📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Première lecture : Genèse 9, 1-13
DU LIVRE DE LA GENESE
Texte
1 Dieu bénit Noé et ses fils et il leur dit : Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre.
2 Soyez la crainte et l’effroi de tous les animaux de la terre et de tous les oiseaux du ciel, comme de tout ce dont la terre fourmille et de tous les poissons de la mer : ils sont livrés entre vos mains.
3 Tout ce qui se meut et possède la vie vous servira de nourriture, je vous donne tout cela au même titre que la verdure des plantes.
4 Seulement, vous ne mangerez pas la chair avec son âme, c’est-à-dire le sang.
5 Mais je demanderai compte du sang de chacun de vous. J’en demanderai compte à tous les animaux et à l’homme, aux hommes entre eux, je demanderai compte de l’âme de l’homme.
6 Qui verse le sang de l’homme, par l’homme aura son sang versé. Car à l’image de Dieu l’homme a été fait.
7 Pour vous, soyez féconds, multipliez, pullulez sur la terre et la dominez.
8 Dieu parla ainsi à Noé et à ses fils :
9 Voici que j’établis mon alliance avec vous et avec vos descendants après vous,
10 et avec tous les êtres animés qui sont avec vous : oiseaux, bestiaux, toutes bêtes sauvages avec vous, bref tout ce qui est sorti de l’arche, tous les animaux de la terre.
11 J’établis mon alliance avec vous : tout ce qui est ne sera plus détruit par les eaux du déluge, il n’y aura plus de déluge pour ravager la terre.
12 Et Dieu dit : Voici le signe de l’alliance que j’institue entre moi et vous et tous les êtres vivants qui sont avec vous, pour les générations à venir :
13 je mets mon arc dans la nuée et il deviendra un signe d’alliance entre moi et la terre.
Commentaire
1. Situation
Le Livre de la Genèse est le premier livre de la Bible, et le premier des 5 livres attribués à la tradition de Moïse, et dont les différents éléments qui le composent se sont additionnés pendant plusieurs siècles jusqu’au temps de la rédaction finale, aux environs du 6ème siècle, et très probablement après le retour de l’exil Babylonien.
Ce livre nous présente d’abord une histoire des origines des nations, avec la création du monde, ainsi que de l’homme et de la femme, la vie des générations d’avant le Déluge, le Déluge et la repopulation jusqu’au moment de la dispersion, suite à l’orgueil manifesté par les hommes de la grande ville de Babel, avec sa tour (1, 1 - 11, 26).
Nous y lisons, ensuite, dans une seconde grande partie, l’histoire des ancètres d’sraël (11, 27 - 50, 26), qui comprend le cycle d’Abraham et de Sarah (11, 27 - 25, 18), le cycle d’Isaac et Jacob (25, 19 - 36, 43), et, finalement, l’histoire de Joseph (37, 10 - 50, 26).
Les 11 premiers chapitres du Livre, dans lesquels se trouve notre page, constituent le Prologue de ce Livre de la Genèse. Ils nous rapportent l’activité de Dieu avant que l’univers vienne à exister, et que l’homme apparaisse. Ensuite, ils situent le plan de Dieu créant un monde selon son désir, mais qui est différent du nôtre, marqué par le péché de l’homme. Par exemple, le nombre très important d’années que vivent les grands personnages qui nous sont nommés, suggère bien cette différence d’avec notre réalité historique, dans laquelle le Livre entre dès l’appel d’Abraham, au chapitre 12. Les histoires diverses qui se succèdent dans ces 11 premiers chapitres, sont reliées par des généalogies plus ou moins “artificielles”.
Le but de toutes ces descriptions et de tous ces récits, au-delà de la satisfaction d’une légitime curiosité sur les origines de l’humanité, semble être de fortifier l’identité du Peuple d’Israël, et de le situer à sa place dans le concert des nations, et sur une carte du monde établie à partir d’une conception d’une origine humaine, unique et commune à tous les hommes de tous les temps (Genèse, 10). C’est également de montrer comment l’histoire d’Israël, en sa dimension religieuse, reflète, par son monothéisme unique, une fidélité à Dieu vu comme le seul et véritable Créateur du ciel et de la terre, Dieu dont l’unicité ne souffre aucun compromis.
