📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Sagesse 2, 1-24

DU LIVRE DE LA SAGESSE

Texte

21 Ainsi raisonnent-ils, mais ils s’égarent, car leur malice les aveugle.
22 Ils ignorent les secrets de Dieu, ils n’espèrent pas de rémunération pour la sainteté, ils ne croient pas à la récompense des âmes pures.
23 Oui, Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité, il en a fait une image de sa propre nature;
24 c’est par l’envie du diable que la mort est entrée dans le monde ils en font l’expérience, ceux qui lui appartiennent!
1 Les âmes des justes sont dans la main de Dieu. Et nul tourment ne les atteindra.
2 Aux yeux des insensés ils ont paru mourir, leur départ a été tenu pour un malheur
3 et leur voyage loin de nous pour un anéantissement, mais eux sont en paix.
4 S’ils ont, aux yeux des hommes, subi des châtiments, leur espérance était pleine d’immortalité;
5 pour une légère correction ils recevront de grands bienfaits. Dieu en effet les a mis à l’épreuve et il les a trouvés dignes de lui;
6 comme l’or au creuset, il les a éprouvés, comme un parfait holocauste, il les a agréés.
7 Au temps de leur visite, ils resplendiront, et comme des étincelles à travers le chaume ils courront.
8 Ils jugeront les nations et domineront sur les peuples, et le Seigneur régnera sur eux à jamais.
9 Ceux qui mettent en lui leur confiance comprendront la vérité et ceux qui sont fidèles demeureront auprès de lui dans l’amour, car la grâce et la miséricorde sont pour ses saints et sa visite est pour ses élus.

Commentaire

1. Situation

Le Livre de la Sagesse, écrit en grec, par un auteur qui se prétend être le roi Salomon lui- même, fut en fait composé dans le dernier demi-siècle avant l’ère chrétienne. C’est donc pour nous le livre le plus récent de l’Ancien Testament de notre Bible. Il faut signaler que ce Livre ne fait pas partie de la Bible Juive ni de la Bible de nos frères chrétiens issus de la Réforme du 16ème siècle.

Ce Livre a été très probablement composé à Alexandrie, en Egypte, ville qui était alors le grand centre intellectuel et scientifique du Monde Méditerranéen, et l’un des plus grands centres des Juifs de la “Diaspora” (Dispersion).

De l’auteur , nous pouvons tout au plus remarquer que c’était un Juif cultivé de langue grecque, probablement un intellectuel et un eneignant, donc très au fait de la culture,de la Rhétorique et de la Philosophie grecques.

Il a écrit ce traité pour affermir la foi de ses frères Juifs d’Alexandrie, immergés dans le monde héllenistique. Il essaye de répondre à deux questions fondamentales d’actualité pour les croyants Juifs de son époque : Comment se situer en croyant Juif face à l’atmosphère intellectuelle du moment, marquée par la rencontre de nombreuses idées philosophiques et religieuses si différentes ? Comment se fait-il que des hommes athées, voire même méchants, soient apparemment prospères et heureux alors que tant de justes souffrent ?

Ce Livre de la Sagesse se compose de 2 grandes parties :

  • la première fait l’éloge de la Sagesse (1, 1 - 11,1), vue d’abord comme source d’immortalité (1,1 - 6, 21), avant d’être abordée dans sa nature, qui justifie la recherche qu’a pu en faire Salomon (6, 22 - 11, 1), - la seconde rappelle quelle fut la fidélité de Dieu pour son peuple tout au long de l’Exode vécue au temps de Moïse (11, 2 - 19, 22).

Notre page fait partie du premier thème développé dans la première partie du Livre : la Sagesse, considérée comme source d’immortalité.

2. Message

Après avoir relaté tous les raisonnements des impies qui complotent contre le juste, dont ils ne supportent ni les démarcher ni lra conduite, et qu’ils décident de supprimer, notre passage, dans une première partie (2, 21 - 24), souligne l’erreur de ces impies.

Ils ne tiennent aucun compte de Dieu, n’ont pas de comptes à lui rendre, car ils n’ont pas compris le véritable sens de la vie humaine (2, 21 - 22).

