📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Romains 6, 19-23
DE LA LETTRE AUX ROMAINS
Texte
19 J’emploie une comparaison humaine en raison de votre faiblesse naturelle. - Car si vous avez jadis offert vos membres comme esclaves à l’impureté et au désordre de manière à vous désordonner, offrez-les de même aujourd’hui à la justice pour vous sanctifier.
20 Quand vous étiez esclaves du péché, vous étiez libres à l’égard de la justice.
21 Quel fruit recueilliez-vous alors d’actions dont aujourd’hui vous rougissez ? Car leur aboutissement, c’est la mort.
22 Mais aujourd’hui, libérés du péché et asservis à Dieu, vous fructifiez pour la sainteté, et l’aboutissement, c’est la vie éternelle.
23 Car le salaire du péché, c’est la mort ; mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle dans le Christ Jésus notre Seigneur.
Commentaire
1. Situation
La Lettre aux Romains est la plus longue, la plus importante et la mieux structurée des lettres de Paul.
Son interprétation a été décisive dans les grands moments de crise de l’Eglise, surtout au 5ème siècle (face à l’hérésie du moine Pélage : l’homme gagne son salut par son effort personnel), et au 16ème siècle (Luther et Calvin se séparent de Rome).
C’est à partir de leur relecture de la Lettre aux Romains que les Réformés et les Luthériens du 16ème siècle ont formulé leurs thèses sur le salut de Dieu par la grâce acceptée dans la foi.
Cette lettre a été écrite par Paul lui-même (en la dictant à un secrétaire-écrivain) au printemps de 57 ou de 58, et probablement depuis Corinthe. On n’a jamais mis en doute son authenticité.
Paul estime avoir terminé son oeuvre apostolique en Orient. Il forme donc le projet de passer par Rome pour aller en Espagne (15, 19 - 31).Il envoie donc d’avance aux chrétiens de Rome ce qui représente le coeur de sa prédication et de son Evangile.
En effet, cette Lettre aborde en profondeur les points les plus centraux du message chrétien : la puissance du salut de Dieu, présenté comme une grâce à recevoir dans la foi, pour en être transformé. C’est une vie avec le Christ ressuscité, mais marquée par l’événement suprême du dessein de salut de Dieu que constituent enemble la prédication, le témoignage, la mort et la résurrection de Jésus. L’Esprit Saint que nous avons reçu insère en nous toute la richesse de vie et de nouveauté, qui est le fruit de cet événement unique.
Cet enseignement à la fois général, et sans doute adapté à des circonstances particulières de l’Eglise de Rome, se réalise en deux parties : - l’une doctrinale (1 - 11), - l’autre exhortative, pour encourager à une manière de vivre avec et selon le Christ, et qui traite de différents aspects de notre existence humaine (12 - 16).
La partie proprement doctrinale de la Lettre de Paul aux Romains (1, 16 - 11, 36), qui commence dès la fin des présentations (1, 1 - 15), est toute entière consacrée à la Bonne Nouvelle ou l’Evangile de Dieu qui nous vient de notre Seigneur Jésus le Christ, et elle se développe en trois thèmes : - La justice de Dieu nous est révélée par l’Evangile comme force de justice pour qui l’accueille avec foi (1, 16 - 4, 25), - L’amour de Dieu assure le salut à ceux qui sont justifiés par la foi (5, 1 - 8, 39), - Cette réalisation du salut de Dieu n’est pas en contradiction avec la promesse de Dieu faite jadis à Israël (9, 1 - 11, 36)
A côté de cette répartition de cette Lettre en deux parties, comme il vient d’être indiqué, on peut tout aussi bien n’y voir, d’un bout à l’autre que le développement, en trois temps successifs, d’une seule idée force très prégnante : - la justice miséricordieuse de Dieu se manifeste dans la manière selon laquelle Dieu traite les Juifs et les paiens (1 - 8), - la justice miséricordieuse de Dieu se manifeste dans la manière dont Dieu traite le peuple d’Israël (9 - 11), - la justice miséricordieuse de Dieu se manifeste dans la vie de ceux qui croient au Christ. (12 - 15).
