📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Jonas 4, 1-11

DU LIVRE DE JONAS

Texte

1 Jonas en eut un grand dépit, et il se fâcha.
2 Il fit une prière à Yahvé : ” Ah! Yahvé, dit-il, n’est-ce point là ce que je disais lorsque j’étais encore dans mon pays ? C’est pourquoi je m’étais d’abord enfui à Tarsis; je savais en effet que tu es un Dieu de pitié et de tendresse, lent à la colère, riche en grâce et te repentant du mal.
3 Maintenant, Yahvé, prends donc ma vie, car mieux vaut pour moi mourir que vivre. “
4 Yahvé répondit : ” As-tu raison de te fâcher ? “
5 Jonas sortit de la ville et s’assit à l’orient de la ville; il se fit là une hutte et s’assit dessous, à l’ombre, pour voir ce qui arriverait dans la ville.
6 Alors Yahvé Dieu fit qu’il y eut un ricin qui grandit au-dessus de Jonas, afin de donner de l’ombre à sa tête et de le délivrer ainsi de son mal. Jonas éprouva une grande joie à cause du ricin.
7 Mais, à la pointe de l’aube, le lendemain, Dieu fit qu’il y eut un ver qui piqua le ricin; celui-ci sécha.
8 Puis, quand le soleil se leva, Dieu fit qu’il y eut un vent d’est brûlant; le soleil darda ses rayons sur la tête de Jonas qui fut accablé. Il demanda la mort et dit : ” Mieux vaut pour moi mourir que vivre. “
9 Dieu dit à Jonas : ” As-tu raison de te fâcher pour ce ricin ? ” Il répondit : ” Oui, j’ai bien raison d’être fâché à mort. “
10 Yahvé repartit : ” Toi, tu as de la peine pour ce ricin, qui ne t’a coûté aucun travail et que tu n’as pas fait grandir, qui a poussé en une nuit et en une nuit a péri.
11 Et moi, je ne serais pas en peine pour Ninive, la grande ville, où il y a plus de cent vingt mille êtres humains qui ne distinguent pas leur droite de leur gauche, ainsi qu’une foule d’animaux! “

Commentaire

1. Situation

Le 2ème Livre des Rois (2 Rois, 14, 23 - 27). nous parle d’un certain Jonas, fils d’Amittaï, qui avait annoncé une expansion nationale d’Israël, au temps du roi Jéroboam II (786 - 746), annonce qui s’était révélée exacte.

Le Livre de Jonas, écrit au 4ème siècle, nous raconte une histoire concernant ce prophète, histoire dont le but est de montrer les limites d’une recherche purement nationale ou nationaliste de Dieu pour Israël.

Envoyé par le Seigneur pour aller porter la Parole de Dieu aux habitants de la grande ville de Ninive, Jonas se dérobe d’abord en premant la fuite, puis après avoir été repris par le Seigneur et conduit sa mission avec succès en amenant les Ninivites à la repentance, il se rebelle contre Dieu, dont il n’accepte pas qu’il ait renoncé à sa colère pour manifester sa miséricorde.

L’auteur de ce Livre de Jonas semble s’inspirer d’autres textes de l’Ancien Testament. On peut ainsi comparer : Jonas, 3, 10 et Jérémie, 18, 8; Jonas, 4, 2 et Joël, 2, 13 - 14; Jonas, 4, 6 - 8 et 1 Rois, 19, 4 - 5 (le cycle d’Elie); Jonas, 3, 6 et Ezéchiel, 26, 16; Jonas, 1, 3 - 6 et Ezéchiel, 27, 25 - 29.

Ce Livre est postérieur au retour d’exil et au temps de la reconstruction du Temple, à l’époque d’Esdras. On peut le considérer contemporain d’une période où Juda s’éveille à une prise de conscience et à l’acceptation de la présence des étrangers, au 4ème siècle.

Ce Livre prophétique est différent de tous les autres parce que son message nous est présenté sous la forme d’un récit, et non pas comme une succession d’oracles, ou paroles venant du Seigneur Dieu.

