📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Philippiens 2, 1-4
DE LA LETTRE AUX PHILIPPIENS
Texte
1 Si donc il y a quelque consolation en Christ, s’il y a quelque soulagement dans la charité, s’il y a quelque union d’esprit, s’il y a quelque compassion et quelque miséricorde,
2 rendez ma joie parfaite, ayant un même sentiment, un même amour, une même âme, une même pensée.
3 Ne faites rien par esprit de parti ou par vaine gloire, mais que l’humilité vous fasse regarder les autres comme étant au-dessus de vous-mêmes.
4 Que chacun de vous, au lieu de considérer ses propres intérêts, considère aussi ceux des autres.
Commentaire
1. Situation
La Lettre aux Philippiens est, avec le billet à Philémon, la letre la plus personnelle de Paul, lettre d’amicale exhortation, mais aussi d’encouragement de la part d’un fondateur de communauté.
Dans cette lettre, Paul vise surtout, par delà les situations pratiques qu’il évoque, à fortifier l’engagrment des Philippiens dans leur vie chrétienne. Paul les invite ainsi à imiter le Christ, comme il le fait lui-même, de façon à croître à l’image de Jésus dans leur foi et dans leur action.
D’un bout à l’autre de cette épître, telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui, Paul invite ses lecteurs à approfondir le message du Christ, ainsi qu’à le vivre dans la joie.
Dans cette lettre, Paul fait allusion également aux souffrances éprouvées par les Philippiens à cause du Christ (1, 27 - 30 et 2, 15 - 17). Il parle également d’opposants (1, 28) : il peut s’agir soit d’autorités civiles, soit de paîens, soit de Juifs non convertis, soit de chrétiens issus du Judaïsme et opposés à Paul.
Certains pensent que Paul a écrit cette lettre de Rome, où il était, sinon emprisonné, du moins en résidence imposée et surveillée, au début des années 60. D’autres datent cette lettre du milieu des années 50, et la disent écrite depuis Ephèse, où Paul aurait été en détention.
D’autres enfin, distinguent, dans le texte qui nous est parvenu, trois différentes lettres aux Philippiens, toutes écrites vers 53 - 54 depuis Ephèse : - une lettre, ” A”, la première, très courte, comprenant les versets 4, 10 - 20, et remerciant les P¨hilippiens de leur assistance financière, - une 2ème lettre, “B”, envoyée un peu plus tard de prison, où Paul se trouve alors, jouissant cependant d’une certaine marge de liberté, et comprenant les extraits 1, 3 - 3,1 et 4, 2 - 9, de notre présente lettre canonique, - une 3ème lettre, “C”, lettre d’avertissement aux Philippiens (3, 2 - 4, 1), face à la perspective d’arrivée chez eux de chrétiens issus du Judaïsme, opposés à l’enseignement de Paul, et prônant la nécessité de la circoncision et de la pratique de la Loi de Moïse pour tous les disciples de Jésus, comme l’atteste fortement, de son côté, la Lettre aux Galates.
2. Message
Paul commence par rappeler des traits essentiels d’une vie chrétienne authentique dans sa manifestation du commandement unique du Seigneur nous demandant de nous aimer les uns les autres comme frères et soeurs.
Un tel amour consiste en une pratique mutuelle et réciproque du réconfort, de l’encouragement dans l’amour, de la communion dans l’Esprit, de la tendresse et de la pitié, autant de façons de se prendre en charge les uns les autres, dans la gratuité d’un amour donné et reçu en toutes les formes et circonstances concrètes de nos situations humaines.
Paul précise ensuite que ces attitudes et expressions de la charité du Christ doivent se vivre de plus en plus de manière identique entre tous, dans une recherche constante de l’unité, une unité qui rayonne dans des comportements qui se ressemblent très étroitement.
Ce qui suppose, à la racine de notre être, que nous vivions dans une véritable humilité et pauvreté de coeur, qui nous permet d’être vraiment ouverts aux autres que l’on valorise d’abord dans une démarche de don et non de repli sur nous-mêmes.
3. Decouvertes
On rattache souvent ces quatre versets de notre passage aux deux suivants pour former avec eux un seul ensemble.
Notons le ton insistant de l’appel de Paul, que traduit la répétition de ces quatre “si” au début des propositions. Ce ton est proche de celui des hymnes, si bien qu’il ne faut pas attendre l’arrivée du verset 6 pour le voir se manifester.
