📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Philippiens 2, 5-11
DE LA LETTRE AUX PHILIPPIENS
Texte
5 Ayez entre vous les mêmes sentiments qui sont dans le Christ Jésus :
6 Lui, de condition divine, ne retient pas jalousement le rang qui l’égalait à Dieu.
7 Mais il s’anéantit lui-même, prenant condition d’esclave, et devenant semblable aux hommes. S’étant comporté comme un homme,
8 il s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix !
9 Aussi Dieu l’a-t-il exalté et lui a-t-il donné le Nom qui est au-dessus de tout nom,
10 pour que tout, au nom de Jésus, s’agenouille, au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers,
11 et que toute langue proclame, de Jésus Christ, qu’il est SEIGNEUR, à la gloire de Dieu le Père.
Commentaire
1. Situation
La Lettre aux Philippiens est, avec le billet à Philémon, la letre la plus personnelle de Paul, lettre d’amicale exhortation, mais aussi d’encouragement de la part d’un fondateur de communauté.
Dans cette lettre, Paul vise surtout, par delà les situations pratiques qu’il évoque, à fortifier l’engagrment des Philippiens dans leur vie chrétienne. Paul les invite ainsi à imiter le Christ, comme il le fait lui-même, de façon à croître à l’image de Jésus dans leur foi et dans leur action.
D’un bout à l’autre de cette épître, telle qu’elle se présente à nous aujourd’hui, Paul invite ses lecteurs à approfondir le message du Christ, ainsi qu’à le vivre dans la joie.
Dans cette lettre, Paul fait allusion également aux souffrances éprouvées par les Philippiens à cause du Christ (1, 27 - 30 et 2, 15 - 17). Il parle également d’opposants (1, 28) : il peut s’agir soit d’autorités civiles, soit de paîens, soit de Juifs non convertis, soit de chrétiens issus du Judaïsme et opposés à Paul.
Certains pensent que Paul a écrit cette lettre de Rome, où il était, sinon emprisonné, du moins en résidence imposée et surveillée, au début des années 60. D’autres datent cette lettre du milieu des années 50, et la disent écrite depuis Ephèse, où Paul aurait été en détention.
D’autres enfin, distinguent, dans le texte qui nous est parvenu, trois différentes lettres aux Philippiens, toutes écrites vers 53 - 54 depuis Ephèse : - une lettre, ” A”, la première, très courte, comprenant les versets 4, 10 - 20, et remerciant les P¨hilippiens de leur assistance financière, - une 2ème lettre, “B”, envoyée un peu plus tard de prison, où Paul se trouve alors, jouissant cependant d’une certaine marge de liberté, et comprenant les extraits 1, 3 - 3,1 et 4, 2 - 9, de notre présente lettre canonique, - une 3ème lettre, “C”, lettre d’avertissement aux Philippiens (3, 2 - 4, 1), face à la perspective d’arrivée chez eux de chrétiens issus du Judaïsme, opposés à l’enseignement de Paul, et prônant la nécessité de la circoncision et de la pratique de la Loi de Moïse pour tous les disciples de Jésus, comme l’atteste fortement, de son côté, la Lettre aux Galates.
2. Message
Paul invite les chrétiens à se comporter “comme on le fait en Christ”, c’est-à-dire à la façon du Christ. Dès les premiers versets de ce chapitre 2, il nous a demandé de vivre simultanément dans “l’ouverture” aux autres et selon l’humilité, en nous indiquant quelques directives pratiques (2, 1 - 4). Nous avons à découvrir maintenant quel esprit doit nous animer, en contemplant le mystère de l’abaissement du Christ.
Dans cette hymne ancienne, que Paul a reprise, et sans doute modifiée, nous remarquons le contraste entre les deux mouvements, descandant et ascendant : plus le Christ s’est abaissé volontairement, et plus il est exalté par Dieu. Et, de même qu’on ne peut s’abaisser plus que lui, le Nom que lui donne le Père est le plus au-dessus de tout nom.
Ce mystère de la “kénose” du Christ nous est présenté comme dépouillement de son égalité d’avec Dieu, puis entrée dans la condition de serviteur, en devenant “homme parmi les hommes”, et, finalement abaissement dans l’obéissance jusqu’à être traité comme un esclave et mourir sur une croix. Deux étapes : celle de l’incarnation, celle de l’engagement dans l’obéissance jusqu’à la mort.
