📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Philémon 1, 7-20

DE LA LETTRE A PHILEMON

Texte

7 De fait, j’ai eu grande joie et consolation en apprenant ta charité : on me dit, frère, que tu as soulagé le cœur des saints !
8 C’est pourquoi, bien que j’aie dans le Christ tout le franc-parler nécessaire pour te prescrire ton devoir,
9 je préfère invoquer la charité et te présenter une requête. Celui qui va parler, c’est Paul, le vieux Paul et, qui plus est, maintenant le prisonnier du Christ Jésus.
10 La requête est pour mon enfant, que j’ai engendré dans les chaînes, cet Onésime,
11 qui jadis ne te fut guère utile, mais qui désormais te sera bien utile, comme il l’est devenu pour moi.
12 Je te le renvoie, et lui, c’est comme mon propre cœur.
13 Je désirais le retenir près de moi, pour qu’il me servît en ton nom dans ces chaînes que me vaut l’Évangile ;
14 cependant je n’ai rien voulu faire sans ton assentiment, pour que ce bienfait ne parût pas t’être imposé, mais qu’il vînt de ton bon gré.
15 Peut-être aussi Onésime ne t’a-t-il été retiré pour un temps qu’afin de t’être rendu pour l’éternité,
16 non plus comme un esclave, mais bien mieux qu’un esclave, comme un frère très cher : il l’est grandement pour moi, combien plus va-t-il l’être pour toi, et selon le monde et selon le Seigneur !
17 Si donc tu as égard aux liens qui nous unissent, reçois-le comme si c’était moi.
18 Et s’il t’a fait du tort ou te doit quelque chose, mets cela sur mon compte.
19 Moi, Paul, je m’y engage de ma propre écriture : c’est moi qui réglerai… Pour ne rien dire de la dette qui t’oblige toujours à mon endroit, et qui est toi-même !
20 Allons, frère, j’attends de toi ce service dans le Seigneur ; soulage mon cœur dans le Christ.

Commentaire

1. Situation

Selon la 1ère lettre de Clément de Rome, Paul aurait été emprisonné 7 fois, nombreuses incarcérations auxquelles Paul lui-même fait allusion en 2 Corinthiens, 11, 23.

Au cours de l’une de ces périodes de détention, Paul a écrit ce “billet” à Philémon (dont personne ne doute qu’il vient de Paul), dans lequel ne se trouve aucune indication de date ni de lieu d’origine : texte écrit de Rome ? d’Ephèse ? de Philippes ? d’ailleurs ? Bien que Paul y fasse allusion au fait qu’il est âgé, rien de précis ne nous est donné quant à la période exacte de la vie de l’apôtre.

Deux hypothèses s’affrontent concernant la situation de l’esclave Onézime, en faveur de qui Paul écrit à Philémon : - la première, très ancienne et tenue jusqu’à aujourd’hui par beaucoup, nous le présente comme un esclave en fuite, donc en situation illégale, et qui, de plus, aurait fait du tort à son maïtre Philémon, - la seconde, récente, et admise par certains, nous explique qu’Onésime avait été envoyé par Philémon pour rendre quelque temps service à Paul, qu’il savait être en prison, et que Paul le renvoie maintenant à son maître, à la fin du temps imparti.

Ces 2 hypothèses se rejoignent sur l’événement nouveau qui s’est produit alors qu’Onézime était auprès de Paul : Onézime est devenu chrétien, et donc, de fait, collègue associé, d’une certaine façon, au ministère de Paul alors en prison.

D’autre part, il est logique, dans les 2 hypothèses, que lors du renvoi d’Onézime qui lui a rendu service, Paul demande qu’il soit bien accueilli à son retour en son lieu habituel de vie.

2. Message

Nous lisons aujourd’hui la partie centrale de cette lettre de Paul à Philémon, dans laquelle Paul présente sa requête à son ami.

Puisque Onézime, l’esclave de Philémon,s’est converti, Paul lui demande de l’accueillir désormais comme un frère, et, avec beaucoup de précautions, lui suggère de lui rendre sa liberté en l’affranchissant.

Paul n’invoque pas l’argument de son autorité apostolique, mais fait appel à la charité, et à la compassion, autant qu’à son amitié avec Philémon. Il tient à ce que Philémon agisse en toute liberté sans se sentir le moins du monde obligé.

Paul fait état également de sa situation de prisonnier pour la cause du Christ, ainsi que des servitudes et besoins qu’elle entraîne, trouve le moyen de rappeler gentîment à Philémon ce que ce dernier lui doit, c’est-à-dire son existance chrétienne elle-même, pour souhaiter qu’Onézime soit accueilli comme Paul le serait lui-même, en un climat de pleine communion fraternelle.

Avec une insistance discrète, mais bien présente néanmoins, Paul précise qu’il sera soulagé par le bon accueil accordé à Onézime, qu’il attend donc ce geste de Philémon, tout en s’engageant à payer tous les frais nécessaires s’il en est.

