📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Job 9, 1-16
DU LIVRE DE JOB
Texte
1 Job prit la parole et dit:
2 Je sais bien qu’il en est ainsi; Comment l’homme serait-il juste devant Dieu?
3 S’il voulait contester avec lui, Sur mille choses il ne pourrait répondre à une seule.
4 A lui la sagesse et la toute-puissance: Qui lui résisterait impunément?
5 Il transporte soudain les montagnes, Il les renverse dans sa colère.
6 Il secoue la terre sur sa base, Et ses colonnes sont ébranlées.
7 Il commande au soleil, et le soleil ne paraît pas; Il met un sceau sur les étoiles.
8 Seul, il étend les cieux, Il marche sur les hauteurs de la mer.
9 Il a créé la Grande Ourse, l’Orion et les Pléiades, Et les étoiles des régions australes.
10 Il fait des choses grandes et insondables, Des merveilles sans nombre.
11 Voici, il passe près de moi, et je ne le vois pas, Il s’en va, et je ne l’aperçois pas.
12 S’il enlève, qui s’y opposera? Qui lui dira: Que fais-tu?
13 Dieu ne retire point sa colère; Sous lui s’inclinent les appuis de l’orgueil.
14 Et moi, comment lui répondre? Quelles paroles choisir?
15 Quand je serais juste, je ne répondrais pas; Je ne puis qu’implorer mon juge.
16 Et quand il m’exaucerait, si je l’invoque, Je ne croirais pas qu’il eût écouté ma voix,
Commentaire
1. Situation
Le Livre de Job nous offre successivement, si l’on s’en tient au contenu : un récit en prose des malheurs qui arrivent à Job (1 - 2), un débat, en forme de poème, entre Job et trois de ses amis, sur Dieu, l’homme, le mal et le malheur (3 - 31), le discours, encore en forme de poème, d’un nouvel intervenant inattendu, Elihu (32 - 37), les discours-réponses de Dieu, toujours en forme de poème (38 - 42, 6), un épilogue en prose nous décrivant la restauration de Job en tous ses biens (42, 7 - 17).
Un aspect significatif de ce Livre est justement cette utilisation d’un cadre en prose, du genre conte populaire, pour encadrer un débat poétique sur la sagesse. Cette pratique, largement employée dans le Proche-Orient ancien, permet aux auteurs de situer la discussion selon les données d’un cas concret, ainsi présenté on ne peut plus clairement.
Parmi les passages en prose, remarquons 3 introductions distinguant les 3 épisodes du conflit : - 1, 1 - 5, ouvrant le 1er (Yahvé envoie les malheurs sur Job : 1, 1 - 2, 10), - 2, 11 - 13, ouvrant le 2ème (dans le dialogue avec ses 3 amis, Job lance un défi à Dieu : 2, 11 - 31, 40), - 32, 1 - 5, ouvrant le 3ème (Job est réprimandé au nom de Dieu, d’abord indirectement par Elihu, puis directement par Yahvé lui-même : 32, 1 - 42, 17). A noter qu’au chapitre 28, un poème particulier, montrant que Dieu seul conduit à la sagesse, interrompt le dernier discours de Job.
Ce conflit entre Job et son Dieu, rapporté par le Livre, permet de mettre en parallèle différentes réponses au problème du mal. La position de Job, qui, d’un bout à l’autre du débat, affirme et maintient son innocence, progresse cependant au niveau de sa réaction, depuis son souhait initial de la mort jusqu’à son appel pressant à une confrontation de type judiciaire entre Dieu et lui, faisant intervenir un arbitre ou un rédempteur, qui ne serait autre que Dieu, rendant la justice entre lui-même et Job.
L’auteur de ce Livre veut nous faire découvrir que Dieu peut avoir d’autres motifs que simplement d’envoyer le bonheur comme récompense ou le malheur comme châtiment, selon ce que pensent les amis de Job. Si, dans ce Livre, Job a raison contre ses amis en défendant son innocence, il n’a pas pour autant raison contre Dieu, dont il ne peut rien exiger, tout en affirmant son intégrité et en s’interrogeant sur son malheur. Son innocence ne lui donne aucun droit sur Dieu et face à Dieu, qui ne saurait être considéré comme un interlocuteur sur le même plan que nous.