En le lisant, nous découvrons un conte dont le message est l’ouverture d’Israël aux païens, dont il doit accepter qu’il font également partie du projet de Dieu révélé à Abraham, à qui il fut annoncé qu’en lui ont seraient bénies toues les nations de la terre (Genèse, 12, 1 - 5). Le peuple d’Israël ne doit donc pas résister à cet appel de Dieu en se refermant sur lui-même.

Dans ce Livre prophétique apparaît ainsi une critique du genre prophétique lui-même, qui risque de manquer d’accueil et de souplesse dans son discernement du message et de la volonté de Dieu, dont il pourrait cesser de remarquer la nouveauté et la dimension permanente de dépassement de nos horizons et de nos velléités humaines.


Les refus de Jonas fonctionnent à la façon d’un repoussoir, produisent toujours l’effet contraire, car, alors qu’il fuit, ou boude, les païens qu’il rencontre, ou auxquels il est spécifiquement envoyé, se convertissent dès qu’il se manifeste.

Dieu peut se servir d’instruments qui lui résistent pour annoncer, et effectuer, son salut, salut dont Dieu seul demeure l’initiateur et le réalisateur, dans sa toute-puissance et sa transcendance absolues, lui qui peut toujours nous surprendre dans sa dimension de dépassement infini.

2. Message

Jonas a de la constance dans son attitude de refus et de fuite, dont il donne maintenant l’explication en s’adressant au Seigneur.

Il ne peut admettre que la miséricorde de Dieu puisse aller jusqu’à inviter les pires ennemis d’Israël et de son Dieu qu’étaient les Ninivites à une démarche de conversion qui entraînerait le pardon du Seigneur.

Jonas prefère mourir que d’être témoin de ce qu’il considère comme un abus inacceptable de miséricorde. Il savait, certes, que Yahvé est riche en miséricorde et lent à colère, il appréhendait que Dieu aille trop loin en ce sens, et vient de constater que ses craintes étaient fondées. D’où son découragement, pour ne pas dire sa “dépression”.

Une fois de plus le Seigneur met Jonas en cause et l’invite à réfléchir par une parabole “en acte”, en agissant de nouveau en sa qualité de créateur, en faisant pousser, puis disparaître un ricin, qui commence par donner de l’ombre à Jonas et lui assurer du bien-être.

Si bien que lorsque Jonas se met en colère à cause de la disparition de ce ricin qu aurait pu le protéger du très chaud vent d’Est, le Seigneur lui fait comprendre qu’à plus forte raison il est tout-à-fait normal que lu-même prenne pitié des milliers d’êtres humains et d’êtres vivants qui peuplent Ninive.

Ainsi nous est livrée la “clé” de ce conte prophétique par cette double clarification des conceptions de Jonas et du projet de salut de Dieu visant toutes les nations.

3. Decouvertes

La conception de Jonas limitant le salut de Dieu à Israël n’a pas été “guérie” ni changée pour autant par cette conversion de Ninive.

Le prophète adresse donc des remontrances au Seigneur qui rappellent, entre autres, celles de Jérémie, 20, 7.

Jonas connnaissait la tradition du Sinaï, relatée au Livre de l’Exode, concernant la grande miséricorde de Dieu (Exode, 34, 6 - 7).

Comme Elie en 1 Rois, 19, 4, Jonas demande à mourir, mais ses raisons sont bien moins nobles que celles d’Elie.

Dien n’en continue pas moins d’inviter Jonas à changer d’attitude, et il se manifeste à nouveau comme le Créateur de l’univers en faisant apparaître un ricin et un ver, pour donner une nouvelle leçon à son prophète, comme il l’avait déjà fait auparavant en soulevant la mer en tempête.

Cette leçon a pour objet de faire découvrir à Jonas qu’il a plus souci de son bien-être que du souci qu’à Dieu de sauver une immense cité et tous les vivants qui s’y trouvent, souci majeur du Seigneur Dieu dont il appartient à ses prophètes d’être témoins. Jonas sera-t-il capable d’entrer dans cette perspective de la mission ?