D’autre part, ces chapitres, qui nous relatent le péché de l’homme et son expulsion de l’Eden, reflètent, en termes symboliques, le bannissement de sa terre, connu par Israël, et mérité en raison de son infidélité à Yahvé son Dieu, au temps de son exil babylonien. De la même façon, la vie sauve obtenue par Noé, et l’acceptation par Dieu du sacrifice qu’il lui offre après la fin du Déluge, traduisent à la fois la patience de Dieu et sa volonté de pardonner et de maintenir son plan de salut de l’humanité, qu’exprime à son tour le retour de l’Exil (l’exil et la fin de l’exil sont considérés comme étant la période à laquelle on rattache volontiers la rédaction de ces premiers chapitres du Livre de la Genèse)
2. Message
Après le Déluge, Dieu bénit Noé et ses fils de la même façon qu’il avait béni le 1er homme et la 1ère femme dans le 1er récit de la création, en 1, 28. t A deux reprises ici, au début et à la fin du 1er paragraphe de notre passage, il leur dit “Soyez féconds, multipliez-vous”. C’est vraiment une humanité nouvelle qui est, pour ainsi dire, créée par la Parole de Dieu, non plus cette fois à partir de rien, mais à partir du seul homme reconnu juste par Dieu, maintenu en vie, et béni comme point de départ d’une nouvelle humanité.
Entre la formulation de cette bénédiction et de sa reprise, des nouveautés apparaissent : l’homme sera craint des animaux, il ne sera plus “végétarien”, comme spécifié encore en 1, 29 - 30, pour l’homme comme pour les animaux. Dieu autorise donc l’homme à se nourrir de la chair des animaux, à la condition toutefois de ne pas en consommer le sang, considéré comme siège de la vie. En même temps, Dieu interdit tout meurtre de l’homme, chaque meurtrier devant dès lors payer son acte de sa vie, alors que Caïn lui-même avait été maintenu vivant et protégé par Dieu contre tout agresseur éventuel.
Enfin, Dieu conclut une première alliance formelle avec l’humanité que représentent Noé et sa descendance, ainsi qu’avec tous les vivants qui, dans l’arche de Noé, ont survécu au Déluge. Par cette alliance, Dieu s’engage à préserver et ne plus détruire sa création renouvelée après ce sauvetage. Il n’y aura donc plus de Déluge, et l’arc en ceil sera déosrmais le signe de cette alliance entre Dieu et le monde qu’il a créé.
3. Decouvertes
Dans cette nouvelle création, l’harmonie n’existe plus entre l’homme et le monde animal. L’homme pourra tuer les animaux pour sa nourriture. La qualité du monde créé a baissé d’un cran.
De nouveau, comme à propos de la distinction entre animaux purs et impurs en 7, 2 - 3, nous voyons une projection sur le temps des origines, et donc d’avant l’histoire proprement dite, de préceptes de la Loi de Moïse. Cette fois, il s’agit du précepte de la nourriture “kosher”, qui est formulé dans le Lévitique, 7, 26 - 27, interdisant de manger ou boire le sang.
L’homicide est interdit par respect de l’homme en sa qualité d’image de Dieu.
Le récit du Déluge se termine par un message d’espérance : Dieu réaffirme l’alliance qu’il a faite avec Noé en 6, 8, mais il l’étend désormais aux descendants de Noé et à tous les animaux vivants. En concluant cette alliance, Dieu annonce la décision qu’il avait prise en lui-même, lors de l’offrande par Noé de son sacrifice de bonne odeur, de ne plus détruire les vivants de la terre, et de ne plus maudire le sol à cause de l’homme (8, 21 - 22).
4. Prolongement
C’est seulement avec la mission de Jésus, vécue jusqu’en sa mort-résurrection, qu’un seuil défintif radicalament nouveau, et donc extrêmement plus important, va être franchi :
- la conclusion d’une alliance nouvelle, dans laquelle Dieu prend les moyens de changer intérieurement le coeur de l’homme (Jérémie, 31, 31 - 34; Ezéchiel, 36, 25 - 28; Luc, 22, 19 - 20).
