📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Éphésiens 3, 14-21
DE LA LETTRE AUX EPHESIENS
Texte
14 C’est pourquoi je fléchis les genoux en présence du Père
15 de qui toute paternité, au ciel et sur la terre, tire son nom.
16 Qu’Il daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance par son Esprit pour que se fortifie en vous l’homme intérieur,
17 que le Christ habite en vos cœurs par la foi, et que vous soyez enracinés, fondés dans l’amour.
18 Ainsi vous recevrez la force de comprendre, avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur,
19 vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu.
20 A Celui dont la puissance agissant en nous est capable de faire bien au-delà, infiniment au-delà de tout ce que nous pouvons demander ou concevoir,
21 à Lui la gloire, dans l’Église et le Christ Jésus, pour tous les âges et tous les siècles ! Amen.
Commentaire
1. Situation
La Lettre aux Ephésiens est l’un des documents les plus attirants du Nouveau Testament, en raison de l’élévation spirituelle de son approche, et de son “climat” de prière, dans une totale confiance en Dieu. D’autre part, sa vision de l’Eglise aux chapitres 2, 4 et 5, a beaucoup enrichi les croyants et leurs communautés depuis les débuts du christianisme.
L’adresse de cette Lettre “aux Ephésiens” ne figurant dans la plupart des meilleurs manuscrits, cette “Lettre” ne semble pas avoir été destinée à une Eglise particulière.
La comparaison de cette “Lettre” avec l’épître de Paul aux Colossiens fait apparaître la grande similitude de nombreux passages. On en a conclu que l’auteur d‘“Ephésiens” a utilisé “Colossiens”, au moins en partie, pour écrire son texte.
Il est donc légitime de nous demander si nous nous trouvons devant une “lettre”, ou, de préférence, devant une belle méditation résumant le coeur de la pensée de Paul, qui aurait été mise artificiellement enforme de “lettre” par l’ajout d’une introduction et d’une conclusion épistolaires.
L’on s’accorde aujourd’hui pour penser que ce document n’a pas été écrit par Paul, et qu’il appartient à la 2ème génération d’écrits mis sous son nom. Un disciple et admirateur de Paul l’aurait donc rédigé, après la mort de l’apôtre, dans les années 70 ou 80, et en se servant de “Colossiens” comme canevas et modèle, pour célébrer la foi et le ministère apostolique de Paul.
Entre l’introduction et les salutations d’usage (1, 1 - 2) et la conclusion (6, 21 - 24), se trouvent 2 grandes parties : - une grande prière et une méditation (1, 3 - 3, 21) sur Dieu et son projet, centré sur le Christ et réalisé par lui, de nous donner d’avoir part à sa vie, dans la communauté écclésiale, - une partie exhortative (4, 1 - 6, 20), nous présentant l’Eglise sous l’image privilégiée de “Corps” du Christ, avec ses ministres, et sa manière d’être présente au monde par les croyants qui “marchent dans la lumière” du Christ ressuscité.
2. Message
L’auteur de cette “Lettre” reprend ici la prière qu’il avait tout juste commencée en 3, 1, et qu’il avait immédiatement interrompue par une longue parenthèse méditative sur la grâce que Dieu avait accordée à Paul de connaître à ce point le mystère du salut. Maintenant cette prière conclut, par une solennelle intercesion qui se termine en doxologie, toute cette 1ère partie de prière et de méditation de cette “Lettre” aux Ephésiens.
A genoux devant le Père, source de toute paternité, Paul demande que se manifeste en nous la force de l’Esprit du Christ, qui fait habiter le Christ en nous par la foi et nous enracine dans l’amour.
La conséquence en est notre compréhension du mystère selon toutes ses dimensions, notre découverte de l’amour du Christ qui dépasse toutes nos prévisions, et notre entrée dans la plénitude de Dieu.
La doxologie finale souligne de nouveau cette transcendance de l’action de Dieu en nous, au delà de tout ce que nous pouvons concevoir.
3. Decouvertes
Toute cette 1ère section de la Lettre, qui va de 1, 3 à 3, 21, est une prière développée, dont la partie située entre 2, 1 et 3, 13 a pris la forme d’une longue méditation, toujours très priante, sur les effets de la conversion (2, 1 - 10), sur la réconciliation entre Juifs et païens, opérée par la mort du Christ (2, 11 - 22), sur le mystère divin révélé à Paul (3, 2 - 13).
