📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Romains 1, 16-25
DE LA LETTRE AUX ROMAINS
Texte
16 Car je ne rougis pas de l’Évangile : il est une force de Dieu pour le salut de tout homme qui croit, du Juif d’abord, puis du Grec.
17 Car en lui la justice de Dieu se révèle de la foi à la foi, comme il est écrit : Le juste vivra de la foi. Les païens objet de la colère de Dieu.
18 En effet, la colère de Dieu se révèle du haut du ciel contre toute impiété et toute injustice des hommes, qui tiennent la vérité captive dans l’injustice ;
19 car ce qu’on peut connaître de Dieu est pour eux manifeste : Dieu en effet le leur a manifesté.
20 Ce qu’il a d’invisible depuis la création du monde se laisse voir à l’intelligence à travers ses œuvres, son éternelle puissance et sa divinité, en sorte qu’ils sont inexcusables ;
21 puisque, ayant connu Dieu, ils ne lui ont pas rendu comme à un Dieu gloire ou actions de grâces, mais ils ont perdu le sens dans leurs raisonnements et leur cœur inintelligent s’est enténébré :
22 dans leur prétention à la sagesse, ils sont devenus fous
23 et ils ont changé la gloire du Dieu incorruptible contre une représentation, simple image d’hommes corruptibles, d’oiseaux, de quadrupèdes, de reptiles.
24 Aussi Dieu les a-t-il livrés selon les convoitises de leur cœur à une impureté où ils avilissent eux-mêmes leurs propres corps ;
25 eux qui ont échangé la vérité de Dieu contre le mensonge, adoré et servi la créature de préférence au Créateur, qui est béni éternellement ! Amen.
Commentaire
1. Situation
La Lettre aux Romains est la plus longue, la plus importante et la mieux structurée des lettres de Paul.
Son interprétation a été décisive dans les grands moments de crise de l’Eglise, surtout au 5ème siècle (face à l’hérésie du moine Pélage : l’homme gagne son salut par son effort personnel), et au 16ème siècle (Luther et Calvin se séparent de Rome).
C.est à partir de leur relecture de la Lettre aux Romains que les Réformés et les Luthériens du 16ème siècle ont formulé leurs thèses sur le salut de Dieu par la grâce acceptée dans la foi.
Cette lettre a été écrite par Paul lui-même (en la dictant à un secrétaire-écrivain) au printemps de 57 ou de 58, et probablement depuis Corinthe. On n’a jamais mis en doute son authenticité.
Paul estime avoir terminé son oeuvre apostolique en Orient. Il forme donc le projet de passer par Rome pour aller en Espagne (15, 19 - 31).Il envoie donc d’avance aux chrétiens de Rome ce qui représente le coeur de sa prédication et de son Evangile.
En effet, cette Lettre aborde en profondeur les points les plus centraux du message chrétien : la puissance du salut de Dieu, présenté comme une grâce à recevoir dans la foi, pour en être transformé. C’est une vie avec le Christ ressuscité, mais marquée par l’événement suprême du dessein de salut de Dieu que constituent enemble la prédication, le témoignage, la mort et la résurrection de Jésus. L’Esprit Saint que nous avons reçu insère en nous toute la richesse de vie et de nouveauté, qui est le fruit de cet événement unique.
Cet enseignement à la fois général, et sans doute adapté à des circonstances particulières de l’Eglise de Rome, se réalise en deux parties : - l’une doctrinale (1 - 11), - l’autre exhortative, pour encourager à une manière de vivre avec et selon le Christ, et qui traite de différents aspects de notre existence humaine (12 - 16).
La partie proprement doctrinale de la Lettre de Paul aux Romains (1, 16 - 11, 36), qui commence dès la fin des présentations (1, 1 - 15), est toute entière consacrée à la Bonne Nouvelle ou l’Evangile de Dieu qui nous vient de notre Seigneur Jésus le Christ.
Paul développe d’abord une 1ère série d’arguments autour d’un 1er thème, et que l’on peut intituler ainsi : “La justice de Dieu nous est révélée par l’Evangile comme force de justice pour qui l’accueille avec foi” (1, 16 - 4, 25).