Paul fait ainsi appel à des valeurs que vivent déjà les Philippiens, et ce qu’il attend d’eux, de ce fait, pour que sa joie soit complète (voir 1, 4 . 18), c’est l’union totale de leurs esprits et de leurs coeurs avec l’accueil des attitudes et le rejet des contre-valeurs que cela suppose.
On s’est demandé si ces conseils fortement appuyés de Paul ne cherchaient pas à encourager une réaction d’unité dans la communauté de Philippes dans laquelle Paul percevait des tendances à la division, sans doute du fait que certains chrétiens cherchaient à se faire valoir aux dépens des autres, ou poursuivaient des buts intéressés.
D’où le ton particulièrement insistant de cette page. Peut-être faut-il, en ce cas, relier ces versets à 1, 17; 1, 27 - 30; 2, 3 - 4 et 4, 2.
4. Prolongement
Ce que Paul recommande ici n’est autre que la mise en pratique des béatitudes du début du chapitre 5 de l’Evangile de Matthieu, dans lequel l’auteur nous fait découvrir ce qu’il estime être le message central de Jésus, qui nous y propose la charte du Royaume et d’une existence selon la sainteté de Dieu, c’est-à-dire ce à quoi nous devons tendre pour imiter Dieu et le Christ en vérité, en nous comportant selon la réalité divine de l’Esprit Saint qui nous habite.
Cela correspond donc ainsi aux multiples fruits de l’Esprit en nous, que Paul nous énumère à la fin du chapitre 5 de sa Lettre aux Galates, en contraste avec ce qu’il appelle les comportemnts “selon la chair”, c’est-à-dire comme des hommes et des femmes repliés sur eux-mêmes.
Il n’y a pas deux manières de vivre authentiquement l’amour gratuit à la façon de Dieu, en se risquant soi-même jusqu’au bout, comme Jésus, pour vivre en tous points son “OUI” à Dieu notre Père et à tous les humains, nos frères et soeurs, en produisant ainsi le “signe” que nous sommes disciples de Jésus, selon son commandement à la fois nouveau et unique, rendu possible à appliquer du fait de l’Esprit Saint qu’il répand sans cesse en nos coeurs (Romains, 5, 1 - 5).
Prière
*Seigneur Jésus, apprends-nous toujours davantage à nous aimer les uns les autres, comme tu nous as aimés, dans une soumission humble et constante, à ton Esprit Saint, par lequel tu te rends efficacement présent au plus profond de nous-mêmes. AMEN.
01.11.2004.*
Évangile : Luc 14, 12-14
DE L’EVANGILE DE LUC
Texte
12 Il dit aussi à celui qui l’avait invité: Lorsque tu donnes à dîner ou à souper, n’invite pas tes amis, ni tes frères, ni tes parents, ni des voisins riches, de peur qu’ils ne t’invitent à leur tour et qu’on ne te rende la pareille.
13 Mais, lorsque tu donnes un festin, invite des pauvres, des estropiés, des boiteux, des aveugles.
14 Et tu seras heureux de ce qu’ils ne peuvent pas te rendre la pareille; car elle te sera rendue à la résurrection des justes.
Commentaire
1. Situation
Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.
Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.
Son Evangile se déroule en huit étapes :
- un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
- un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
- la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
- le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
- le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
- le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
- le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
- la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).
Jésus a terminé sa mission en Galilée, et, depuis Luc, 9, 51, il a pris avec ses dsiciples le chemin de Jérusalem. Cette montée vers la ville sainte, où il sera rapidement, après quelque temps, arrêté et condamné à la croix, constitue une partie très importante de l’Evangile, qui s’étale sur 10 chapitres, et durant laquelle Luc nous montre Jésus en train de former ses disciples, à mesure qu’il réagit à toutes les situations qu’il rencontre
2. Message
Pris dans l’ensemble des paroles de Jésus au cours de son repas chez un Pharisien qui l’a invité un jour de sabbat, notre texte de ce jour propose tout particulièrement une leçon de gratuité totale, dans la mesure où Jésus recommande d’inviter ceux qui n’auront jamais les moyens de rendre, à leur tour, la politesse de cette invitation.
Une telle gratuité, effectuée au nom de Dieu, est un “signe” du Royaume qu’annonce et ouvre Jésus, et c’est pour cela qu’elle vaudra une réponse de Dieu lors de la résurrection des justes.
