📘 Commentaire biblique de l’abbé Léon Hamain


Première lecture : Actes des Apôtres 25, 13-21

DES ACTES DES APÔTRES

Texte

13 Quelques jours plus tard, le roi Agrippa et Bérénice arrivèrent à Césarée et vinrent saluer Festus.
14 Comme leur séjour se prolongeait, Festus exposa au roi l’affaire de Paul : ” Il y a ici, dit-il, un homme que Félix a laissé en captivité.
15 Pendant que j’étais à Jérusalem, les grands prêtres et les anciens des Juifs ont porté plainte à son sujet, demandant sa condamnation.
16 Je leur ai répondu que les Romains n’ont pas l’habitude de céder un homme avant que, ayant été accusé, il ait eu ses accusateurs en face de lui et qu’on lui ait donné la possibilité de se défendre contre l’inculpation.
17 Ils sont donc venus ici avec moi, et, sans y apporter aucun délai, dès le lendemain, j’ai siégé à mon tribunal et fait amener l’homme.
18 Mis en sa présence, les accusateurs n’ont soulevé aucun grief concernant des forfaits que, pour ma part, j’aurais soupçonnés.
19 Ils avaient seulement avec lui je ne sais quelles contestations touchant leur religion à eux et touchant un certain Jésus, qui est mort, et que Paul affirme être en vie.
20 Pour moi, embarrassé devant un débat de ce genre, je lui ai demandé s’il voulait aller à Jérusalem pour y être jugé là-dessus.
21 Mais Paul ayant interjeté appel pour que son cas fût réservé au jugement de l’auguste empereur, j’ai ordonné de le garder jusqu’à ce que je l’envoie à César. “

Commentaire

1. Situation

Le Livre des Actes des Apôtres, écrit au cours des années 80 et après l’Evangile de Luc, dont il constitue la suite et un 2ème tome, nous offre le récit, unique dans tout le Nouveau Testament, du passage du message chrétien de la Palestine rurale au monde méditerrranéen gréco-latin fort urbanisé. Il a donc pour auteur celui qui a écrit l’Evangile dit de Luc, et il est dédicacé au même “Théophile”.

Les spécialistes demeurent néanmoins fortement divisés sur l’attribution ou non de ce livre à Luc, le companion Antiochien de Paul (Colossiens, 4, 14 et Philémon, 23), qui, depuis une antiquité très ancienne, est considéré comme l’auteur de ce Livre des Actes, en raison particulièrement d’un certain nombre de passages de ce Livre où il raconte les événements en cours en employant le pluriel “Nous” (Actes, 15, 36 - 18, 28).

Il existe, en effet, de grandes différences entre le portrait de Paul, dans les Actes des Apôtres, et celui que l’on déduit d’une lecture attentive des lettres authentiques de Paul, et cela au point que l’on se demande comment Luc, s’il a été vraiment un companion de Paul et a écrit les Actes, ait pu brosser un tableau de l’apôtre Paul si différent de celui que nous découvrons par ailleurs. Même si l’attribution à Luc de ce Livre, et de l’Evangile qui le précède, semble demeurer la moins mauvaise hypothèse, on ne parvient pas à rendre compte d’une telle différence dans la présentation de la personnalité et des idées de l’apôtre Paul.

Ce Livre des Actes commence avec une introduction sur les tout premiers débuts de la communauté écclésiale (1, 1 - 26), puis il nous décrit la mission à Jérusalem (2, 1 - 5, 42). Une deuxième grande partie nous relate la mission au-delà de Jérusalem et de la Palestine même (réalisée, après le martyre d’Etienne, par les Héllénistes Juifs devenus chrétiens), puis, après la conversion de Saül de Tarse, devenu Paul, une mission de Pierre (au cours de laquelle il convertit le premier païen), suivie, en terre païenne, avec la fondation de la grande Eglise d’Antioche, par le premier voyage de Paul et les problèmes liés à l’entrée de païens en grand nombre dans l’Eglise, dont a dû traiter l’Assemblée de Jérusalem : 6, 1 - 15, 35). La dernière partie du Livre nous fait vivre le rapprochement progressif de Paul vers Rome, où se termine le récit des Actes, après ses voyages missionnaires successifs en Europe et à Ephèse, et son retour à Jérusalem où il est arrêté dans le Temple (15, 36 - 28, 31).