Ce thème est successivement : annoncé (l’Evangile comme source du salut, pour tous, révélant la justice de Dieu : 1, 16 - 17), puis expliqué de façon négative (sans cet Evangile de Dieu, la colère de Dieu se manifeste à l’encontre de tous les êtres humains (1, 18 - 3, 20).
Ce thème sera ensuite développé de façon positive (la justice de Dieu est révélée par le Christ, et reçue dans la foi : 3, 21 - 31), avant d’être illustré par l’exemple d’Abraham (qui a été rendu juste par la foi : 4, 1 - 25).
2. Message
La Bonne Nouvelle de Jésus est salut pour tous les hommes, quelle que soit leur origine, Juifs croyants en Yahvé ou païens idolâtres.
Pourquoi cela ? Parce que dans l’Evangile-Bonne-Nouvelle, se révèle la justice miséricordieuse de Dieu pour qui s’ouvre à ce message avec foi et accepte de laisser conduire toute son existence par cette même foi.
Conséquence ? Ceux qui vivent dans l’injustice et dans l’impiété ne peuvent recevoir le salut de Dieu. Car la vérité de Dieu se manifeste pour tout homme, pouvu qu’il réfléchisse quelque peu sérieusement sur l’univers qui l’entoure de toutes ses merveilles, création qui révèle son auteur, qui est Dieu.
Dieu, dont le mystère et la dimension de dépassement sont à respecter, et ne peuvent s’inscrrire dans des images d’hommes ou animaux périssables que proposent les idoles.
En effet, si l’on ne se réfère pas à un Être que l’on ne peut dominer en aucune façon, on se constitue maître de sa propre existence, et l’on devient prisonnier de convoitises en tous genres qui déhonorent la dignité de notre humanité.
3. Decouvertes
Paul déclare ici clairement le thème qu’il va développer dans toute cette Lettre : Dieu sauve tous les hommes de la même manière (par la foi), avec les mêmes moyens (l’Evangile), démontrant ainsi sa justice miséricordieuse.
Car ce n’est pas en condamnant les pécheurs que Dieu montre sa justice, mais en les sauvant (3, 21 - 26; voir également Psaumes, 31, 2; 51, 14; 98, 2; Isaïe, 45, 8 et 21; 46, 13; 61, 1 - 2)
La fidélité de Dieu paraît ici être en jeu : le salut en Christ, dit Paul, est d’abord pour les Juifs (1, 16), parmi lesquels beaucoup n’ont pas cru. Mais cela ne veut pas dire pour autant que Dieu va rejeter Israël en incluant les païens. (Romains, 9 - 11).
Ce thème de la justice miséricordieuse de Dieu constitue la ligne de force qui traverse toute cette Lettre aux Romains, qu’il unifie par delà la distinction faite classiquement entre une partie doctrinale (1 - 11), et une partie exhortative (12 - 16) :
- Cette justice miséricordieuse de Dieu est manifestée dans la manière selon laquelle Dieu se tourne vers tous les hommes, Juifs ou païens (1 - 8),
- elle est encore manifestée dans la mesure où Dieu ne rejette pas l’Israël incroyant en Jésus et son Evangile (9 - 11),
- elle est manifestée dans la vie concrète de ceux qui croient au Christ (12 - 15).
La formule du verset 17 : “par la foi pour la foi” est interpétée de différentes manières : elle peut signifier “par la foi seule”, ou “par la foi du commencement jusqu’à la fin”, ou encore “par la fidélité de Dieu qui crée notre fidélité et se manifeste à travers elle”, ou enfin vouloir dire que la justice miséricordieuse de Dieu se manifeste dans la foi de l’homme en la fidélité de Dieu.
Toujours au verset 17, la citation d’Habakkuk peut à la fois se traduire : “le juste vivra de la foi”, ou “celui qui est juste par la foi vivra (la “vie” en ce cas étant celle de la résurrection).
Les versets 1, 18 - 32 ne visent pas nécessairement uniquement la condamnation des païens pour leur vie dans le mal. Même si la description d’une humanité dépravée semble, à première vue, viser exclusivement les païens, Paul ne précise pas qu’il parle ici des païens, la distinction Juifs-païens n’étant spécifiée que plus loin, en 2, 9.