Selon le premier découpage de cette Lettre, que nous continuons de suivre, Paul développe ensuite une 2ème série d’arguments autour d’un 2ème thème : L’amour de Dieu assure le salut à ceux qui sont justifiés par la foi (5, 1 - 8, 39).
Ce thème est successivement : annoncé (le chrétien, justifié par la foi, réconcilié à Dieu, sera sauvé : 5, 1 - 11), puis expliqué (la vie chrétienne apporte une triple libération : du péché et de la mort, en 5, 12 - 21, de l’homme lui-même, désormais uni au Christ, en 6, 1 - 23, de la Loi, en 7, 1 - 25), enfin développé (la vie chrétienne est vie dans l’Esprit, destinée à la gloire, selon la force de l’Esprit qui fait de nous des enfants de Dieu, dont nous devons chanter l’amour indéfectible : 8, 1 - 39).
Notre passage se situe au niveau de la 2ème des 3 libérations mentionnées ci-dessus (5, 12 - 7, 25) : la libération de soi-même dans l’union au Christ Vivant (6, 1 -23), qui fait suite à !a libération du péché et de la mort (5, 12 - 21), et qui précède la libération de la Loi (7, 1 - 25).
2. Message
Ce texte est la continuation du message commencé en 6, 12 - 18. A partir du moment où nous recevons le don de cette identification à la mort du Christ en notre baptême, et l’entrée, non achevée, dans le mystère de sa résurrection, dans l’inauguration en nous d’une humanité nouvelle, nous sommes libérés de notre esclavage du péché et sommes appelés à changer de maître en nous attachant au moins aussi fortement à celui qui nous a ainsi libérés.
De plus, pour aller jusqu’au bout de la compréhension de notre page, il faut relire le chapitre 6 tout entier, et considérer 6, 12 - 23 comme un seul et même texte.
Méditons particulièrement au moins les 2 derniers versets 22 et 23 de conclusion.
Constatons la rupture “logique” du verset 23 : au lieu de dire “le salaire du péché c’est la mort, mais le salaire d’une vie obéissante c’est la vie éternelle”, ce à quoi nous nous attendrions, suite à la lecture du verset 22, Paul écrit “mais le don gratuit de Dieu, c’est la vie éternelle”.
Paul demeure entièrement cohérent avec toutes ses argumentations antérieures développées dans cette Lettre : avec le Christ, et en lui, nous sommes passés de la “logique” du “salaire”, ou de la “récompense méritée”, à celle du don, et de la grâce absolument gratuite de Dieu ! Et que cela nous conduise à l’action de grâces !
3. Decouvertes
Ensevelis dans la mort du Christ par notre baptême, afin que nous puissions mener une vie nouvelle, cette assimilation à la mort du Christ nous conduira à partager de même sa résurrection (6, 4 - 5).
Cette résurrection du Christ, qui sera communiquée pleinement, nous en vivons déjà, selon ce que nous déclare Paul : “considérez-vous comme morts au péché, et vivant pour Dieu dans le Christ Jésus” (6, 11).
Ce que Paul appelle “notre vieil homme” a été crucifié avec le Christ, pour que soit détruit notre “être”de péché, et que nous ne soyons donc plus esclaves du péché (6, 5 - 6).
C’est donc parce que nous avons été libérés du péché que nous avons changé de maître, sommes devenus esclaves de la justice, c’est-àdire attachés à elle et ainsi sanctifiés, ce que Paul appelle également “être esclave de Dieu”, état qui nous ouvre à la vie éternelle de Dieu (6, 22).
4. Prolongement
Paul avait déjà montré aux Galates toutes les conséquences de cette libération :
1 C’est pour que nous restions libres que le Christ nous a libérés. Donc tenez bon et ne vous remettez pas sous le joug de l’esclavage.
16 Or je dis : laissez-vous mener par l’Esprit et vous ne risquerez pas de satisfaire la convoitise charnelle.
17 Car la chair convoite contre l’esprit, et l’esprit contre la chair ; il y a entre eux antagonisme, si bien que vous ne faites pas ce que vous voudriez.