Une autre manière d’analyser le contenu des Actes des apôtres est d’en suivre le déroulement à la façon d’un drame en 4 actes : - ACTE 1 : L’Eglise à Jérusalem (2, 1 - 7, 60), - ACTE 2 : L’Eglise dispersée, en Samarie et à Antioche (8, 1 - 12, 25), - ACTE 3 : Paul le missionnaire (13, 1 - 21, 16), - ACTE 4 (Paul le prisonnier (21, 17 - 28, 31).

Selon cette présentation, nous en sommes maintenant dans l’ACTE 4, qui se déploie en 4 scènes : Paul en procès à Jérusalem (21, 17 - 23, 30), Paul en procès à Césarée (23, 31 - 26, 42), interlude : tempête et naufrage en Méditerranée (27, 1 - 28, 10), Paul à Rome (28, 11 - 31).

Mais, si nous suivons la première répartition indiquée plus haut, avec notre passage, nous continuons de progresser dans la dernière longue partie des Actes des Apôtres, comportant 12 chapitres consacrés uniquement aux missions de Paul, depuis son retour de l’Assemblée de Jérusalem jusqu’à son arrivée à Rome (15, 36 - 28, 31). Si bien que tout cet ensemble constitue ce qu’on appelle les Actes de Paul.

Suite à sa seconde grande mission qui l’avait mené jusqu’en Europe (Macédoine et Grèce), Paul a effectué et terminé un 3ème grand voyage missionnaire, qui l’a conduit principalement à Ephèse, où il a séjourné plus de 2 ans, avant de le faire revenir par la Grèce et les villes de la côte d’Asie Mineure, pour enfin arriver à Jéursalem, où il avait choisi de se rendre, sans se faire d’illusions sur les difficultés qu’il y rencontrerait, mais qu’il avait acceptées d’avance comme faisant partie de sa mission. De fait, il ne s’était pas trompé, et malgré les précautions qu’il a prises pour aller dans le Templs selon les prescriptions de la Loi Juive, il s’y est fait rapidement arrêter au cours d’une émeute fomentée par des Juifs qui l’y ont reconnu, et le voici prisonnier, statut qui sera désormais le sien.

Les choses dès lors se sont précipitées : après avoir tenté d’expliquer sa foi en Jésus en racontant à la foule sa conversion, et avoir revendiqué ses droits de citoyen romain pour échapper à un interrogatoire sous la torture, Paul a comparu devant le Sanhédrin qu’il a divisé en se présentant comme Pharisien et croyant en la résurrection des morts (donnant ainsi également son témoignazge sur le donné central de notre foi au Christ Ressuscité) (21, 27 - 23, 1). Transféré ensuite à Césarée pour sa sécurité, il y a été traduit devant le gouverneur, Felix, qui a laissé traîner son cas deux ans jusqu’à son propre départ, et une reprise de l’affaire par son successeur, Festus. Ce dernier a organisé une nouvelle confrontation entre Paul et ses accusateurs, suite à laquelle Paul a fait appel au tribunal de César, c’est-à-dire de l’empereur, à Rome (23, 12 - 25, 12), où il devra donc être transféré.

A ce point précis du récit, Luc, l’auteur des Actes, introduit une scène en deux épisodes : le gouverneur Festus reçoit la visite du roi Juif Agrippa (vassal de Rome), et lui expose le cas de Paul (notre texte d’aujourd’hui : Actes, 25, 13 - 22), puis il va faire comparaître Paul devant Agrippa, Bénénice, soeur d’Agrippa, et lui-même, ce qui donnera l’occasion à Paul de témoigner de sa foi en Jésus devant les grands de ce monde, et de raconter une deuxième fois le récit de sa conversion (26, 1 - 32), comme il l’avait déjà fait à Jérusalem après son arrestation (Actes, 22, 1 - 21).

2. Message

Le but de cet exposé du gouverneur romain païen Festus devant son collègue Juif Agrippa, semble d’abord être, pour Festus, d’obtenir avis et conseil d’Agrippa en vue d’établir le dossier de Paul à soumettre à la juridiction de l’empereur (Actes, 25, 26). En effet, Festus avoue ne pas voir quelle suite à donner à cette affaire (verset 20). Car, pour lui, du point de vue de la Loi romaine, Paul est innocent, et la condamnation de l’apôtre, que ses accusateurs Juifs essayent d’obtenir de lui, n’est pas de son ressort, car elle est du domaine religieux, qui ne le concerne pas. Et cette innocence de Paul sera confirmée par le roi Juif Agrippa, à la fin de leur rencontre avec Paul, en Actes, 26, 31 - 32.