En retour, Jésus reçoit la dignité réelle d’une Seigneurerie unique et universelle, qui le situe vraiment au-dessus de tout.
3. Decouvertes
Bien qu’il conserve l’apparence d’une hymne, ce passage est parfaitement intégré dans le message que Paul adresse aux Philippiens. En effet, selon lui, ce qu’a vécu Jésus comme “exemple” et “modèle” doit encourager les Philippiens à l’humilité et au respect réciproque les uns des autres, en se référant à lui.
De même que le Christ a vécu son abaissement comme un engagement personnel, puis a été ensuite exalté par Dieu, les Philippiens doivent remetttre entre les mains de Dieu le souci de leur dignité, et se contenter de chercher à reproduire au mieux l’humilité du Christ.
Selon la plus ancienne tradition d’interprétation de ce passage, qui remonte aux Pères de l’Eglise, mais qui n’est plus admise par tous aujourd’hui, le Christ, en situation de “forme de Dieu” et d’égalité avec Dieu, s’est “vidé” en quelque sorte de lui-même, par obéissance au Père, non seulement pour devenir “homme mortel”, mais pour subir un sort “d’esclave” parmi les hommes, dans une mort ignominieuse. D’où, en raison de cette obéissance, sa super-exaltation subséquente, et sa situation unique dans le plan de salut de Dieu.
4. Prolongement
Tel est ce mystère de Dieu, qui, en Christ, vient ainsi rejoindre notre humanité, s’y exprimer dans nos limites humaines, parler notre langage et vivre notre expérience, pour y inscrire une attitude d’obéissance à Dieu qui se manifeste en une capacité de s’abaisser jusqu’à se laisser traiter comme un esclave. Et cela, pour que nous ayons part “à sa divinité”(2 Pierre, 1, 4) :
9 Vous connaissez, en effet, la libéralité de notre Seigneur Jésus Christ, qui pour vous s’est fait pauvre, de riche qu’il était, afin de vous enrichir par sa pauvreté.
Prière
*Seigneur Jésus, dans le mystère de ton abaissement, tu nous as révélé jusqu’ou va l’engagement de Dieu a partager en toi notre vie, et notre façon d’être limitée, pour que nous le découvrions, et le suivions, en tes comportements et gestes d’homme, porteurs d’une réalité divine, et qu’ainsi, dans la force de ton Esprit, nous puissions recevoir en partage cette vie divine et la capacité d’imiter tes actions et tes paroles : donne moi de croire davantage en toi, qui m’annonces ce mystère de Dieu, a l’œuvre dans ta mission d’homme parmi les hommes, ouvre-moi à cette richesse de parole et de grâce, que tu mets à ma disposition comme ferment de croissance continuelle en ton image, qui est celle du Père invisible, qui nous aime et nous fait ainsi progressivement entrer dans sa gloire. AMEN.
05.11.2002.*
Évangile : Luc 14, 15-24
DE L’EVANGILE DE LUC
Texte
15 A ces mots, l’un des convives lui dit : ” Heureux celui qui prendra son repas dans le Royaume de Dieu ! “
16 Il lui dit : ” Un homme faisait un grand dîner, auquel il invita beaucoup de monde.
17 A l’heure du dîner, il envoya son serviteur dire aux invités : “Venez ; maintenant tout est prêt. “
18 Et tous, comme de concert, se mirent à s’excuser. Le premier lui dit : “J’ai acheté un champ et il me faut aller le voir ; je t’en prie, tiens-moi pour excusé. “
19 Un autre dit : “J’ai acheté cinq paires de bœufs et je pars les essayer ; je t’en prie, tiens-moi pour excusé. “
20 Un autre dit : “Je viens de me marier, et c’est pourquoi je ne puis venir. “
21 ” A son retour, le serviteur rapporta cela à son maître. Alors, pris de colère, le maître de maison dit à son serviteur : “Va-t’en vite par les places et les rues de la ville, et introduis ici les pauvres, les estropiés, les aveugles et les boiteux. “
22 “Maître, dit le serviteur, tes ordres seront exécutés, et il y a encore de la place. “
23 Et le maître dit au serviteur : “Va-t’en par les chemins et le long des clôtures, et fais entrer les gens de force, afin que ma maison se remplisse.