De plus, ces versets peuvent aussi bien s’appliquer à des faits de l’histoire d’Israël, tel l’épisode de l’adoration du veau d’or et la fête organisée en son honneur (Exode, 32) : lire à ce propos Actes, 7, 41 - 43 (le discours d’Etienne), puis voir également Amos, 5, 25 - 27, qui parle d’idolâtrie dans le désert.
L’idolâtre (verset 18) refuse Dieu (Sagesse, 13, 1 - 9).Car il ne cherche pas la volonté de Dieu, mais à ce que Dieu fasse sa propre volonté.
Quand la création oublie son Créateur, c’est le renversement de l’ordre du monde, ainsi que de l’équilibre d’une existence humaine de qualité, dans le retournement de toutes les valeurs, entre autres celles de la sexualité.
4. Prolongement
L’unité entre Dieu Créateur et Dieu Sauveur apparaît nettement en cette page. Paul l’explicitera encore davantage en y joignant l’idée de transformation ou de transfiguration dans ce qu’il appelle la “création nouvelle”, que nous devenons lorsque nous adhérons au Christ et le suivons comme des disciples :
16 Ainsi donc, désormais nous ne connaissons personne selon la chair. Même si nous avons connu le Christ selon la chair, maintenant ce n’est plus ainsi que nous le connaissons.
17 Si donc quelqu’un est dans le Christ, c’est une création nouvelle : l’être ancien a disparu, un être nouveau est là.
18 Et le tout vient de Dieu, qui nous a réconciliés avec Lui par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation.
19 Car c’était Dieu qui dans le Christ se réconciliait le monde, ne tenant plus compte des fautes des hommes, et mettant en nous la parole de la réconciliation.
20 Nous sommes donc en ambassade pour le Christ ; c’est comme si Dieu exhortait par nous. Nous vous en supplions au nom du Christ : laissez-vous réconcilier avec Dieu
21 Celui qui n’avait pas connu le péché, Il l’a fait péché pour nous, afin qu’en lui nous devenions justice de Dieu.
Prière
*Seigneur Jésus, voilà où nous sommes conduits lorsque tu nous appelles à te suivre domme des disciples : marcher sur ton chemin, ce chemin que tu es toi-même d’un bout à l’autre, nous engager à vivre dans la confiance totale en Dieu qui, par toi, nous saisit, et nous demande de mener toute notre existence en cohérence avec cette confiance en lui, et c’est ainsi que nous vivons par la foi qui nous fera entrer dans ta vie éternelle de ressuscité : renouvelle en moi la capacité d’unifier toutes mes pensées, toutes mes démarches, dans une attitude de remise de tout mon être entre les mains du Père, par toi-même, dans l’Esprit Saint que tu m’as donné. AMEN.
14.10.2003.*
Évangile : Luc 11, 37-41
DE L’EVANGILE DE LUC
Texte
37 Tandis qu’il parlait, un Pharisien l’invite à déjeuner chez lui. Il entra
et se mit à table.
38 Ce que voyant, le Pharisien s’étouna de ce qu’il n’eût pas fait d’abord
les ablutions avant le déjeuner.
39 Mais le Seigneur lui dit : “Vous voilà bien, vous, les Pharisiens !
L’extérieur de la coupe et du plat, vous le purifiez, alors que votre intérieur à
vous est plein de rapine et de méchanceté !
40 lnsensés ! Celui qui a fait l’extérieur n’a-t-il pas fait aussi l’intérieur ?
41 Donnez plutôt en aumône ce que vous avez, et alors tout sera pur
pour vous”.
Commentaire
1. Situation
Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.
Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.
Son Evangile se déroule en huit étapes :
- un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
- un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
- la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
- le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
- le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
- le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
- le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
- la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).
Jésus a terminé sa mission en Galilée, et, depuis Luc, 9, 51, il a pris avec ses dsiciples le chemin de Jérusalem. Cette montée vers la ville sainte, où il sera rapidement, après quelque temps, arrêté et condamné à la croix, constitue une partie très importante de l’Evangile, qui s’étale sur 10 chapitres, et durant laquelle Luc nous montre Jésus en train de former ses disciples, à mesure qu’il réagit à toutes les situations qu’il rencontre.
Que signifie au juste: ” être disciple de Jésus et le suivre sur son chemin” ? Tel est l’objet des 3 séries d’instructions que Jésus donne à ses disciples alors qu’il monte lentement vers Jérusalem (9, 51 - 19, 57).