Ce qui invite l’auteur à affirmer la vérité de la création : Dieu a créé l’homme pour l’incorruptibilité et à sa propre image, et c’est le “diable” qui a fait entrer dans le monde la mort spirituelle totale, ce qui donne une dimension de “terme” définitif à la mort physique.

Pour les insensés et les impies, il n’y a pas de différence entre les apparences et la réalité, et, puisqu’ils se mettent ainsi du côté du “diable”, leur mort physique sera leur mort définitive.

Dans une seconde partie de notre page (3, 1 - 12), l’auteur se met à comparer le sort des Justes et celui de méchants. Puisqu’il a été créé pour l’incorruptibilité, le Juste est dans la main de Dieu, car la réalité de son existence est différente des apparences trompeuses (3, 1 - 9).

S’il est vrai que le Juste a été éprouvé, cette souffrance ne dure qu’un temps et n’est qu’un passage avant son entrée dans la “vie”. De plus, vue ainsi, l’épreuve est un “test”, permis par Dieu, de la fidélité des croyants (3, 5 - 6).

Cette vie en Dieu qui sera donnée aux Justes est “Lumière” et triomphe des ennemis, donc une participation à la victoire de Dieu, qui, en régnant sur eux, les associe, du même coup, à son règne sur les nations et sur les peuples (3, 7 - 8).

Si l’on vit dans la confiance au Seigneur, l’on comprend la vérité du sens des choses, et l’on obtient le sort réservé aus “élus”, qui est de jouir simultanément de la connaissance et de l’amour de Dieu (3, 9 ). Mais tout autre sera le sort de ceux qui ont choisi la mort définitive (3, 10 - 12).

3. Decouvertes

Le plan de Dieu est de donner un juste salaire à ceux qui vivent dans la fidélité (2, 22).

La mort définitive et spirituelle est entrée dans le monde par la jalousie du “diable”, du “Satan”, tentateur et accusateur pervers. L’auteur fait ici une relecture de Genése, 3. 3. 19. 22, ainsi que que de l’épisode de la mort d’Abel (Genèse, 4, 3 - 8).

La souffrance des Justes sera récompensée par l’immortalité (3, 1 - 9) : voir Deutéronome, 32, 39 - 43; 33, 26 - 29; Isaïe 66, 10 - 14.

L’espérance est le lien entre cette vie et la vie donnée par Dieu après la mort physique apparente (voir Psaume 16, 9 - 10).

L’idée que la souffrance des martyrs et témoins de Dieu est un sacrifice est traditionnelle dans l’Ancien Testament (3, 5 - 6 et voir Job, 23, 10).

Avec ce texte c’est la première fois qu’apparaît dans toute la Bible le terme d’immortalité, qui se trouve répété ensuite quatre autres fois dans ce Livre de la Sagesse.

4. Prolongement

Ce texte ne peut prendre tout son sens pour nous, chrétiens d’après la résurrection de Jésus et le don de l’Esprit, qu’avec deux correctifs importants.

D’abord, selon Jésus, bien interprété par Paul (Romains, 3, 21 - 3; 4, 1 - 5 et 18 - 25; Ephésiens, 2, 4 -10), le salut de Dieu n’est pas une récompense accordée à ceux qui ont été fidèles par leur attitude d’obéissance manifestée à travers l’accomplissement de leurs bonnes oeuvres : le salut est don gratuit, pure grâce de Dieu en la mort résurrection du Christ, à ceux qui, par la foi, se remettent entre les mains de Dieu avec une confiance totale en sa Parole, c’est-à-dire comme Abraham qui a cru Dieu sur Parole en des circonstances apparemment les plus “bouchées”.

Ensuite, l’idée d’immortatlié de l’âme ou d’incorruptibilité est différente de celle de la résurrection des morts (qui n’est pas du tout dans la perspective de notre passage). L’affirmation de la résurrection n’est apparue que très tardivement dans l’Ancien Testament, quelque140 ans avant Jésus Christ, en Daniel, 12; 2 et 2 Maccabées, 7, 9 - 36 et 12, 43 - 44.

Même si elle paraît se situer dans la ligne de l’attente des mystiques d’Israël (Psaume 16, 9 - 10 et Psaume 73, par exemple), l’idée d’immortalité telle que présentée dans notre texte est liée à la philosophie platonicienne qui définit l’âme immortelle comme la seule véritable dimension réelle de l’homme, théorie philosophique qui conduit quasi directement à l’hypothèse de la réincarnation des âmes.