Notre passage reprend la forme de prière proprement dite, en conclusion d’une méditation de tonalité si élevée. Cette prière s’adresse à Dieu seul, comme Père et source de toute vie de famille, et se déroule en 2 temps.
Elle est d’abord une demande concernant la condition spirituelle des chrétiens (3, 16 - 17), liée à la présence simultanée et inséparable du Christ et de l’Esprit en eux. Elle est ensuite (3, 18 - 20) demande de compréhension et d’approche de l’amour “inconnaissable” du Christ, qui se situe au delà de tout, et nous communique Dieu, à nous qui sommes rassemblés dans l’Eglise de Jésus Christ.
4. Prolongement
Seul un profond silence convient de notre part après une telle prière, face à tout ce que Paul demande ici à Dieu pour nous, et qui nous est accordé, par le Christ Jésus, dans l’Esprit : Dieu à la fois si proche, et si “au-delà” de nous, dans sa transcendance.
Prière
*Seigneur Jésus, tu nous as révélé et communique la réalité profonde du mystère de Dieu, qui, a la fois, nous rencontre, nous transforme intérieurement, en même temps qu’il nous dépasse infiniment, et cela s’est effectué pour nous dans le don de ton Esprit, qui te rend présent au cœur de nos vies, au moment où il nous fait reconnaître Dieu comme Père : donne-moi de me laisser saisir au plus intime de moi-même par cette présence unifiante et vivifiante, ouvre-moi à cette devouverte des dimensions insondables de l’amour de Dieu, qui nous rejoint et nous est propose, au terme de ta mission, aide-moi à toujours mieux discerner la richesse inouïe de tout ce que tu nous offres ainsi, comme qualité de partage de la vie et de l’amour mêmes de Dieu. AMEN.
24.10.2002.*
Évangile : Luc 12, 49-53
DE L’EVANGILE DE LUC
Texte
49 ” Je suis venu jeter un feu sur la terre, et comme je voudrais que déjà il fût allumé !
50 Je dois être baptisé d’un baptême, et quelle n’est pas mon angoisse jusqu’à ce qu’il soit consommé !
51 ” Pensez-vous que je sois apparu pour établir la paix sur la terre ? Non, je vous le dis, mais bien la division.
52 Désormais en effet, dans une maison de cinq personnes, on sera divisé, trois contre deux et deux contre trois :
53 on sera divisé, père contre fils et fils contre père, mère contre sa fille et fille contre sa mère, belle-mère contre sa bru et bru contre sa belle-mère. “
Commentaire
1. Situation
Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.
Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.
Son Evangile se déroule en huit étapes :
- un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
- un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
- la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
- le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
- le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
- le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
- le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
- la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).
Jésus a terminé sa mission en Galilée, et, depuis Luc, 9, 51, il a pris avec ses disciples le chemin de Jérusalem. Cette montée vers la ville sainte, où il sera rapidement, après quelque temps, arrêté et condamné à la croix, constitue une partie très importante de l’Evangile, qui s’étale sur 10 chapitres, et durant laquelle Luc nous montre Jésus en train de former ses disciples, à mesure qu’il réagit à toutes les situations qu’il rencontre.
L’on divise habituellement toute cette marche en 3 séries d’instructions que Jésus donne de diverses façons à l’ensemble de ses disciples :
- la 1ère série d’instructions se déroule de 9, 51 à 13, 21,
- la 2ème série de 13, 22 à 17, 10,
- la 3ème, de 17, 11 à 19, 27.
Toutes ces instructions ne visent qu’un seul thème : quel est le sens de notre chemin à parcourir avec Jésus, de ce qu’on appelle “la Voie” chrétienne, ou la “route avec le Christ” ?
Au cours de cette première série d’instructions qu’il donne à ses disciples (9, 51 - 13, 21), Jésus leur indique comment faire face aux diverses oppositions et tentations qu’ils rencontreront dans leur ministère (12, 1 - 59) : quoi qu’il arrive, il faut confesser ouvertement que Jésus est le Fils de l’homme (12, 1
- 12), il faut demeurer très prudent et vigilant face aux biens de ce monde, que Jésus n’est pas chargé de gérer dans sa mission (12, 13 - 21), il faut se maintenir libre et sans inquiétude face aux problèmes de subsistance (12, 22 - 32), il faut distribuer ses biens en aumônes (12, 33 - 34), il faut demeurer en toutes choses vigilant, dans la perspective de la fin des temps inaugurée par le Fils de l’homme (12, 35 - 48).