18 Mais si l’Esprit vous anime, vous n’êtes pas sous la Loi.
19 Or on sait bien tout ce que produit la chair : fornication, impureté, débauche,
20 idolâtrie, magie, haines, discorde, jalousie, emportements, disputes, dissensions, scissions,
21 sentiments d’envie, orgies, ripailles et choses semblables - et je vous préviens, comme je l’ai déjà fait, que ceux qui commettent ces fautes-là n’hériteront pas du Royaume de Dieu.
22 - Mais le fruit de l’Esprit est charité, joie, paix, longanimité, serviabilité, bonté, confiance dans les autres,
23 douceur, maîtrise de soi : contre de telles choses il n’y a pas de loi .
24 Or ceux qui appartiennent au Christ Jésus ont crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises.
25 Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse agir.
Prière
*Seigneur Jésus, par ta victoire sur le mal et le péché, tu nous as libérés et transformés, de façon à ce que nous vivions de ta vie et soyons rendus capables de reproduire ton image, car nous sommes désormais, par ton Esprit Saint, devenus “fils” et “héritiers” du Royaume de Dieu, avec toi : fais-moi pleinement découvrir ce que signifie cette existence “libérée” et attchée à toi, que tu me transmets, et donne-moi ensuite de la rayonner en toutes occasions. AMEN.
23.10.2003.*
Évangile : Luc 12, 49-53
DE L’EVANGILE DE LUC
Texte
49 ” Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé !
50 Je dois être baptisé d’un baptême, et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé !
51 ” Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien la division.
52 Désormais en effet, dans une maison de cinq personnes, on sera divisé, trois contre deux et deux contre trois :
53 on sera divisé, père contre fils et fils contre père, mère contre sa fille et fille contre sa mère, belle-mère contre sa bru et bru contre sa belle-mère. “
Commentaire
1. Situation
Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.
Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.
Son Evangile se déroule en huit étapes :
- un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
- un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
- la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
- le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
- le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
- le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
- le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
- la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).
Jésus a terminé sa mission en Galilée, et, depuis Luc, 9, 51, il a pris avec ses disciples le chemin de Jérusalem. Cette montée vers la ville sainte, où il sera rapidement, après quelque temps, arrêté et condamné à la croix, constitue une partie très importante de l’Evangile, qui s’étale sur 10 chapitres, et durant laquelle Luc nous montre Jésus en train de former ses disciples, à mesure qu’il réagit à toutes les situations qu’il rencontre.
L’on divise habituellement toute cette marche en 3 séries d’instructions que Jésus donne de diverses façons à l’ensemble de ses disciples :
- la 1ère série d’instructions se déroule de 9, 51 à 13, 21,
- la 2ème série de 13, 22 à 17, 10,
- la 3ème, de 17, 11 à 19, 27.
Toutes ces instructions ne visent qu’un seul thème : quel est le sens de notre chemin à parcourir avec Jésus, de ce qu’on appelle “la Voie” chrétienne, ou la “route avec le Christ” ?
Au cours de cette première série d’instructions qu’il donne à ses disciples (9, 51 - 13, 21), Jésus leur indique comment faire face aux diverses oppositions et tentations qu’ils rencontreront dans leur ministère (12, 1 - 59) : quoi qu’il arrive, il faut confesser ouvertement que Jésus est le Fils de l’homme (12, 1
- 12), il faut demeurer très prudent et vigilant face aux biens de ce monde, que Jésus n’est pas chargé de gérer dans sa mission (12, 13 - 21), il faut se maintenir libre et sans inquiétude face aux problèmes de subsistance (12, 22 - 32), il faut distribuer ses biens en aumônes (12, 33 - 34), il faut demeurer en toutes choses vigilant, dans la perspective de la fin des temps inaugurée par le Fils de l’homme (12, 35 - 48).