Si l’Eglise, au cours des siècles, a repris la distinction anthropologique âme-corps pour définir ce qu’est l’homme, en la corrigeant par la philosophie d’Aristote (faisant de l’âme la “forme” du corps), ainsi qu’en l’associant à la foi en la résurrection des corps, on se réfère plus volontiers de nos jours à la présentation biblique de l’homme, qui est défini comme étant à la fois (selon une présentation ici très simplifiée qui appellerait nuances, développements et variations selon les auteurs de la Bible) tout entier “corps” (c’est-à-dire sa dimension de communication et de visibilité), tout entier “chair” (marqué par la faiblesse et la mortalité), tout entier “esprit” (créé à l’image de Dieu et “insufflé” par l’Esprit de Dieu).

On peut alors relire dans ce contexte les grands textes du Nouveau Testament sur la résurrection (Jean, 11, 25 - 27; 1 Corinthiens, 15 et Colossiens, 3, 1 - 4, pour n’en citer que quelques uns, auxquels on pourrait ajouter les récits évangéliques du matin et du jour de Pâques dans les quatre Evangiles et les premiers grands discours de Pierre et Paul dans les Actes des Apôtres).

Prière

*Seigneur Jésus, tu es venu pour que nous ayons la vie et la vie en abondance, cette vie que tu es toi-même et qui est la vie de Dieu que tu nous communiques en ta mort-résurrection et dans le don de l’Esprit qui te rend présent en nous et au milieu de nous jusqu’à la fin des temps : ouvre-moi à ce don sublime de Dieu qui, par toi, en toi, déjà se donne et se partage jusqu’à devenir au Jour suprême de son achèvement en nous : “Dieu tout en tous”. AMEN.

11.11.2003.*

Évangile : Luc 17, 7-10

DE L’EVANGILE DE LUC

Texte

7 ” Qui d’entre vous, s’il a un serviteur qui laboure ou garde les bêtes, lui dira à son retour des champs : “Vite, viens te mettre à table” ?
8 Ne lui dira-t-il pas au contraire : “Prépare-moi de quoi dîner, ceins-toi pour me servir, jusqu’à ce que j’aie mangé et bu ; après quoi, tu mangeras et boiras à ton tour” ?
9 Sait-il gré à ce serviteur d’avoir fait ce qui lui a été prescrit ?
10 Ainsi de vous ; lorsque vous aurez fait tout ce qui vous a été prescrit, dites : Nous sommes des serviteurs inutiles ; nous avons fait ce que nous devions faire. “

Commentaire

1. Situation

Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.

Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.

Son Evangile se déroule en huit étapes :

  • un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
  • un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
  • la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
  • le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
  • le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
  • le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
  • le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
  • la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).

Jésus a terminé sa mission en Galilée, et, depuis Luc, 9, 51, il a pris avec ses dsiciples le chemin de Jérusalem. Cette montée vers la ville sainte, où il sera rapidement, après quelque temps, arrêté et condamné à la croix, constitue une partie très importante de l’Evangile, qui s’étale sur 10 chapitres, et durant laquelle Luc nous montre Jésus en train de former ses disciples, à mesure qu’il réagit à toutes les situations qu’il rencontre.

Alors qu’il continue sa montée vers Jérusalem, dont le récit constitue toute la partie centrale de l’ Evangile de Luc (9, 51 - 19, 27), Jésus vient, au chapitre 16, de rappeler fortement la nécessité de partager ses richesses avec ceux qui sont dans le besoin, en illustrant ce thème par 2 histoires mettant en scène successivement un gérant malhonnête, mais habile, et un riche qui n’a pas su voir le pauvre Lazare qui gisait à sa porte (Luc, 16, 1 - 31).

Avec le passage de ce jour, nous vivons le dernier épisode de cette 2ème étape de la Montée de Jésus vers la Ville Sainte et donc de la 2ème série d’instructions qu’il donne, chemin faisant, à ses disciples (17, 1 - 10).