On pense généralement que ce Livre a été écrit après le retour de l’exil à Babylone. Cependant, certains le jugent plus ancien, et d’autres y distinguent des additions plus tardives. Si l’on n’y trouve aucune allusion d’ordre historique, signalons qu’Ezéchiel mentionne 3 figures légendaires du passé, Noé, Danel et Job (Ezéchiel, 14, 13 - 14). .
2. Message
En dépit des vigoureuses insistances de ses trois amis qui l’invitent à reconnaître ses torts et son péché devant Dieu, et donc à se convertir, Job refuse de voir dans sa conduite ou ses comportements la cause de son malheur qui serait, de ce fait, un châtiment. Il maintient ainsi fortement son innocence.
Il sait cependant, et le proclame clairement, que l’homme ne saurait avoir raison contre Dieu, Dieu dont la magnificence de l’oeuvre créée révèle la grandeur et la puissance au-delà de tout.
Comment un innocent pourrait-il aller plaider sa cause contre Dieu qui est le seul juge du tribunal auquel Job vedut l’assigner ? Dieu pourrait-il être “Juge et partie” ?
3. Decouvertes
Cette page fait partie de l’ensemble 9, 1 - 10, 22, dans lequel Job souhaite entrer en procès contre Dieu au sujet de son malheur, face auquel il se déclare toujours innocent.
Au verset 3, Job passe du langage moral au langage juridique, en faisant appel au Juge suprême, au moment où il lui intente un procès, ce qui ne peut se faire, comme Job s’en rend compte (9, 1 - 4).
En 9, 5 - 11, Job utilise une hymne traditionnelle qui lui permet de formuler une réponse surprenante à Dieu invisible et qui ne se manifeste pas. En soulignant, comme il le fait, la puissance de Dieu qui crée, organise, bouleverse dans sa colère, l’univers du ciel et de la terre, c’est-à-dire le cosmos tout entier, Job est amené à décrire comme incommensurable l’immense grandeur de Dieu, qui surpasse toute tentative de compréhension. Mais cette constatation ne lui apporte aucun réconfort.
En 9, 12 - 16, Job craint d’affronter la colère de Dieu, qui a vaincu la dragon du chaos initial. Mais il s’interroge en même temps sur la qualité réelle d’un monde dans lequel un innocent doit supplier pour obtenir miséricorde.
Job n’adhère pas à la profession de foi traditionnelle d’Exode 14, 6 - 7. Il pense donc que Dieu ne l’écoutera pas, même s’il parvient à attirer sur lui son regard.
4. Prolongement
Notons la différence entre ce qui nous est dit ici de Job et ce qui nous est relaté de Moise et d’Elie, qui ont eu l’expérience du passage de Dieu dans leur existence, passage qui leur a valu une révélation du Seigneur (Exode, 33, 18 - 23 et 1 Rois, 19, 11 - 12).
Face à cette perspectice de notre vérité finale devant Dieu et du jugement, Jésus nous a dit : “celui qui croit échappe au jugement”, nous invitant ainsi à une attitude de confiance permanente en Celui qui seul peut nous sauver (Jean, 5, 24).
Prière
*Seigneur Jésus, tu t’es décalré être pour nous “le chemin, la vérité et la vie”, et tu n’attends de nous que notre foi confiante : que la force de ton Esprit Saint, en qui tu nous es présent depuis ta résurrection des morts, nous fasse sans cesse progresser dans cette attitude de disciple. AMEN.
29.09.2004.*
Évangile : Luc 9, 57-62
DE L’EVANGILE DE LUC
Texte
57 Et tandis qu’ils faisaient route, quelqu’un lui dit en chemin : ” Je te suivrai où que tu ailles. “
58 Jésus lui dit : ” Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids ; le Fils de l’homme, lui, n’a pas où reposer la tête. “
59 Il dit à un autre : ” Suis-moi. ” Celui-ci dit : ” Permets-moi de m’en aller d’abord enterrer mon père. “
60 Mais il lui dit : ” Laisse les morts enterrer leurs morts ; pour toi, va-t’en annoncer le Royaume de Dieu. “
61 Un autre encore dit : ” Je te suivrai, Seigneur, mais d’abord permets-moi de prendre congé des miens. “
62 Mais Jésus lui dit : ” Quiconque a mis la main à la charrue et regarde en arrière est impropre au Royaume de Dieu. “
Commentaire
1. Situation
Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.
Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.