24 Car, je vous le dis, aucun de ces hommes qui avaient été invités ne goûtera de mon dîner. ” “
Commentaire
1. Situation
Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.
Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.
Son Evangile se déroule en huit étapes :
- un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
- un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
- la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
- le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
- le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
- le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
- le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
- la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).
Jésus a terminé sa mission en Galilée, et, depuis Luc, 9, 51, il a pris avec ses dsiciples le chemin de Jérusalem. Cette montée vers la ville sainte, où il sera rapidement, après quelque temps, arrêté et condamné à la croix, constitue une partie très importante de l’Evangile, qui s’étale sur 10 chapitres, et durant laquelle Luc nous montre Jésus en train de former ses disciples, à mesure qu’il réagit à toutes les situations qu’il rencontre.
Alors que Jésus continue sa montée vers Jérusalem, et qu’il donne une 2ème série d’instructions à ses disciples (13, 22 - 17, 10), il a commencé par réinsister sur la nécessité pour tous de se repentir (13, 22 - 30).
Il a, ensuite, réagi courageusement à une information selon laquelle Hérode chercherait à le faire mourir, en maintenant qu’il lui faut poursuivre sa route vers Jérusalem, même si cette ville est celle qui tue les prophètes (13, 31 -35).
Nous le retrouvons, enfin, invité de nouveau à prendre un repas chez un des chefs des Pharisiens. Ce qui lui permet de présenter le Royaume de Dieu sous l’image du banquet de la fin des temps, banquet dont lui-même sera l’hôte qui invite tous les hommes, élus ou non, Juifs ou païens, à participer (14, 1 - 24).
Jésus, l’invité d’honneur, profite de cette occasion pour se livrer à un ensemble de critiques sur le comportement de ses co-invités et de son hôte, de façon à souligner la différence et l’originalité du Royaume des cieux :
- il faut choisir la dernière place lorsqu’on est invité (14, 7 - 11),
- il faut inviter les pauvres qui ne peuvent vous rendre votre invitation (14, 12 - 14),
- il faut accepter l’invitation au banquet du Royaume comme une priorité à honorer, dès qu’elle nous parvient, tout en sachant que tous, même les non- invités officielIement, y seront finalement rassemblés (14, 15 - 24 : parabole des invités remplacés par des pauvres).
Avec la page de ce jour, nous assistons ainsi au dernier enseignement que propose Jésus à son hôte et aux autres invités de ce repas chez ce chef de Pharisiens, au moment où il raconte cette “histoire exemple” ou “parabole” des invités au festin dont la place va être prise par des gens de toutes conditions et origines.
2. Message
Le message de cette belle histoire est des plus clairs : ceux qui ont été officiellement invités au banquet se révèlent incapables d’y prendre part et de répondre à l’appel que Dieu leur a fait d’entrer et d’avoir part à son Royaume, Dieu qui se trouve ici représenté par cet homme qui invite beaucoup de monde à un grand dîner.
De ce fait, l’invitation est étendue à deux reprises à tous ceux qui n’avaient pas été officiellement contactés : les pauvres, d’abord, quelle que soit leur forme de misère, puis ceux qui sont à l’extérieur de la ville et des clôtures, c’est-à-dire, selon Luc, les étrangers et les païens.
Finalement la maison est remplie et le festin a bien lieu. En conclusion de cette histoire, nous remarquons que .Jésus, l’invité du chef des Pharisiens, se présente comme l’hôte et l’invitant de ce festin qu’il vient de décrire, au moment où il “s’approprie” la parabole et déclare au présent : “je vous le déclare, aucun de ceux qui avaient été invités ne goûtera de “mon” dîner”. Ce faisant, Jésus, qui a répondu par cette “histoire exemple” ou “parabole” à la béatitude du verset 15 exprimée par l’un des convives, précise que l’entrée au Royaume de Dieu est bien l’objet de sa mission et de sa responsabilité.
3. Decouvertes
Au verset 21, les premiers non invités rassemblés sont exactemet les mêmes que ceux que Jésus avait énumérés dans la liste de ceux qu’il suggérait à son hôte d’inviter parce qu’ils sont incapables de rendre l’invitation, au verset 14 : “les pauvres, les estropiés, les boiteux, les aveugles”.