- une création “nouvelle” en Christ, qui, par l’Esprit Saint, fait de nous des fils de Dieu et des cohéritiers du Christ, appelés à reproduire l’image de Jésus Christ, le Fils premier-né (2 Corinthiens, 5, 17; Romains, 8, 14 - 17 et 28 - 30).
- L’offrande unique, une fois pour toutes, de l’obéissance totale du Christ qui nous sauve, et qui nous est donnée pour que nous en fassions notre culte nouveau en “esprit et vérité”, offrande à Dieu de notre propre “OUI”, saisi par l’Esprit Saint dans le “OUI” du Christ, sans qu’il soit désormais besoin d’autre sacrifice (Romains, 12, 1 - 3; Jean, 4, 23 - 24).
- une vie sous la grâce, par le don de l’Esprit Saint, qui crée en nous le comportement de l’amour gratuit à la façon de Dieu, et dans l’imitation de l’attitude de Jésus, qui donne sa vie pour les siens, et qui nous révèle et transmet le pardon de Dieu (Romains, 5, 1 - 5 et Jean, 15, 9 - 15).
L’unité est ainsi désormais achevée entre création et salut : Dieu nous a bien faits pour sa gloire.
Prière
*Seigneur Jésus, l’alliance définitive de Dieu avec notre humanité, accomplie en ta mission, ta mort, ta résurrection, et le don de l’Esprit Saint, fait de nous des fils, héritiers avec toi du Royaume de Dieu, appelés à reproduire ton image et à partager ta gloire : rends-moi plus conscient que jamais de ce projet inouï de Dieu, qui est désormais inscrit en ma vie, et aide-moi, par ton Esprit, a me comporter en tous points comme tu as vécu, face à Dieu, ton Père, et à tes frères et sœurs en humanité, que nous sommes. AMEN.
-
- 2003.*
Évangile : Marc 8, 27-33
DE L’EVANGILE DE MARC
Texte
27 Jésus s’en alla avec ses disciples vers les villages de Césarée de Philippe, et en chemin il posait à ses disciples cette question : ” Qui suis-je, au dire des gens ? “
28 Ils lui dirent : ” Jean le Baptiste ; pour d’autres, Élie ; pour d’autres, un des prophètes. ” -
29 ” Mais pour vous, leur demandait-il, qui suis-je ? ” Pierre lui répond : ” Tu es le Christ. “
30 Alors il leur enjoignit de ne parler de lui à personne.
31 Et il commença de leur enseigner : ” Le Fils de l’homme doit beaucoup souffrir, être rejeté par les anciens, les grands prêtres et les scribes, être tué et, après trois jours, ressusciter ;
32 et c’est ouvertement qu’il disait ces choses. Pierre, le tirant à lui, se mit à le morigéner.
33 Mais lui, se retournant et voyant ses disciples, admonesta Pierre et dit : ” Passe derrière moi, Satan ! car tes pensées ne sont pas celles de Dieu, mais celles des hommes ! “
Commentaire
1. Situation
L’Evangile de Marc est le plus ancien de nos 4 Evangiles. Un témoignage, datant du début du 2ème siècle, nous apprend que Marc aurait écrit son Evangile en qualité d’interprète de Pierre, avec qui il travaillait (voir 1 Pierre, 5, 13). Même si beaucoup pensent que Pierre n’a pas été l’unique source d’information de Marc, concernant les paroles et gestes de Jésus, l’on s’accorde aujourd’hui que cet Evangile a été écrit depuis Rome, par Marc, vers la fin des années 60, sans doute après la mort de Pierre (située vers 66 - 67).
Cet Evangile, centré sur le Règne de Dieu qui nous vient à travers la mission de Jésus, et que nous avons à accueillir en disciples de Jésus, se déroule en 6 grands épisodes, qui suivent le Prologue (1, 1 - 15). Ce Prologue nous présente la mission de Jean Baptiste, ainsi que le baptême, la tentation de Jésus, et son entrée dans son ministère, pour se conclure avec un résumé très synthétique du message de Jésus : “Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu s’est approché. Convertissez-vous, et croyez à la Bonne Nouvelle”. Ainsi se suivent ensuite les 6 grands épisodes :
- Jésus se révèle avec autorité en Galilée (1, 16 - 3, 6),
- Jésus est rejeté en Galilée (3, 7 - 6, 6a),
- Les malentendus entre Jésus et ses disciples, en Galilée et ailleurs (6, 6b - 8, 21),
- Jésus instruit ses disciples, alors qu’il monte vers Jérusalem (8, 22 - 10, 52),
- Les premiers jours de la semaine, unique et finale, de Jésus à Jérusalem (11, 1 - 13, 37),
- Fin de la semaine de Jésus à Jérusalem avec sa passion, sa mort et la découverte du tombeau vide (14, 1 - 16, 20).