Ainsi en arrivons-nous à notre passage, dans lequel Jésus regarde en face son destin (12, 49 - 53). Ce qui lui permettra d’insister sur la démarche semblable qu’il attend de nous, ses disciples : nous devons nous décider nous-mêmes, face à lui, et assumer vraiment nos responsabilités
2. Message
En ces 2 images du feu et du baptême, Jésus concentre toute la nouveauté et toute la dimension de changement qu’il nous apporte dans l’achèvement de sa mission. Avec lui, c’est le salut définitif de Dieu qui nous atteint pour nous transformer aussi radicalement qu’un passage par le feu.
Et quand Jésus sera plongé dans sa mort (dans ce qu’il appelle son “baptême”), c’est pour que nous puissions nous laisser saisir et emporter dans son propre destin et avoir ainsi part à sa résurrection.
Jésus ne nous cache pas son impatience que sa mission atteigne son sommet, au moment où le monde basculera dans l’univers nouveau du Royaume de Dieu. Il ne nous cache pas davantage à quel point devenir son disciple doit “révolutionner” notre existence, nous obliger à le choisir toujours en premier, au risque de nous séparer ou de nous éloigner de nos proches.
En effet, c’est une “autre” paix qu’il nous apporte, la paix dans la vérité et dans l’amour, qui est bien différente de la facilité trompeuse de relations apparemment sans problèmes.
3. Decouvertes
Par sa Parole et son action, Jésus nous purifie comme un feu qui permet de distinguer les véritables valeurs du salut de Dieu des scories du péché et de la mort.
A noter, tout particulièrement dans Luc, que ce feu ne peut pas ne pas nous rappeler le “Feu de l’Esprit-Saint”, lié au baptême dans l’Esprit Saint et le feu, annoncé par Jean Baptiste (3, 15 - 16), et répandu sur les premiers disciples le Jour de la Pentecôte (Actes, 2, 1 - 12).
Le mot “baptême” est ici employé comme image d’un engloutissement dans une catastrophe. En obéissant à la volonté de Dieu jusqu’au bout de sa mission, Jésus marche vers son “Exode” (9, 31), où il va se trouver comme “sorti de lui-même” par des forces d’opposition auxquelles il fait face radicalement.
A propos de la division dont parle Jésus au verset 53, il nous faut aller relire Michée, 7, 6, dont semble s’inspirer Luc. Les prophètes considéraient la division dans les familles comme un “signe” de la fin des temps.
Selon une vue globale de l’Evangile de Luc, les versets 52 et 53 sont à relire en relation avec la prophétie du vieillard Syméon, dans l’Evangie de l’Enfance du Christ en 2, 34 - 35 : dans la mission de Jésus, tous sont appelés à un choix profond, effectué dans la foi, et qui est renoncement, souffrance et source de divisions.
En effet, la paix de Dieu ne s’obtient pas à n’importe quel prix, et surtout pas en atténuant la Parole de Dieu. D’autre part, ces remarques de Jésus sur les situations d’hostilité ne l’empêchent pas d’appeler au pardon, à la réconciliation (9, 51 - 56) et à l’amour des ennemis (6, 27 - 36).
4. Prolongement
Etre disciple de Jésus est, pour chacune et chacun de nous, un choix quotidien sans cesse à renouveler.
Ce choix dans la foi est participation à son mystère de mort et de resurrection, dans lequel nous sommes plongés lors des gestes de notre baptême en Eglise (Romains, 6, 1 - 11), et que nous assumons comme le “OUI” total de Jésus au Père.
Ce “OUI” nous est transmis par l’Esprit Saint, chaque fois que nous célébrons et ” annonçons la mort du Seigneur” dans les gestes de nos eucharisties (1 Corinthiens, 11, 26 ).
Prière
*Seigneur Jésus, tu es engagé jusqu’au fond de ton être dans ta mission de salut de toute l’humanité, mission dont tu envisages bien à quel point elle va complètement transformer, purifier, renouveler, tous ceux et toutes celles qui en bénéficieront, et c’est pour cela que cet engagement aux plus hauts risques représente pour toi un passage par le feu et une perte complète de toi-même : aide-moi à mieux comprendre les enjeux de cette nouvelle vie que tu me proposes, et qui consiste à te suivre dans un semblable dépouillement de moi-même pour être configuré à ton humanité transfigurée de ressuscité. AMEN.
23.10.2003.*