Remarquons que la “parabole” est structurée selon 3 “cycles” ou “séries” de 3 : 3 invités qui refusent de venir, 3 excuses, 3 envois du serviteur chercher les convives. Du même coup, on ne peut conclure que les 2ème et 3ème séries d’invités sont moins importants aux yeux de Dieu que les premiers appelés. Sans ces 2 derniers envois du serviteur chercher d’autres invités, l’histoire ne tiendrait pas, et n’aurait plus de raison d’être.
A lire, en parallèle avec notre page, les derniers versets du chapitre 13 (13, 28 - 30) : la priorité historique et chronologique des fils d’Israël, appelés les premiers au salut de Dieu, n’interdit pas l’extension de l’invitation à tous les peuples de la terre.
Néanmoins, comme cela est manifesté au long des Actes des Apôtres, l’autre livre écrit par Luc, les Juifs n’accueillent pas l’Evangile de Jésus : au point que Paul y est plusieurs fois cité par Luc avec ces paroles: “c’est à vous, d’abord, (les Juifs) que devait être adressée la Parole de Dieu. Puisque vous la repoussez, nous nous tournons vers les païens (Actes, 13, 46 -47; 18, 6 et 28, 28).
Les 2 premières excuses des 2 premiers invités sont énoncées au nom de l’argent ou du profit. La 3ème est liée au mariage, qui, selon le verset 26, plus loin que notre texte, ne saurait être un obstacle à la condition de disciple de Jésus, qu’il faut préférer à son père, sa mère, sa femme, ses enfants, etc.
Beaucoup ont noté que Luc, sans défavoriser le mariage (Elizabeth-Zacharie en, 1, 5 - 25, Priscille-Aquila en Actes 18), a favorisé également le célibat ou le veuvage: des femmes comme Marie de Magdala, Marthe et Marie, Tabitha (Actes, 9, 36), Lydie (Actes 16, 14 - 15) , Damaris (Actes 17, 34).Les 4 filles du diacre Philippe (Actes, 21, 9), semblent n’avoir pas été mariées.
Au verset 23, “forcer les gens à entrer” n’a rien à voir avec quelque “violence que ce soit”. Il s’agit seulement d’une invitation “pressante”, et, ce, d’autant plus que dans les coutumes d’hospitalité du Proche Orient, la courtoisie demande que l’on commence par ne pas dire OUI tout de suite aux invitations que l’on reçoit.
Pour l’image du festin ou banquet messianique, voir Isaïe 25, 6, et aussi les allusions par Jésus lors de la dernière Cène (Luc, 22, 16. 18. 30).
4. Prolongement
Pour nous, chrétiens, l’Eucharistie, reprise du dernier repas de Jésus “en mémoire de lui”, présentée par lui comme célébration anticipée de sa mort (“corps livré”, “sang versé”), et comme quelques gestes simples à refaire par nous, en mémorial de son Heure de passage au Père (mort-résurrection-ascension), est devenue le repas pascal de tous ceux, qui, après avoir été plongés dans la mort-résurrection de Jésus par leur baptême (Rom. 6), sont devenus fils adoptifs de Dieu et enfants du Royaume.
A ce titre, dans la mesure où nous demeurons UN avec Jésus, et recevons son OUI au Père pour le redire là où nous vivons aujourd’hui, l’Eucharistie est symbole du banquet eschatologique.
Dans ce contexte, il est important pour nous de relire tout ce qu’exige Paul des chrétiens qui se rassemblent pour l’Eucharistie, “Repas du Seigneur” (1 Corinthiens 11, 17 - 34), et ce que Jésus lui-même nous annonce du mystère de notre unité profonde avec lui (Jean 14, 2 - 3 et 17, 24).
Prière
*Seigneur Jésus, Heureux sommes-nous de nous savoir invités par toi au banquet du Royaume de Dieu, que nous anticipons dans nos Eucharisties, dans lesquelles tu nous communiques, de façon chaque fois renouvelée, le “OUI” au Père de ton Heure; ainsi que de toute ta vie de mission, de parole, et de miséricorde active ! : fais-moi pleinement mesurer la responsabilité que j’y encours, de témoigner de toi, dans la Vérité et la charité, dans toutes les circonstances de mon existence dans l’histoire de ce temps. AMEN.
04.11.2003.*