Il n’en reste pas moins que, selon la première page de cet ensemble, que nous lisons aujourd’hui, Festus rend compte avec exactitude du cas de Paul, dont il a bien saisi les enjeux, et qu’il tient à juger selon la rectitude de la justice romaine qui prévoit le droit de l’accusé à se défendre.

Festus a très bien perçu, et cela est de la plus grande importance dans cette page, que tout le débat concerne “un certain Jésus qui est mort, mais que Paul déclare toujours vivant”.

3. Decouvertes

La réaction de Festus (versets 18 - 19) rappelle celle de Gallion à Corinthe en Actes 18, 14 - 15. Ce n’est pas le rôle de l’autorité civile d’intervenir en arbitre dans des querelles d’ordre religieux.

Les grands de ce monde devant qui Paul va témoigner, en accomplissement de la Parole de Jésus lors de la conversion de Paul (Actes, 9, 15) sont ici : Agrippa, roi de Chalcis au Liban et de quelques villes de Galilée, Bérénice, soeur d’Agrippa, et de Drusille, l’épouse de Felix, le prédecesseur de Festus comme Procurateur.

Festus déclare que les Juifs exigent une condamnation de Paul sans véritable procès, comme ce fut le cas pour Jésus devant Pilate. Toutefois, à la différence de Pilate, Festus veut un procès légal, avec les procédures requises, et donc il ne cède pas à la pression des Juifs.

Luc semble bien ici approuver positivement les pratiques juridiques de la Rome impériale (verset 16).

4. Prolongement

Paul a réussi à être perçu par le gouverneur païen pour l’essentiel de sa foi, à savoir la résurrection de Jésus, et tout ce qu’elle signifie.

Paul vit lui-même ce qu’il prêche avec beaucoup de force : voir ce qu’il écrit sans sa Lettre aux Romains : “Si de ta bouche tu confesses que Jésus est Seigneur, et si, dans ton coeur, tu crois que Dieu l’a ressuscité des morts, tu seras sauvé” (Romains, 10, 9), et, dans sa 1ère Lettre aux Corinthiens : “Si Christ n’est pas ressuscité, votre foi est illusoire, vous êtes encore dans vos péchés, … nous sommes les plus malheureux de tous les hommes” (1 Corinthiens, 15, 17 - 21).

Sommes-nous d’abord perçus par nos frères incroyants, et par le grand public de nos sociétés, comme témoins, en paroles et en actes, que Jésus est ressuscité des morts, et qu’en lui tout le salut de Dieu est accompli et offert à tous les hommes de tous les temps ? Ou sommes-nous perçus seulement comme les adhérents d’une religion aux multiples pratiques et souvent mal comprise ? Notre foi agissante est-elle bien centrée d’abord sur l’essentiel et le coeur du message, tout le reste ne devant servir qu’à l’exprimer ou l’illustrer, ou en souligner tel ou tel aspect particulier ?

Prière

*Seigneur Jésus, de même que, lors de ta mission, tu pouvais résumer ton message et ton attitude en quelques formules, nous précisant que Dieu était notre Père, que tu annonçais et réalisais son Règne en ta mission, et que tu ne cherchais qu’une seule chose, à savoir faire la volonté du Père et accomplir son oeuvre, nous devons centrer toutes nos paroles et attitudes sur la proclamation que tu es ressuscité des morts, qu’en toi Dieu s’est totalement et définitivement révélé et manifesté une fois pour toutes, qu’en toi tout le projet de salut de Dieu sur l’humanité est accompli, et que tu étends ta Parole et tes gestes de miséricorde, vécus jadis en Palestine, à tous les hommes et toutes les femmes de tous les temps et de tous les espaces, en te rendant présent et agissant autrement dans la force de ton Esprit répandu : apprends-moi à me recentrer sans cesse sur cet essentiel de notre foi accueillant ta Parole et toute ton action, de façon à te rendre visiblement présent et agisssant à travers mes gestes et mes paroles devenus lieux de ta manifestation pour nos contemporains. AMEN.

