📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain
Évangile : Marc 10, 46-52
DE L’EVANGILE DE MARC
Texte
46 Ils arrivèrent à Jéricho. Et comme il sortait de Jéricho avec ses disciples et une foule considérable, le fils de Timée Bartimée , un mendiant aveugle, était assis au bord du chemin.
47 Quand il apprit que c’était Jésus le Nazarénien, il se mit à crier : ” Fils de David, Jésus, aie pitié de moi ! “
48 Et beaucoup le rabrouaient pour lui imposer silence, mais lui criait de plus belle : ” Fils de David, aie pitié de moi ! “
49 Jésus s’arrêta et dit : ” Appelez-le. ” On appelle l’aveugle en lui disant : ” Aie confiance ! Lève-toi, il t’appelle. “
50 Et lui, rejetant son manteau, bondit et vint à Jésus.
51 Alors Jésus lui adressa la parole : ” Que veux-tu que je fasse pour toi ? ” L’aveugle lui répondit : ” Rabbouni, que je recouvre la vue !“
52 Jésus lui dit : ” Va, ta foi t’a sauvé. ” Et aussitôt il recouvra la vue et il cheminait à sa suite.
Commentaire
1. Situation
L’Evangile de Marc est le plus ancien de nos 4 Evangiles. Un témoignage, datant du début du 2ème siècle, nous apprend que Marc aurait écrit son Evangile en qualité d’interprète de Pierre, avec qui il travaillait (voir 1 Pierre, 5, 13). Même si beaucoup pensent que Pierre n’a pas été l’unique source d’information de Marc, concernant les paroles et gestes de Jésus, l’on s’accorde aujourd’hui que cet Evangile a été écrit depuis Rome, par Marc, vers la fin des années 60, sans doute après la mort de Pierre (située vers 66 - 67).
Cet Evangile, centré sur le Règne de Dieu qui nous vient à travers la mission de Jésus, et que nous avons à accueillir en disciples de Jésus, se déroule en 6 grands épisodes, qui suivent le Prologue (1, 1 - 15). Ce Prologue nous présente la mission de Jean Baptiste, ainsi que le baptême, la tentation de Jésus, et son entrée dans son ministère, pour se conclure avec un résumé très synthétique du message de Jésus : “Les temps sont accomplis, le Règne de Dieu s’est approché. Convertissez-vous, et croyez à la Bonne Nouvelle”. Ainsi se suivent ensuite les 6 grands épisodes : - Jésus se révèle avec autorité en Galilée (1, 16 - 3, 6), - Jésus est rejeté en Galilée (3, 7 - 6, 6a), - Les malentendus entre Jésus et ses disciples, en Galilée et ailleurs (6, 6b - 8, 21), - Jésus instruit ses disciples, alors qu’il monte vers Jérusalem (8, 22 - 10, 52), - Les premiers jours de la semaine, unique et finale, de Jésus à Jérusalem (11, 1 - 13, 37), - Fin de la semaine de Jésus à Jérusalem avec sa passion, sa mort et la découverte du tombeau vide (14, 1 - 16, 20).
Notre passage se situe dans la 4ème étape du ministère de Jésus, au cours de laquelle il vit la fin de sa montée vers Jérusalem.
2. Message
En comparaison avec la précédente guérison d’un aveugle en Marc, 8, 22 - 26.
Les contrastes sont surprenants entre ces deux événements apparemment semblables. Lors du premier miracle, Jésus avait rencontré un homme anonyme, qu’il avait pris à part, hors de son village, et guéri progressivement en lui mettant de la salive sur les yeux et en lui imposant les mains, tout en demandant à cet homme de l’informer sur le degré de vision qu’il recouvrait. L’opération une fois terminée, Jésus lui avait enjoint de ne même pas rentrer dans son village, de façon à ce que cette guérison demeure, semble-t-il, secrète.