Notre passage se situe au début de la 4ème étape du ministère de Jésus, au cours de laquelle il instruit ses disciples, tout en commençant de se rapprocher de Jérusalem. Cette formation des disciples se fait soit à partir d’événements ou paroles de Jésus liés à des rencontres fortuites sur son chemin, soit en dialoguant directement avec eux à partir de questions qu’ils lui posent ou que lui leur pose.
2. Message
Cette identification , cette reconnaissance, clairement affirmée par Pierre, que Jésus est le Christ, le Messie de Dieu, au centre de l’Evangile de Marc, se présente comme un point autour duquel tout semble pivoter. Elle renvoie à la première phrase de l’Evangile, le titre, proclamant Jésus Fils de Dieu (1, 1), et rebondira dans la déclaration du centurion romain témoin de la mort du Crucifié : “Vraiment, cet homme était Fils de Dieu” (15, 39).
Cette affirmation de Pierre est correcte, mais va devoir être longuement expliquée , en son sens véritable, par Jésus lui-même, tout au long des trois séries d’instructions qu’il va donner à ses disciples tout au long de leur montée commune vers Jérusalem.
La question posée - comme la découverte à accomplir - est bien la suivante : que veut dire le mot Messie (ou Christ) quand on l’applique à Jésus ? Les disciples doivent découvrir à quel point, lorsqu’on applique ce terme à Jésus, il est inséparable de la mort-résurrection de Jésus. Le Messie est nécessairement le Crucifié-Ressuscité. La consigne de silence qu’impose aux siens Jésus, est, entre autres raisons, motivée par l’importance de bien comprendre en quel sens Jésus est Christ-Messie, de façon à éviter toute interprétation ambigüe de ce titre.
En procédant immédiatement, pour ainsi dire, après cette consigne de silence, à cette première annonce de sa passion, Jésus clarifie cette proclamation que vient de faire Pierre qu’il est le Christ-Messie. En utilisant les mots “IL FAUT”, pour souligner l’incontournable événement de sa mort-résurrection, Jésus témoigne qu’il s’agit bien pour lui de l’essentiel , du centre, du coeur, de sa propre définition du Messie qu’il est. Et ce, d’autant plus qu’il se déclare “Fils de l’homme”, rappelant la vision de Daniel 7, 13, d’un Fils d’homme de la fin des temps auquel tout le jugement de Dieu est remis. Mais, du même coup, cette image du Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel se trouve elle aussi désormais définitivement inséparable de la mort-résurrection de Jésus.
Jésus “tenait ouvertement ce langage”, nous précise le texte, ce qui signifie qu’aucune ambiguïté n’est plus possible, que Jésus emploie ici les mots en leur sens propre, et non pas d’une façon symbolique selon un langage de “signes”. La réaction de Pierre atteste bien qu’il n’y avait pas à se tromper sur ce que voulait dire Jésus.
Cette réaction, impétueuse, pour ne pas dire violente, de Pierre souligne, on ne peut mieux, la distance qu’il faut franchir pour passer d’une conception du Messie, commune dans la tradition Juive au temps de Jésus, à la définition du Messie que définit et vit Jésus.
En effet, la tradition courante, depuis surtout la fin de l’Exil, attendait un roi suprême et ultime, par lequel Dieu interviendrait de façon définitive pour sauver son peuple, dans une démarche visible de sa puissance dans l’ histoire, mais avec des moyens qui dépassent la manifestation habituelle des événements historiques, plus ou moins selon la manière dont on se représentait l’Exode du temps de Moïse.