06.06.2003.*

Évangile : Jean 21, 15-19

DE L’EVANGILE DE JEAN

Texte

15 Quand ils eurent déjeuné, Jésus dit à Simon-Pierre : ” Simon, fils de Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? ” Il lui répondit : ” Oui, Seigneur, tu sais que je t’aime. ” Jésus lui dit : ” Pais mes agneaux. “
16 Il lui dit à nouveau, une deuxième fois : ” Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? ” - ” Oui, Seigneur, lui dit-il, tu sais que je t’aime. ” Jésus lui dit : ” Pais mes brebis. “
17 Il lui dit pour la troisième fois : ” Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? ” Pierre fut peiné de ce qu’il lui eût dit pour la troisième fois : ” M’aimes-tu ? ”, et il lui dit : ” Seigneur, tu sais tout, tu sais bien que je t’aime. ” Jésus lui dit : ” Pais mes brebis.
18 En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas. “
19 Il signifiait, en parlant ainsi, le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu. Ayant dit cela, il lui dit : ” Suis-moi. “

Commentaire

1. Situation

L’Evangile de Jean est un Evangile dont la structure nous paraît bien différente de la construction adoptée dans les trois autres Evangiles.

En effet, l’Evangile de Jean, entre un court Prologue (Jean, 1, 1 - 18), qui est la reprise d’une hymne primitive bien adaptée pour servir d’ouverture à la mission terrestre en Jésus du Verbe fait chair (la Parole de Dieu) , et un Epilogue (Jean, 21, 1 - 25), qui est un compte rendu d’apparition(s) du Christ ressuscité en Galilée, ajouté, semble-t-il, lors de la rédaction finale de l’Evangile, se divise en deux grandes parties :

  • LE LIVRE DES SIGNES, dans lequel , tout au long du ministère public de Jésus, nous assistons à la révélation qu’il nous donne de Dieu son Père par ses signes et ses paroles (Jean, 1, 19 - 12, 50),

  • LE LIVRE DE LA GLOIRE, long de huit chapitres (!), où Jésus, à ceux qui le reçoivent et l’accueillent, montre sa gloire en retournant au Père, à son “Heure”, passage qui se réalise dans sa mort, sa résurrection, son ascension, et le don de son Esprit ( Jean, 13, 1 - 20, 31).

Le Livre de la Gloire, qui va des chapitres 13 à 20 de cet Evangile, nous relate d’abord la dernière soirée des Jésus avec ses disciples, épisode qui couvre 5 chapitres, avec le lavement des pieds des disciples par Jésus, l’annonce de la trahison de Judas, les 3 discours d’adieux de Jésus et sa grande prière finale adressée à Dieu, son Père (13 - 17). Les 2 chapitres suivants sont consacrés à la passion et la mort de Jésus, et sont suivis du chapitre 20, qui traite entièrement de la résurrection et nous fournit la conclusion de l’Evangile, même si le chapitre 21, que l’on appelle “Epilogue”, nous donne un rebond de la résurrection avec le récit d’une apparition supplémentaire de Jésus ressuscité, autour d’une pêche miraculeurse et d’un long dialogue avec Pierre, avant de nous proposer une 2ème conclusion de l’Evangile, dans laquelle l’auteur se présente comme étant le “disciple que Jésus aimait”, que l’on continue d’identifier, non sans difficultés, avec l’Apôtre Jean, fils de Zébédée, et frère de Jacques.

Le Livre de la Gloire ne nous rend compte que de “l’Heure” de Jésus, c’est-à-dire tout ce qui concerne son “passage” au Père (passion-mort-résurrection de Jésus-don de l’Esprit par le Ressuscité).

A noter l’importance que le 4ème Evangile accorde aux tout derniers moments de la vie de Jésus, soit 9 chapitres, y compris l’Epilogue, là où les autres Evangiles ne consacrent que 2 chapitres.


Au moment où nous approchons de la fin du Temps Pascal, l’Eglise Catholique Romaine nous fait lire le dernier entretien de Jésus, lors de son dernier repas, qui nous est relaté des chapitres 13 à 17 inclus, de cet Evangile, ainsi que des extraits de l’Epilogue du chapitre 21.

Jésus, au cours de ce repas d’adieux, a commencé par laver les pieds de ses disciples, pour expliquer, par ce geste symbolique, jusqu’à quel niveau ultime d’abaissement il va aller en son “Heure” de passage au Père. En accomplissant librement, en une approche toute d’humilité, ce qu’un esclave de l’époque avait le droit de refuser à son maître, Jésus se situe “plus bas” qu’un esclave, et annonce ainsi le sens profond de son engagement d’obéissance à la vérité dans la mission que lui a confiée le Père, obéissance jusqu’à la mort sur une croix, acceptant d’être ainsi “livré” pour nous aux mains des pécheurs.

