proclamation du message : tout simplement répéter le message même de Jésus, c’est-à-dire annoncer la Bonne Nouvelle du Règne de Dieu, car c’est bien pour cela que Jésus s’est dit être envoyé (4, 43). Ce message est si important qu’il faut le proclamer comme Parole laissée à ceux qui refusent de les accueillir, et avec lesquels ils doivent rompre totalement, jusqu’à ne pas emporter la poussière de leur ville qui pourrait coller à leurs sandales.

A partir de là, Jésus va développer ce qui est en cause dans le rejet ou l’hostilité que les disciples rencontreront à leur tour, comme cela est présentement le cas pour lui (versets 12 - 16), sans pour autant que leur mission soit un échec, puisqu’elle manifestera l’efficacité victorieuse de l’autorité de Jésus, autorité qu’il a transmise à ses disciples (versets 17 - 20).

3. Decouvertes

La mission des 72 disciples indique clairement que la mission n’est pas réservée aux Douze, et que tous ceux qui sont envoyés disposent de l’autorité de Jésus.

Dans les Actes des Apôtres, la première prédication aux païens, bien qu’inaugurée par Pierre (Actes, 10, 44 - 48), sera concrètement lancée sur le terrain à l’initiative de chrétiens Juifs de langue grecque dispersés par la persécution qui avait suivi la mort d’Etienne (Actes, 11, 20 - 21). Paul sera appelé, indépendamment des Douze, comme Apôtre (Actes, 9, 15 -16 et Galates, 1, 15 - 20; 2, 7 - 8).

Au verset 7, l’expression “l’ouvrier mérite salaire”, a été reprise par Paul dans ses lettres, comme une loi de la mission, bien que, dans son cas particulier, il n’ait jamais voulu en bénéficier, tenant à travailler de ses mains (TOB, Luc, 10, 7, note “e”).

4. Prolongement

A nous de jouer aujourd’hui.

Tout disciple est envoyé comme ouvrier à la moisson (verset 2), est appelé à devenir apôtre, à transmettre ce qu’il a reçu, à rayonner visiblement l’image de Jésus qu’il est devenu, et à en rendre compte par une Parole qui est annonce de l’Evangile (1 Pierre, 3, 15 - 16).

Jésus n’a pas hésité à nous dire qu’avec la force de son Esprit Saint nous serions aussi efficaces que lui : en sommes-nous persuadés ? Relisons les beaux textes de Jean, 14, 12 - 14; 14, 26; 15, 26 - 27 et 15, 16.

Prière

*Seigneur Jésus, tu nous appelles, et, quasi simultanément, tu nous envoies, poursuivre ta mission accomplie une fois pour toutes, mais en la rendant présente aux hommes ee femmes de notre temps, et dans les endroits où nous vivons, car tu nous demandes de faire de notre vie le “lieu” de ta présence visible et agissante, par ton Esprit Saint, dans notre monde d’aujourd’hui : donne-moi de me laisser sans cesse saisir de nouveau par toi, et envoyer réaliser la mission dont tu me charges, là où je me trouve, selon la spécificité de mon appel à te suivre. AMEN.

02.10.2003.*


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