4. Prolongement

Jonas doit apprendre, comme devront le faire les disciples de Jésus, que le Seigneur est le berger de toutes ses brebis (Psaume 23). Jésus dira, de son côté, qu’il a d’autres brebis qui se trouvent dans d’autres bercails (Jean, 10, 16).

Au verset 11 le péché des Ninivites est présenté comme un péché de l’ignorance. Ignorance des pécheurs dont il est également fait mention dans le Nouveau Testament, à propos des bourreaux de Jésus et de l’attitude de Paul avant sa conversion (Luc, 23, 34 et 1 Timothée, 1, 13).

Le rôle du prophète est de transmettre le message de Dieu partout où il est envoyé. Ce qui s’ensuivra reste de la responsabilité du seul Seigneur. Il en va de même de la prédication de l’Evangile : si nous semons ou plantons, c’est Dieu qui assure la croissance (1 Corinthiens, 3, 5 - 9), et nous ne sommes que des serviteurs quelconques (Luc, 17, 7 - 10).

En ce domaine du mystère de l’oeuvre de Dieu, Paul a pour nous le mot de la fin :

33 O abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles !

34 Qui en effet a jamais connu la pensée du Seigneur ? Qui en fut jamais le conseiller ?

35 Ou bien qui l’a prévenu de ses dons pour devoir être payé de retour ?

36 Car tout est de lui et par lui et pour lui. A lui soit la gloire éternellement ! Amen.

Ce en quoi il fait écho aux grands textes du 2ème Livre d’Isaïe :

13 Qui a dirigé l’esprit de Yahvé, et, homme de conseil, a su l’instruire ?

14 Qui a-t-il consulté qui lui fasse comprendre, qui l’instruise dans les sentiers du jugement, qui lui enseigne la connaissance et lui fasse connaître la voie de l’intelligence ?

Prière

*Seigneur Jésus, la connaissance que tu nous as transmise du mystère de Dieu qui nous crée et nous sauve selon son dessein d’amour gratuit, en nous considérant comme tes “amis” auxquels tu partages les secrets du Père, qui nous sont révélés si nous devenons vraiment des “tout petits” en te suivant avec un coeur de pauvres, cette connaissance ne doit jamais nous faire oublier l’au-delà infini de Dieu, que nous ne devons pas chercher à maîtriser ou à cadrer dans nos logiques humaines au service de notre sécurité : apprends-moi cet émerveillement qui me rend possible d’accueillir toujours la Parole et l’action mystérieuse de Dieu dans leur éternelle et incessante nouveauté, à demeurer disponible pour me quitter, avec mes certitudes religieuses les plus engagées, pour obéir simplement, et sans plus, à la volonté actuelle de Dieu qui, par toi, me cherche, me trouve, se communique à moi, et me demande de me laisser transformer par lui. AMEN.

08.10.2003.*

Évangile : Luc 11, 1-4

DE L’EVANGILE DE LUC

Texte

1 Et il advint, comme il était quelque part à prier, quand il eut cessé, qu’un de ses disciples lui dit : ” Seigneur, apprends-nous à prier, comme Jean l’a appris à ses disciples. “
2 Il leur dit : ” Lorsque vous priez, dites : Père, que ton Nom soit sanctifié ; que ton règne vienne ;
3 donne-nous chaque jour notre pain quotidien ;
4 et remets-nous nos péchés, car nous-mêmes remettons à quiconque nous doit ; et ne nous soumets pas à la tentation. “

Commentaire

1. Situation

Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.

Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.

Son Evangile se déroule en huit étapes :

  • un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
  • un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
  • la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
  • le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
  • le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
  • le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
  • le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
  • la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).

Jésus a terminé sa mission en Galilée, et, depuis Luc, 9, 51, il a pris avec ses dsiciples le chemin de Jérusalem. Cette montée vers la ville sainte, où il sera rapidement, après quelque temps, arrêté et condamné à la croix, constitue une partie très importante de l’Evangile, qui s’étale sur 10 chapitres, et durant laquelle Luc nous montre Jésus en train de former ses disciples, à mesure qu’il réagit à toutes les situations qu’il rencontre.