Jésus, qui a rencontré beaucoup d’oppositions et de critiques, en revient maintenant à rappeler à ceux qui le suivent les exigences d’un renouveau intérieur : - d’abord, ne pas être cause de scandale (17, 1 - 2), - ensuite, vivre constamment le pardon entre frères (17, 3 - 4), - enfin, et surtout, avoir une foi profonde en Dieu à qui rien n’est impossible dans l’ordre du salut des hommes, et qui sera toujours à leurs côtés face aux forces d’opposition et de destruction qu’ils pourront rencontrer.

L’exemple, caricatural et nettement exagéré, cité par Jésus, de l’arbre qui se déracine et va se planter dans la mer, veut leur montrer que, dans la foi, ils peuvent obtenir des résultas insoupçonnables.

Notre page vient exactement à ce point ajouter, avec grand à propos, que nous sommes néanmoins toujours dans le champ de la pure gratuité divine.

2. Message

Vivre une existence renouvelée par le souci du frère que l’on ne veut pas scandaliser, et auquel l’on pardonne toujours, ainsi que par la foi en Dieu à qui l’on peut faire totalement confiance, ne signifie pas pour autant que nous méritions quoi que ce soit, ou que nous ayons quelque droit sur ce qui nous est proposé et donné tout-à-fait gratuitement.

Plus haut, dans l’Evangile de Luc ( 12, 35 - 37), Jésus avait déclaré “heureux” les serviteurs que le Maître à son retour trouverait en train de veiller, et précisé que le Maître prendrait alors la tenue de serviteur pour servir lui-même à table ceux qui sont à son service.

Cela n’empêche pas notre texte de bien situer les rôles respectifs à leur propre place : le serviteur demeure, quoi qu’il arrive, au service de son Maître. Le fait qu’il ait accompli sa tâche ne lui permet pas de faire valoir à Dieu, son Maître, qu’il est digne d’une récompense ou d’une faveur divine. Il n’en est rien, car, face au don de Dieu, nous ne sommes qu’insuffisants, indignes, bien que destinataires d’une miséricorde toujours imméritée et donc à recevoir comme un cadeau gratuit.

Saisis par l’appel de Dieu dans ce “cycle” de sa gratuité, nous lui obéissons et nous le servons gratuitement, sans revendiquer, sans rien en attendre qui nous serait dû. Nous sommes en effet dans le monde de la gratuité de Dieu, où Dieu lui-même se fait en Jésus serviteur de tous.

Sans la grâce gratuite de Dieu, sans son appel, sa force, sa présence, nous ne sommes, de nous-mêmes, que des serviteurs “quelconques”, “inutiles”, “bons à rien”.

3. Decouvertes

Se reconnaître “serviteur quelconque” ne veut pas dire qu’on n’a aucune valeur en soi, ou que nous sommes tout-à-fait incapables de fournir un travail ou une réalisation de qualité.

Cela signifie seulement que l’attitude d’obéissance que nous avons assumée face à Dieu ne peut réclamer de Dieu quoi que ce soit, car, dans l’ordre du salut, tout est grâce (Ephésiens, 2, 4 -10).

4. Prolongement

Ces différentes paroles concernant les droits et devoirs des serviteurs ne sont pas, en réalité, contradictoires.

Nous devons tout recevoir avec un coeur de pauvre, qui n’attend et ne cherche que les désirs de son Maître, avec une totale disponibilité et une totale reconnaissance.

Moins nous nous estimons “dignes” et plus nous apprécions que Jésus se déclare être au milieu de nous comme “celui qui sert” (Luc, 22, 27), et aille jusqu’à nous dire qu’il ne nous considère plus comme des “serviteurs” mais comme “ses amis”, parce qu’il nous fait connaître tout ce qu’il a entendu du Père (Jean, 15, 15).

Prière

*Seigneur Jésus, par ton enseignement sous ses formes les plus variées, tu nous aides à découvrir à quel point le mystère de la pure gratuité du don de Dieu qui nous est fait par ta Parole et ton engagement d’obéissance qui nous sauve, dépasse vraiment toute attente, tout désir, toute imagination : pénètre-moi d’une immense action de grâce face à cette ampleur ineffable de miséricorde, de lumière et de vérité qui nous vient du Père, par toi, dans l’Esprit Saint, approfondis en moi la docilité confiante de la foi qui me fera porter du fruit en tous domaines, selon la volonté du Père, dont je chercherai, de plus en plus,à faire ma seule nourriture spirituelle. AMEN.

11.11.2003.*


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