Tout diffère ici : l’homme est nommé, Bartimée, c’est-à-dire le fils de Timée. Bartimée cherche publiquement, et avec beaucoup d’insistance, à rencontrer Jésus qu’il proclame bien haut comme “Fils de David”. Jésus s’arrête, le fait venir devant tout le monde, lui fait dire sa confiance totale en lui lorsqu’il lui demande ce qu’il attend de lui, le guérit immédiatement d’une parole qui constate simplement la foi de cet homme, qui, d’un coup, de mendiant qu’il était, se trouve devenu disciple accompagnant Jésus sur la route de son destin.
Si nous découvrons dans ce retour à la vue un signe de l’illumination intérieure que procure la foi, nous mesurons la différence : d’un côté, les efforts que fait Jésus pour conduire les siens à comprendre le sens de sa mission, de sa parole et de son destin de Fils de l’homme appelé à vivre son passage par la mort et la résurrection, de l’autre, ce que Jésus attend des croyants, à savoir qu’ils se précipitent à sa suite, dès qu’ils l’ont reconnu comme Messie, pour désormais vivre autrement, à sa façon.
L’élan de Bartimée, qui bondit vers Jésus, dès que ce dernier l’appelle, contraste énormément avec les malentendus et les hésitations des disciples de Jésus, qui n’arrivent pas à comprendre le sens de sa Pâque prochaine, et en restent à attendre de lui qu’il inaugure un Royaume de Dieu visible en ce monde et dans lequel ils bénéficieraient d’une place privilégiée.
Il attend un salut, une plénitude de vie de Celui qu’il découvre et proclame comme Fils de David, descendant du roi qui avait assuré la délivrance d’Israël de tous les obstacles. Dès que le contact est établi entre Jésus et lui, il reçoit la lumière, non seulement de la vision extérieure, mais de la vision du coeur, qui le transforme en disciple qui marche derrière Jésus sans condition, saisi dans une dimension nouvelle qui marque désormais toute son existence d’homme. Son désir d’un salut était tel que rien, semble-t-il, ne pouvait l’arrêter, et surtout pas la foule devant laquelle il crie sa confiance absolue en Jésus son Sauveur, confiance qui devient gratitude et attachement personnel envers Jésus qu’il a ainsi rencontré.
En lui disant : “Va, ta foi t’a sauvé”, Jésus reconnaît et authentifie la démarche de cet homme. Il a la foi qui conduit au salut, dont sa guérison, accomplie sur cette parole même d’authentification, devient le signe.
3. Decouvertes
Jéricho, à environ un peu moins de 30 kilomètres au Nord Est de Jérusalem, et à quelques kilomètres du Jourdain, très en dessous du niveau de la mer, d’où Jésus va réellement “monter” vers Jérusalem, ville située à environ +900 mètres d’altitude. Parti de Césarée de Philippe, située au Nord de la Galilée, Jésus arrive au terme de son long périple vers la ville sainte.
Jésus proclamé “Fils de David”, terme synonyme de “Messie” : c’est la première fois que Jésus est ainsi appelé, publiquement, par un homme. Selon l’Evangile, seuls des “démons” chassés par Jésus lui donnaient des titres de ce genre (Marc, 1, 24 - 25), et lors de la confession de Césarée, quand Pierre avait déclaré Jésus “Messie” ou “Christ”, Jésus ne se trouvait qu’avec ses disciples, loin de la foule. Ainsi formulée, la profession de foi de Bartimée constitue une réelle nouveauté.
“Rejetant son manteau”, Bartimée se précipite vers Jésus. Il s’agit peut-être d’un vêtement, mais plus probablement d’un morceau d’étoffe que le mendiant posait à terre pour recevoir les aumônes des passants. Les nombreuses allusions aux vêtements dans l’Evangile de Marc (2, 21; 5, 25 - 30; 6, 56; 9, 3; 11, 7 - 8; 13, 16; 15, 20, 24) suggèrent que Bartimée laissait derrière lui “l’ordre ancien” des choses pour entrer dans la nouveauté proposée par Jésus.