3. Decouvertes
Jésus, tout au long de ce chapitre 14, se retrouve, une fois de plus, à table avec des Pharisiens, chez l’un d’entre eux qui l’a invité. Et, pendant toute la durée de ce repas, à partir de la situation, et des comportements qu’il remarque chez ses co-invités, il offre à ses commensaux un enseignement contestataire, même si son auditoire ne paraît pas lui être hostile.
Jésus a, en effet, commencé par guérir un hydropique qui se trouvait là, en justifiant son action au nom de la nécessité du service du frère qui dépasse toute Loi (14, 1 - 6). Il a ensuite critiqué le choix des premières places que faisaient les autres invités (14, 7 - 11). Et, maintenant, il fait la leçon à son hôte pour n’avoir invité que ses proches ou ses amis (14, 12 - 14).
A travers ces trois prises de position, son message est un appel à vivre, dès aujourd’hui, dans notre existence courante et ordinaire, l’humilité et la gratuité du Royaume de Dieu qu’il annonce comme proche, et pour lequel il demande conversion.
Ces repas du Sabbat pouvaient être considérés comme des anticipations du banquet du Royaume. C’est la raison pour laquelle Jésus montre à ceux qui l’entourent en quoi le présent repas, qu’ils partagent avec lui, ne peut être une telle anticipation.
En effet, il est vécu plus dans une ambiance d’orgueil que d’humilité, plus également dans une ambiance d’exclusion que d’accueil universel (ambiance qui sera encore celle des disciples de Jésus lors de son dernier repas avec eux, le Jeudi Saint au soir, veille de sa mort : voir 22, 24 - 27).
Ce à quoi l’un des invités proclame la bénédiction que recevront ceux qui auront part au banquet du Royaume, pensant, sans doute, être lui-même l’un de ceux-là. Et, pour toute réponse, Jésus racontera alors sa parabole des “invités au festin” (14, 15- 24).
4. Prolongement
L’accueil de tous sans aucune discrimination, et particulièrement des pauvres, des petits, des exclus et des pécheurs, a toujours constitué une priorité dans le ministère de Jésus. Lorsqu’il privilégie ainsi les “rejetés” de la société, il commence d’abord par rétablir un équilibre entre tous, par une compensation à l’égard de ceux qui n’ont rien ou presque.
Ce qu’écrit Jacques dans sa lettre semble indiquer qu’il n’était pas facile, même après la résurrection de Jésus, de vivre à fond son enseignement en ce domaine :
Jacques 2
2.1 Mes frères, que votre foi en notre glorieux Seigneur Jésus Christ soit exempte de toute acception de personnes.
2.2 Supposez, en effet, qu’il entre dans votre assemblée un homme avec un anneau d’or et un habit magnifique, et qu’il y entre aussi un pauvre misérablement vêtu;
2.3 si, tournant vos regards vers celui qui porte l’habit magnifique, vous lui dites: Toi, assieds-toi ici à cette place d’honneur! et si vous dites au pauvre: Toi, tiens-toi là debout! ou bien: Assieds-toi au-dessous de mon marche-pied,
2.4 ne faites vous pas en vous-mêmes une distinction, et ne jugez-vous pas sous l’inspiration de pensées mauvaises?
2.5 Écoutez, mes frères bien-aimés: Dieu n’a-t-il pas choisi les pauvres aux yeux du monde, pour qu’ils soient riches en la foi, et héritiers du royaume qu’il a promis à ceux qui l’aiment?
2.6 Et vous, vous avilissez le pauvre!
Prière
*Seigneur Jésus, à l’inverse de toi, nous avons beaucoup de mal à accueillir l’exclus, le pauvre, l’immigré, le sans-abri, le chômeur, le buveur, le clochard, et nous sommes tentés parfois d’oublier que, créés comme tous à l’image de Dieu, ils sont, pour toi, une valeur unique dans ton projet de salut et dans l’appel que tu lances à te suivre jusque dans le Royaume de Dieu : aide-moi à porter d’abord, sur tous les hommes et toutes les femmes que je rencontre, un regard de foi qui les reconnaît comme mes frères et soeurs, membres à part entière de cette humanité pour laquelle tu es mort, en révélant la miséricorde du Père qui nous sauve tous gratuitement, apprends-moi à mieux les accueillir, tels qu’ils sont, par delà mes hésitations, ou le rejet et le mépris qui, spontanément, peuvent monter en moi. AMEN.
04.11.2002.*