L’idée d’un Messie qui serait à situer plutôt dans l’accomplissement de la figure du Serviteur - et encore plus de celle du Serviteur souffrant - des chapitres 40, 42, 50 et 53 du Deuxième prophète Isaïe était si inattendue que Paul, formé aux pieds des meilleurs docteurs juifs de son temps, pouvait la qualifier de “scandale” : “Les Juifs demandent des miracles et les Grecs recherchent la sagesse; mais nous, nous prêchons un messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les païens…” (1 Cor., 1, 22 - 23)
Aussi la réaction de Pierre permet-elle à Jésus une mise au point tout aussi nette et brutale : en traitant Pierre de “Satan”, c’est-à-dire d’adversaire, de tentateur qui essaye de le détourner de l’obéissance à Dieu, Jésus refuse absolument la moindre compromission sur ce point. Ce qu’il dit est à prendre ou à laisser. Devenir disciple, c’est l’accepter. Bel écho du “IL FAUT” (“que le Fils de l’homme souffre beaucoup…, qu’il soit mis à mort…”). Le message ne saurait être présenté de façon plus radicale et explicite. Par sa réaction, et la réplique de Jésus qu’elle entraîne, Pierre fournit à Jésus une magnifique occasion de mettre les points sur les “i”s.
3. Decouvertes
Césarée de Philippe : ville construite par Philippe et nommée ainsi pour la distinguer de Césarée Maritime. Les villages ici mentionnés désignent ce que nous appellerions aujourd’hui des faubourgs.
Quand les disciples répondent qu’on identifie Jésus comme étant Jean-Baptiste, ou Elie, ou l’un des prophètes qui serait de retour, ils ne font que répéter ce que l’on disait à Hérode sur Jésus en Marc, 6, 14 - 16. A noter qu’on ne mentionne pas le titre de “Messie” comme étant appliqué à Jésus.
“Messie”, en hébreu “masiah”, mot correctement traduit en grec par “Christ”. Ce mot, signifie “marqué par l’onction reçue”, “oint”. Il a été appliqué de plus en plus exclusivement aux rois dans l’Ancien Testament. Ce titre est très correctement celui qui convient à Jésus, mais il est, nous l’avons vu, à interpréter de façon totalement nouvelle.
La consigne de silence ne veut pas dire que Jésus refuse le titre de Messie, mais cela doit demeurer secret jusqu’à l’heure de sa passion-mort-résurrection. Jésus acceptera solennellement et officiellement ce titre en réponse à la question de Caïphe en Marc, 14, 62. Jésus insiste sur ce silence à garder pour qu’on ne lui applique pas cette dignité de “Messie” de manière ambigüe. Le récit de Marc montre bien, comme nous l’avons vu, que Jésus va prendre tout le temps de la montée à Jérusalem pour l’expliquer à ses disciples en trois séries d’instructions.
“Fils de l’homme” : au lieu de reprendre le titre de “Messie”, que Pierre vient d’employer pour dire qui est Jésus, ce dernier se nomme le “Fils de l’homme”. A noter que devant Caïphe, lors de son procès (14, 61 - 62), Jésus associera ces deux titres. Ici, après la mention par Pierre de Jésus comme Messie, et dans l’annonce que Jésus fait de sa passion-mort-résurrection à venir, ce titre de Fils de l’homme prend toute sa dimension d’achèvement de fin des temps appliqué à la mission unique et définitive de Jésus.
“Il faut”. Voilà une formule très forte (“dei” en grec) qui indique une nécessité absolue selon le plan de Dieu. On s’est demandé si ces trois annonces de sa passion remontaient bien à Jésus ou n’auraient pas plutôt été imaginées par les communautés primitives par souci de bien faire comprendre la portée de l’événement pascal si central pour leur foi en Jésus l’ unique Sauveur.
Certes les Evangiles nous disent Jésus tel que l’ont perçu complètement ses disciples après la résurrection et dans le don de l’Esprit-Saint. Cependant, le contexte des Evangiles, qui, tous, nous montrent bien les grands risques que prenait constamment Jésus (ses propos sur le sabbat, l’autorité avec laquelle il agissait, sa fréquentation des publicains et des pécheurs, son interprétation exigeante de la Loi dans le refus des traditions humaines des scribes et Pharisiens, auxquels il s’opposait si fréquemment, etc…), ce contexte invite fortement à penser que Jésus ne pouvait pas ne pas se rendre compte clairement du sort qui l’attendait à Jérusalem, compte tenu de sa conviction constante qu’il avait à prendre tous ces risques pour obéir au Père et réaliser sa mission unique.