Ainsi en arrivons-nous à notre passage, dans lequel Jésus regarde en face son destin (12, 49 - 53). Ce qui lui permettra d’insister sur la démarche semblable qu’il attend de nous, ses disciples : nous devons nous décider nous-mêmes, face à lui, et assumer vraiment nos responsabilités
2. Message
En ces 2 images du feu et du baptême, Jésus concentre toute la nouveauté et toute la dimension de changement qu’il nous apporte dans l’achèvement de sa mission. Avec lui, c’est le salut définitif de Dieu qui nous atteint pour nous transformer aussi radicalement qu’un passage par le feu.
Et quand Jésus sera plongé dans sa mort (dans ce qu’il appelle son “baptême”), c’est pour que nous puissions nous laisser saisir et emporter dans son propre destin et avoir ainsi part à sa résurrection.
Jésus ne nous cache pas son impatience que sa mission atteigne son sommet, au moment où le monde basculera dans l’univers nouveau du Royaume de Dieu. Il ne nous cache pas davantage à quel point devenir son disciple doit “révolutionner” notre existence, nous obliger à le choisir toujours en premier, au risque de nous séparer ou de nous éloigner de nos proches.
En effet, c’est une “autre” paix qu’il nous apporte, la paix dans la vérité et dans l’amour, qui est bien différente de la facilité trompeuse de relations apparemment sans problèmes.
3. Decouvertes
Par sa Parole et son action, Jésus nous purifie comme un feu qui permet de distinguer les véritables valeurs du salut de Dieu des scories du péché et de la mort.
A noter, tout particulièrement dans Luc, que ce feu ne peut pas ne pas nous rappeler le “Feu de l’Esprit-Saint”, lié au baptême dans l’Esprit Saint et le feu, annoncé par Jean Baptiste (3, 15 - 16), et répandu sur les premiers disciples le Jour de la Pentecôte (Actes, 2, 1 - 12).
Le mot “baptême” est ici employé comme image d’un engloutissement dans une catastrophe. En obéissant à la volonté de Dieu jusqu’au bout de sa mission, Jésus marche vers son “Exode” (9, 31), où il va se trouver comme “sorti de lui-même” par des forces d’opposition auxquelles il fait face radicalement.
A propos de la division dont parle Jésus au verset 53, il nous faut aller relire Michée, 7, 6, dont semble s’inspirer Luc. Les prophètes considéraient la division dans les familles comme un “signe” de la fin des temps.
Selon une vue globale de l’Evangile de Luc, les versets 52 et 53 sont à relire en relation avec la prophétie du vieillard Syméon, dans l’Evangie de l’Enfance du Christ en 2, 34 - 35 : dans la mission de Jésus, tous sont appelés à un choix profond, effectué dans la foi, et qui est renoncement, souffrance et source de divisions.
En effet, la paix de Dieu ne s’obtient pas à n’importe quel prix, et surtout pas en atténuant la Parole de Dieu. D’autre part, ces remarques de Jésus sur les situations d’hostilité ne l’empêchent pas d’appeler au pardon, à la réconciliation (9, 51 - 56) et à l’amour des ennemis (6, 27 - 36).
4. Prolongement
Etre disciple de Jésus est, pour chacune et chacun de nous, un choix quotidien sans cesse à renouveler.
Ce choix dans la foi est participation à son mystère de mort et de resurrection, dans lequel nous sommes plongés lors des gestes de notre baptême en Eglise (Romains, 6, 1 - 11), et que nous assumons comme le “OUI” total de Jésus au Père.
Ce “OUI” nous est transmis par l’Esprit Saint, chaque fois que nous célébrons et ” annonçons la mort du Seigneur” dans les gestes de nos eucharisties (1 Corinthiens, 11, 26 ).
Prière
*Seigneur Jésus, tu es engagé jusqu’au fond de ton être dans ta mission de salut de toute l’humanité, mission dont tu envisages bien à quel point elle va complètement transformer, purifier, renouveler, tous ceux et toutes celles qui en bénéficieront, et c’est pour cela que cet engagement aux plus hauts risques représente pour toi un passage par le feu et une perte complète de toi-même : aide-moi à mieux comprendre les enjeux de cette nouvelle vie que tu me proposes, et qui consiste à te suivre dans un semblable dépouillement de moi-même pour être configuré à ton humanité transfigurée de ressuscité. AMEN.
23.10.2003.*