Son Evangile se déroule en huit étapes :
- un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
- un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
- la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
- le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
- le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
- le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
- le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
- la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).
Jésus a terminé sa mission en Galilée, et, depuis Luc, 9, 51, il a pris avec ses dsiciples le chemin de Jérusalem. Cette montée vers la ville sainte, où il sera rapidement, après quelque temps, arrêté et condamné à la croix, constitue une partie très importante de l’Evangile, qui s’étale sur 10 chapitres, et durant laquelle Luc nous montre Jésus en train de former ses disciples, à mesure qu’il réagit à toutes les situations qu’il rencontre.
2. Message
Suivre Jésus suppose qu’on ait mesuré tous les enjeux de la vie de disciple.
C’est d’abord être avec Jésus partout, sans se laisser enraciner totalement nulle part, sans se séparer de lui ou prendre de la distance par rapport à lui.
C’est ensuite le considérer comme celui auquel nous sommes d’abord attachés, avant tous nos autres liens, y compris nos liens familiaux. Nous devons donc vivre toute situation en référence à Jésus.
C’est enfin constater l’urgence qu’implique pour nous l’appel ou la rencontre de Jésus. Rien, absolument rien, ne doit nous empêcher de le suivre immédiatement.
3. Decouvertes
A la différence des Evangiles de Matthieu et de Marc, Luc ne nous situe jamais Jésus dans une maison où il serait, en quelque sorte, chez lui. Selon Luc, Jésus n’a même pas de “base” pour son équipe de disciples.
Les 2 derniers versets, nous rapportant la dernière rencontre de Jésus dans cette page, sont propres à Luc, et nous rappellent l’appel d’Elisée par Elie, au 1er Livre des Rois, 19, 19 - 21. Jésus se montre ici plus exigeant qu’Elie, qui avait accepté une semblable demande d’Elisée d’aller saluer les siens avant de le suivre.
Dans cette page, Jésus partage l’urgence de la fin des temps et de l’accomplissement de sa mission, qu’il manifeste lui-même en montant ainsi à Jérusalem. Comme lui, ses disciples doivent vivre dans une urgence qui doit “coller” à la sienne, et se convaincre que l’action de Dieu, qui se manifeste en Jésus, renvoie tout le reste au second plan, et exige d’eux des comportements entièrement nouveaux.
4. Prolongement
Paul nous dit avoir répondu immédiatement à l’appel de Jésus :
15 Mais quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à part et appelé par sa grâce daigna
16 révéler en moi son Fils pour que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, sans consulter la chair et le sang,
17 sans monter à Jérusalem trouver les apôtres mes prédécesseurs, je m’en allai en Arabie, puis je revins encore à Damas.
Les Actes des Apôtres nous décrivent de la même façon sa réaction après sa conversion :
18 Aussitôt il lui tomba des yeux comme des écailles, et il recouvra la vue. Sur-le-champ il fut baptisé ;
19 puis il prit de la nourriture, et les forces lui revinrent. Il passa quelques jours avec les disciples à Damas,
20 et aussitôt il se mit à prêcher Jésus dans les synagogues, proclamant qu’il est le Fils de Dieu.
Paul nous fait part également de sa conception très forte de l’urgence de sa mission :
16 Annoncer l’Évangile en effet n’est pas pour moi un titre de gloire ; c’est une nécessité qui m’incombe. Oui, malheur à moi si je n’annonçais pas l’Évangile !
17 Si j’avais l’initiative de cette tâche, j’aurais droit à une récompense ; si je ne l’ai pas, c’est une charge qui m’est confiée.
Prière
*Seigneur Jésus, habitués que nous sommes à notre vie de chrétiens, nous manquons peut-être de ce sens de l’urgence et de la priorité absolues qu’il y a pour nous à te suivre comme des disciples totalement engagés, et à nous considérer comme toujours d’abord attachés à toi, dans toutes les circonstances de notre existence, que nous devons vivre en fonction de ce que tu es pour nous, et de ce que tu attends de nous : donne-moi de ne jamais te lâcher du regard, de me nourrir sans cesse de ta Parole, et de la découverte que nous y faisons de ton beau témoignage, de me laisser vraiment conduire en toutes choses par ton Esprit Saint, qui creuse en moi ta Vérité, et ta capacité de mettre debout tous ceux dont tu nous appelles à devenir, comme toi, les serviteurs. AMEN.
02.10.2002.*