Dans la 1ère de ces 3 séries d’instructions que propose ainsi Jésus, après des remarques sur ce que coûte comme engagement la condition de disciple, sur les relations entre la Mission et la pratique de la Loi Juive, sur la prière, ou en réponse à des controverses qu’il rencontre (9, 51 - 11, 36), Jésus en vient maintenant à valoriser la pratique de l’aumône comme attitiude qui nous rend purs aux yeux de Dieu (1, 37 - 54).
2. Message
Jésus est invité chez un Pharisien, comme cela nous est rapporté à plusieurs autres endroits de l’Evangile de Luc (voir 7, 36 et 14, 1 ).
Comme chaque fois, il saisit cette occasion pour affirmer la nouveauté de son message, à partir souvent de petits détails qu’il constate dans le comportement des personnes avec lesquelles il se retrouve alors : ici l’étonnement de son hôte sur le fait qu’il n’a pas fait d’ablutions avant de se mettre à table.
Jésus joue ici avec beaucop de subtilité sur les mots “intérieur” et “extérieur”, qu’il oppose tout en les appliquant à des réalités différentes. Il parle ainsi de la purification de l’extérieur (de la coupe et du plat), qu’il contraste avec une non-purification de l’intérieur (le coeur de l’homme).
De là, nous arrive un double message : - Dieu s’intéresse au moins tout autant à l’intérieur qu’à l’extérieur, puisqu’il est le créateur de toutes choses, - la purification de l’intérieur du coeur de l’homme, à laquelle ne s’intéressent pas les Pharisiens, se fait par la pratique de l’aumône et du partage des richesses.
3. Decouvertes
Notons quelques éléments de la structure du texte :
- concernant les autres participants au repas, avec Jésus, dont la découverte se fait progressivement : l’hôte et Jésus, seuls mentionnés au départ, puis des légistes en 11, 45, enfin d’autres Pharisiens en 11, 54, - concernant la position “caricaturale” de Jésus, qui, tout en étant le principal invité, se permet d’interpeller si vigoureusement celui qui l’a invité.
La formule : “Donnez plutôt en aumônes ce qui est dedans” peut être interprétée de 3 façons différentes :
- donnez en aumônes le contenu, l’intérieur (nourriture et boisson de vos plats),
- si vous vous intéressez à ce qui est à l’intérieur, pratiquez l’aumône, - pratiquez l’aumône du fond du coeur (à partir de ce qui est intérieur).
Jésus, selon Luc, insiste beaucoup sur la pratique de l’aumône et du partage des biens : voir 12, 33; 16, 9; 19, 8; Actes, 9, 36; Actes, 10, 2. 4. 31; Actes, 11, 29.
4. Prolongement
Cette invitation de Jésus à discerner le “meilleur” ou le “pire” de nous-mêmes à l’intérieur de notre coeur, devient invitation à produire des fruits authentiques. Ainsi, la pratique de l’aumône devient signe d’un coeur droit et purifié.
Depuis que le Christ est ressuscité, les véritables fruits de notre coeur de croyant ne peuvent être que des fruits de l’Esprit de Jésus, qui nous est donné et que nous avons reçu : lire Galates, 5, 22 - 25, pour constater que tous ces fruits énumérés sont autant de nuances de l’amour ou de la charité mise au fond de nos coeurs par l’Esprit Saint que nous avons reçu (Romains, 5, 5).
La visibilité de nos fruits de charité est signe que nous sommes bien disciples de Jésus, libérés par sa mort-résurrection et transformés par son Esprit (Jean, 13, 34 - 35 ainsi que Galates, 5, 1 et 13 -14).
Prière
*Seigneur Jésus, depuis que tu demeures en nos coeurs par la foi, notre intériorité est le lieu de ta présence, de notre rencontre de toi en vérité, avec un coeur de “pauvres”, ainsi que de ton Esprit Saint qui nous habite et crée en nous le dynamisme de l’amour qui te vient du Père et que tu nous as transmis : donne-moi de vivre toujours dans l’unité profonde de mon être saisi par toi, et engagé, dans une confiance absolue, à essayer de te saisir et de témoigner devant tous mes frères et soeurs, en paroles et en actes, que tu es bien le seul Seigneur de ma vie. AMEN.
14.10.2003.*