3. Decouvertes

Sans prétendre nulle part qu’il faille abolir l’esclavage, statut officiel alors très répandu dans la société, Paul ne déclare pas davantage qu’un esclave doit toujours rester dans cette condition, comme si cette situation avait été fixée par Dieu ou en son nom.

Ce billet, personnel et privé, de Paul à Philémon a été reconnu comme “Ecriture” de l’Eglise peut-être justement parce qu’il rend compte d’une attitude “évangélique” concrète d’ouverture face à une situation d’esclavage, indépendamment de toute position officielle et légale sur cette situation sociale.

Paul vit ici ce qu’il a écrit en Galates, 3, 28, à savoir “qu’il n’y a plus ni homme ni femme…, ni esclave ni homme libre” dans la nouveauté d’être que nous donne le Christ. Les autres textes de Paul sur ce sujet (1 Corinthiens, 7, 20 - 24; Ephésiens, 6, 5 - 9; Colossiens, 3, 22 - 4, 1), tout en invitant les esclaves à bien remplir les devoirs de leur état, soulignent toujours dans quel esprit il faut le faire, et affirment la dignité humaine de ces esclaves, affirmation qui devait être accueillie comme un souffle “nouveau” de liberté et de dignité.

4. Prolongement

Bien sûr, heureusement, dans nos sociétés occidentales, mais seulement depuis moins de 3 siècles, l’esclavage a été aboli, bien que ce ne soit pas encore le cas dans de nombreux autres endroits du monde.

Mais, pour autant, ne pratiquons-nous pas qelquefois encore la “dialectique du maître et de l’esclave”, ou, autrement dit, du fort et du faible, de celui qui a le pouvoir et les moyens, face aux plus faibles et aux plus démunis ?

Nous devons toujours faire mémoire vivante que le Christ Jésus s’est volontairement abaissé (Philippiens, 2, 5 - 11), jusqu’à se faire moindre qu’un esclave, lorsqu’il a lavé les pieds de ses disciples (Jean, 13, 1 - 18), et a subi la mort abjecte des esclaves, en étant crucifié parmi les maudits et les scélérats.

De même Paul, devant ce que le Christ nous popose, en matière de dignité et de liberté divines, nous demande, en des termes très forts, de nous affranchir de nous-mêmes pour devenir des esclaves de Dieu, soulignant par là à quel point notre attachement volontaire au Seigneur doit être vécu (Romains, 6, 15 - 23).

Prière

*Seigneur Jésus, tu es venu réaliser le projet de Dieu, que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité, et faire don à tous les hommes et toutes les femmes de ce monde, d’un statut égal de fils et filles adoptifs de Dieu, appelés à reproduire ton image, et à recevoir une création nouvelle, dans des communautés de croyants, ou ne se distinguent plus ni esclaves ni hommes libres, et c’est en acceptant toi-même la condition d’esclave jusqu’à mourir sur une croix, que tu as opéré en nous cette transformation radicale, dans le partage de ton Esprit Saint : aide-moi à porter sans cesse un regard de foi sur moi-même, ainsi que sur tous mes frères et sœurs, pour mesurer l’ampleur de cette dignité divine commune, que tu nous transmets, et au nom de laquelle tu nous demandes, de donner à notre tour, notre vie pour nos frères. AMEN.

14.11.2002.*

Évangile : Luc 17, 20-25

DE L’EVANGILE DE LUC

Texte

20 Les Pharisiens lui ayant demandé quand viendrait le Royaume de Dieu, il leur répondit : ” La venue du Royaume de Dieu ne se laisse pas observer,
21 et l’on ne dira pas : “Voici : il est ici ! ou bien : il est là ! ” Car voici que le Royaume de Dieu est au milieu de vous. “
22 Il dit encore aux disciples : ” Viendront des jours où vous désirerez voir un seul des jours du Fils de l’homme, et vous ne le verrez pas.
23 On vous dira : “Le voilà ! ” “Le voici ! ” N’y allez pas, n’y courez pas.
24 Comme l’éclair en effet, jaillissant d’un point du ciel, resplendit jusqu’à l’autre, ainsi en sera-t-il du Fils de l’homme lors de son Jour.
25 Mais il faut d’abord qu’il souffre beaucoup et qu’il soit rejeté par cette génération.

Commentaire

1. Situation

Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.

Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.

Son Evangile se déroule en huit étapes :

  • un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
  • un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
  • la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
  • le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
  • le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
  • le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
  • le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
  • la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).

Jésus a terminé sa mission en Galilée, et, depuis Luc, 9, 51, il a pris avec ses dsiciples le chemin de Jérusalem. Cette montée vers la ville sainte, où il sera rapidement, après quelque temps, arrêté et condamné à la croix, constitue une partie très importante de l’Evangile, qui s’étale sur 10 chapitres, et durant laquelle Luc nous montre Jésus en train de former ses disciples, à mesure qu’il réagit à toutes les situations qu’il rencontre.