“Ta foi t’a sauvé”. Parole déjà employée par Jésus (Marc, 5, 23, 28, 34). La foi est ici considérée comme un élément essentiel de la guérison et du salut total de l’homme, que cette guérison signifie. La guérison, dans tous ces passages, indique le salut : “guérison” était un terme technique pour désigner le salut dans les communautés chrétiennes primitives. La foi sauve car elle est dirigée vers Jésus dans la confiance totale qu’il est porteur, comme lieu et présence, de la puissance de Dieu qui sauve.
“Il suivait Jésus sur le chemin”. Marc emploie ici le même verbe grec qu’en 1, 18, lorsqu’il racontait comment les premiers disciples étaient partis avec Jésus. “Suivre”, en ce sens fort, c’est devenir disciple. Et, ici, à la clôture de tout ce “voyage” de Jésus vers Jérusalem, initié en 8, 22, à Bethsaïda, avec la guérison du premier aveugle, cette mention de Bartimée qui “suit” Jésus suggère qu’il l’accompagne dans son chemin vers la Passion.
4. Prolongement
Récit de guérison en même temps que récit d’appel. Passage instantané de la nuit à la lumière. Découverte définitive de Jésus-Sauveur. Comme le démoniaque de la Décapole possédé par une “Légion”, qui veut à tout prix suivre Jésus dès sa libération, et que Jésus renvoie dans son pays pour témoigner de la miséricorde qu’il a reçue (Marc, 5, 1 - 20, et surtout 5, 18 - 20). Comme le “bon” Larron crucifié avec Jésus et que Jésus proclame sauvé dans l’aujourd’hui de sa propre mort (Luc, 23, 39 - 43). Comme Saül (Paul) persécuteur, terrassé par Jésus et rendu aveugle sur le chemin de Damas où il est saisi par Jésus (Actes, 9, 1 - 20). Paul qui dit ensuite de lui-même :
15 Mais quand Celui qui dès le sein maternel m’a mis à part et appelé par sa grâce daigna
16 révéler en moi son Fils pour que je l’annonce parmi les païens, aussitôt, sans consulter la chair et le sang,
17 sans monter à Jérusalem trouver les apôtres mes prédécesseurs, je m’en allai en Arabie, puis je revins encore à Damas.
8 Bien plus, désormais je considère tout comme désavantageux à cause de la supériorité de la connaissance du Christ Jésus mon Seigneur. A cause de lui j’ai accepté de tout perdre, je considère tout comme déchets, afin de gagner le Christ,
9 et d’être trouvé en lui, n’ayant plus ma justice à moi, celle qui vient de la Loi, mais la justice par la foi au Christ, celle qui vient de Dieu et s’appuie sur la foi ;
10 le connaître, lui, avec la puissance de sa résurrection et la communion à ses souffrances, lui devenir conforme dans sa mort,
11 afin de parvenir si possible à ressusciter d’entre les morts.
12 Non que je sois déjà au but, ni déjà devenu parfait ; mais je poursuis ma course pour tâcher de saisir, ayant été saisi moi-même par le Christ Jésus.
13 Non, frères, je ne me flatte point d’avoir déjà saisi ; je dis seulement ceci : oubliant le chemin parcouru, je vais droit de l’avant, tendu de tout mon être,
14 et je cours vers le but, en vue du prix que Dieu nous appelle à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus.
Passage des ténèbres à la Lumière. Thème très développé dans l’un des 7 grands “signes” de Jésus que nous rapporte l’Evangile de Jean, dans le récit de la guérison de l’aveugle-né, au chapitre 9. Jésus s’y présente comme étant lui-même la Lumière du monde à partir de laquelle tout discernement doit s’effectuer :
4 “Tant qu’il fait jour, il nous faut travailler aux œuvres de celui qui m’a envoyé ; la nuit vient, où nul ne peut travailler.
5 Tant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. ” …
39 Jésus dit alors : ” C’est pour un discernement que je suis venu en ce monde : pour que ceux qui ne voient pas voient et que ceux qui voient deviennent aveugles. ”
40 Des Pharisiens, qui se trouvaient avec lui, entendirent ces paroles et lui dirent : ” Est-ce que nous aussi, nous sommes aveugles ? ”
41 Jésus leur dit : ” Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais vous dites : Nous voyons ! Votre péché demeure. ”