2. Message

Après avoir, dans l’épisode qui précède ce texte, valorisé l’attitude de Marie, la soeur de Marthe, assise à ses pieds pour l’écouter (10, 38 - 42), Jésus vit la même attention au Père dans sa propre prière.

Luc fait souvent allusion à la prière de Jésus (avant le choix des Douze en 6, 12, ou au moment de sa transfiguration en 9, 28 - 29). Pratiquement, chaque fois qu’elle est ainsi mentionnée, le prière de Jésus va se traduire ensuite par une avancée dans sa mission ou dans la révélation de lui-même.

A le voir prier, un de ses disciples lui demande de leur apprendre à prier, de façon à ce que leur groupe soit spécifié par sa façon de prier.

La prière de Jésus, plus brève ici que dans la version de Matthieu, est construite selon le même schéma : - on s’adresse à Dieu comme Père, “papa”, à la façon de Jésus, - on lui déclare ensuite que c’est lui qui compte d’abord pour nous, en se situant dans son action et son projet, - on termine en lui demandant de nous aider à couvrir nos besoins les plus importants.

Ces besoins sont : la nourriture, la possibilité de vivre face à Dieu et aux autres dans une relation qui soit vraie et donc implique le pardon, la préservation de toute mise à l’épreuve.

3. Decouvertes

Les commentateurs ont des avis différents pour déterminer laquelle des deux versions du “Notre Père”, celle de Matthieu (6, 9 - 13), ou celle de Luc, est la plus ancienne, et correspond à une utilisation dans les communautés de l’Eglise primitive.

Jésus nous partage bien sa propre prière : - sa relation directe et intime au Père (22, 42, ou 23, 34 et 46), qui nous est transmise par l’Esprit Saint après sa résurrection (Romains, 8, 15; Galates, 4, 6), - prier pour que le Nom de Dieu soit sanctifié, c’est-à-dire pour que Dieu soit reconnu dans ce qu’il est et ce qu’il fait, Jésus n’a rien cherché à faire d’autre dans son ministère, - prier pour que son Règne vienne (Règne déjà réel dans les cieux : 10, 11), c’est-à-dire pour qu’il saisisse également le monde dans lequel nous sommes, conformément à l’essentiel du message de Jésus.

Le pain demandé “pour ce jour” rappelle la portion de manne accordée au peuple dans le désert de l’Exode avec Moïse (Exode, 16, 4). Il peut également signifier l’avant-goût, dans notre vie présente, du Royaume à venir à la fin des temps.

Le pardon de nos torts et de nos péchés, à recevoir et à accorder, est une réalité importante de notre vie présente. Il en va de même dans la dernière demande que “le Seigneur ne nous introduise pas dans le temps de l’épreuve” (voir 22, 39 - 46).

4. Prolongement

Reconnaître Dieu comme ce qu’il est, et ce que Jésus nous révèle de lui, entrer dans son projet de salut, et nous situer comme “petits” et “pauvres” devant lui, telle est la démarche fondamentale de notre vie de croyants, dans la foi, tel était le “OUI” de Jésus au Père. C’est tout cela que, priant comme Jésus et avec lui, nous respirons dans nos temps de prière.

Prière

*Seigneur Jésus, tu nous as tout donné et transmis, jusque ta manière la plus personnelle de prier Dieu comme celui qui est ton Père et notre Père, comme celui dont la présence et l’action de salut doivent constituer l’élément le plus fondamental et le plus essentiel de notre vie quotidienne, comme celui vers lequel nous pouvons toujours nous tourner puisqu’il est le fondement de notre existence d’homme ou de femme en ce monde, avec tout ce que cela implique de relations et de mise en face des difficultés des situations et de l’histoire : fais que vraiment ta prière devienne ma prière permanente, qui me situe en vérité profonde face à toi, et, par toi, dans l’Esprit Saint, face à Dieu notre Père, et à tous mes frères et soeurs. AMEN.

09.10.2002.*


La Bible commentée · Liturgie du jour