Jésus continue sa montée vers Jérusalem, dont le récit constitue toute la partie centrale de l’Evangile de Luc (9, 51 - 19, 27), et vient d’aborder la dernière étape de cette marche en direction de la Ville Sainte (17, 11 - 19, 27), à laquelle correspond une 3ème et dernière série d’instructions qu’il donne à ses disciples, pour les former en vue de suivre, à leur tour et comme lui, leur propre chemin.

Jésus a commencé par purifier 10 lépreux, dont un seul, un Samaritain, est retourné vers lui, dans la foi, pour se convertir à Dieu en rendant grâces pour sa guérison.

Et maintenant, voici Jésus confronté à une nouvelle question que lui posent des Pharisiens concernant la date de l’apparition du Règne de Dieu.

2. Message

Nous constatons, une fois de plus, que Jésus ne répond jamais directement, et au même niveau, à des questions de “dates”, de “comment”, ou à des demandes spécifiques de signes à produire sur commande.

Dans sa réponse à ceux qui l’interrogent ainsi, Jésus rappelle d’abord la dimension transcendante du “Règne de Dieu” : il ne se situe pas dans l’ordre de l’évidence, du visible, du constatable, du mesurable, de l’analysable. Il appartient au monde du mystère de Dieu et de sa présence, au-delà de toutes nos imaginations et de toutes nos approches.

Et, à ce propos, Jésus invite les Pharisiens à ouvrir les yeux de leur coeur : Le Règne de Dieu, dit-il, est déjà là, “au milieu de vous”. Dieu a toujours été, d’une façon ou d’une autre, au milieu de son peuple, depuis qu’il a appelé Abraham. Jésus est ainsi la présence ultime de Dieu qui vient au terme de tout un cheminement avec le peuple élu, tout au long de l’histoire d’Israël.

Aux disciples qui marchent avec lui et le suivent dans le “déjà-Ià” de sa présence et de son accompagnement, même si leur foi demeure très imparfaite, Jésus annonce la dimension, encore à venir, eschatologique, finale, surprenante, du retour du “Fils de l’homme” qu’il est déjà, et qu’il sera de façon “autre” et “radicalement nouvelle”, après sa résurrection, dans la rencontre totalement transformante et transfigurante de son humanité avec Dieu.

On ne peut décrire en détail la dimension indicible de la “fin des temps”. On ne peut en parler qu’avec un langage décalé, distancé, et rempli d’images fortes, telle celle de l’éclair qui traverse le ciel de part en part.

D’autre part, Jésus situe bien le monde de sa résurrection comme lié à son passage en Dieu par sa passion et par sa mort. Les derniers mots de Jésus dans notre passage sont très proches des annonces spécifiques que Jésus a faites de sa passion et de sa mort.

3. Decouvertes

A propos du verset 20, il faut savoir que la date de la venue du Règne de Dieu était une grande question que se posaient les Jufs depuis 2 siècles au moins (lire Daniel, 9, 2). D’où cette interrogation posée à Jésus.

Le “Déjà-Ià” du Règne de Dieu présent en Jésus, appelle nécesssairement le “Pas-encore” de l’accomplissement imprévisible et final de ce que Jésus appelle la fin des temps. Aux versets 20 - 21, Luc semble s’adresser à des chrétiens à l’esprit étroit de son époque, qui se montrent incapables de discerner la présence du Règne de Dieu en leur milieu.

4. Prolongement

Oui, le Règne de Dieu est vraiment au milieu de nous, dans la présence de Jésus vivant. Jésus, “l’Emmanuel, Dieu-avec-nous”, nous l’a promis officiellement et définitivement après sa résurrection : “Je suis avec vous tous les jours jusqu’à la consommation des siècles” (Matthieu, 28, 20).

Il habite en nos coeurs par la foi (Ephésiens, 3, 17). Il est au milieu de nos communautés rassemblées (Matthieu, 18, 20).

Ainsi présent, vivant, ressuscité, Jésus agit par son Esprit, qu’il nous a envoyé. De cette façon, Dieu, par lui et en lui, règne sur nous, et il nous est possible de vivre comme Jésus, selon son Evangile, et d’aimer comme lui, de cette charité, “amour qui vient de Dieu”, que son Esprit, qui est l’Esprit du Père, insère en nos coeurs (Romains, 5, 5).

Prière

*Seigneur Jésus, tu es le “Fils de l’homme” de la fin des temps, car ta mission se situe vraiment à la “plénitude des tesmps”, “en ces temps qui sont les derniers”, et en toi se réalisent tous les aspects du salut que Dieu nous offre gratuitement : creuse en moi cette attente profonde de ta présence et de ta rencontre, quelles que soient les formes qu’elles prennent dans mon existence d’aujourd’hui, que tu me demandes de vivre pour Dieu dans une confiance et une disponibilité totales. AMEN.

13.11.2003.*


La Bible commentée · Liturgie du jour