“Trois jours après” : expression qui souligne que le “troisième jour” est considéré dans le langage biblique comme un tournant décisif, le moment où un accomplissement se réalise ou commence de se réaliser. Cette allusion de Jésus à une exaltation du Messie - Fils de l’homme, autre que celle que lui confèrerait une royauté terrestre, est essentielle pour la compréhension “autre” du titre de Messie, que ce passage, ainsi que les trois séries d’instructions qui le suivent, a pour objet de nous préciser.
4. Prolongement
La définition du Messie par l’événement pascal de la mort-résurrection de Jésus, comme l’attitude d’obéissance absolue de “Serviteur” que cet événement traduit, est le coeur de la “christologie”. Mais cette christologie a des implications immédiates sur notre qualité de disciples de Jésus, comme Jésus le déclare lui-même dans les versets qui suivent immédiatement notre page : suivre Jésus, c’est l’imiter, prendre sur nous ses comportements, revivre et partager son destin . De même que Jésus a tout risqué pour Dieu jusqu’à la mort de la croix, nous devons risquer notre existence pour Jésus et tout ce qu’il représente de l’achèvement total du Règne de Dieu.
La première question que pose Jésus dans notre passage : “Que suis-je, au dire des hommes ?” nous interpelle et nous invite à nous la poser à notre tour sous la forme suivante : “Que disent nos contemporains de Jésus ?” En tant que croyants, la seconde question de Jésus “Et vous, qui dites-vous que je suis ?” doit nous atteindre au coeur. Dire qui est pour moi Jésus-Christ, c’est partager l’essentiel de ma foi. Car je dois en parler en croyant, c’est-à-dire en disciple. Une telle question représente pour nous l’épreuve de Vérité. Que vais-je, qu’allons-nous répondre ? Cette réponse, personne ne peut la proférer à notre place, car elle est éminemment personnelle.
Cependant, la “foi”, par laquelle je reconnais Jésus comme quelqu’un de très important pour mon existence, doit rejoindre ce que l’Eglise me dit de Jésus depuis 2000 ans, les formules de nos credos récitées ensemble chaque dimanche à la liturgie. Sinon je risque de me faire une idée de Jésus, ou d’utiliser à son sujet telle ou telle définition ou expression, qui serait en fait un refus de l’accepter tel qu’il est, dans son mystère pascal, ou encore, comme Pierre en ce texte, de refuser qu’il soit “autre” que mes conceptions habituelles et qu’il me mette en cause, en m’invitant à le suivre et en me renonçant, dans l’attitude de celui qui porte sa croix dans la soumission totale à Dieu.
Depuis les origines de l’Eglise, en fait depuis cette déclaration de Pierre, les croyants ont à lutter contre la tendance qui les habite de toujours plus ou moins tendre à “récupérer” Jésus, à se l’approprier à leur façon, à déformer l’Evangile. Dans sa lettre aux Colossiens, Paul - ou plutôt le disciple de Paul qui reprend sa pensée et écrit sous son nom - insiste également sur le même point :
“Poursuivez donc votre route dans le Christ, Jésus le Seigneur, tel que vous l’avez reçu; soyez enracinés et fondés en lui, affermis dans la foi telle qu’on vous l’a enseignée, et débordants de reconnaissance. Veillez à ce que nul ne vous prenne au piège de la philosophie, cette creuse duperie à l’enseigne de la tradition des hommes, des éléments du monde et non plus du Christ” (Colossiens., 2, 6 - 8).
Prière
*Seigneur Jésus, c’est seulement avec la force de ton Esprit Saint, que je puis vraiment te reconnaître “Seigneur” et découvrir quelle est ton identité authentique de Messie, de fils du Père, et Serviteur de tous : aide-moi à te proclamer Christ en témoignant de toi toujours et partout, et viens sans cesse au secours de l’insuffisance de ma foi face à la grandeur de ton mystère. AMEN.
19.02.2004.*