Le discours d’adieu ou “testament” de Jésus, qui fait suite à ce lavement des pieds, se développe en 3 temps : le discours proprement dit, développé en 2 parties (13, 31 - 14, 31; 15, 1 - 16 - 33), et la grande prière de Jésus à son Père, souvent appelée “prière sacerdotale” (17, 1 - 26).

Après les chapitres 18 à 20, qui nous relatent la passion et la mort de Jésus, d’une part (18 - 19), et sa résurrection, avec le récit de 3 apparitions, d’autre part (20), récit suivi d’une première conclusion de l’Evangile, un Epilogue a été rajouté (21), dans lequel se trouve notre page.

2. Message

Jésus ressuscité se manifeste à quelques uns de ses apôtres, au bord du Lac de Galilée, et se fait reconnaître par le “signe” d’une prise spectaculaire de poissons effectuée sur son conseil. Il offre le repas à ses disciples, avec les gestes habituels de partage du pain et des poissons, gestes du chef de famille ou du responsable de communauté. Puis, brusquement, la scène change, et jusqu’à la fin de ce chapitre, il n’y a plus guère que Jésus, Simon-Pierre et le disciple “que Jésus aimait”, qui demeurent sur la scène : on ne sait ce que sont devenus les 5 autres disciples qui se trouvaient là au début.

Jésus est, d’une certaine façon, seul à seul avec Pierre, et les 3 questions qu’il lui pose, concernant son amour pour Jésus, paraissent une reprise, sous forme de réconciliation et de renouvellement de la mission confiée à Pierre, de son triple reniement, qui apparaît, en quelque sorte, corrigé et anéanti par cette triple adhésion de Pierre qui déclare son amour pour Jésus ressuscité.

La preuve de la conversion de Pierre, c’est qu’il a radicalement changé face à Jésus : il ne prétend plus rien, même plus apprécier sa capacité d’aimer Jésus, lui qui, au cours du dernier repas, s’était fait fort d ‘accompagner Jésus et de mourir pour lui, ce qui lui avait value l’annonce par Jésus de son triple reniement (13, 36 - 38). Il s’en remet maintenant à Jésus pour lui dire : “c’est toi qui sais que je t’aime”. Et comme cela ne semble pas suffire, il ajoute, dans sa troisième réponse à la question posée par Jésus : toi qui connais toutes choses, tu sais bien que je t’aime. Pierre fait ici à la fois acte de sincérité en bonne conscience (car il pense bien aimer Jésus), et d’une remise de soi dans la fidélité confiante, sans prétendre se comparer ou déclarer que son amour serait supérieur à celui que les autres disciples ont pour Jésus.

Pour toute réponse, Jésus l’envoie chaque fois en mission, lui confiant, à trois repriees, de façon particulière, sa propre mission de pasteur de son troupeau : Pierre est appelé à conduire le troupeau qui appartient toujours totalement à Jésus ressuscité, et qui donc n’est plus de ce monde. Il appartient ainsi à Pierre de rendre visible, à travers son engagement au service de Jésus, la présence de Jésus pasteur.

Et cette mission conduira Pierre à renoncer à sa liberté pour se laisser conduire vers un destin de témoin de Jésus ressuscité, en sa mort de martyr de la foi.

3. Decouvertes

L’aspect soudain, et inattendu dans le contexte, de cette interrogation de Pierre par Jésus, suite à cette pêche miraculeuse, a soulevé beaucoup de questions et d’hypothèses : ne serions-nous pas là devant des éléments de la tradition de la fameuse apparition de Jésus ressuscité à Pierre, à laquelle il est fait allusion à 2 reprises dans le Nouveau Testament (Luc, 24, 34 et 22, 31 - 32; 1 Corinthiens, 15, 5), mais sans le moindre détail fourni à ce sujet ? En effet, le dialogue de notre page de Jean 21 entre le Ressuscité et Pierre est du genre le plus personnel qui soit, et se situerait bien dans le cadre d’une apparition particulière.

Autre incidence intéressante : dans l’Evangile de Luc, nous est racontée une pêche miraculeuse (Luc, 5, 1 - 11), tout au début du ministère de jésus, et non pas après la résurrection, comme dans ce chapitre 21 de Jean, et qui se termine par la décision des 4 premiers disciples de tout quitter pour suivre Jésus. Or, immédiatement après cette pêche miraculeuse en Luc, Pierre s’est précipité aux pieds de Jésus, lui demandant de s’éloigner de lui, “pécheur” (Luc, 5, 8). Y-a-t-il eu 2 pêches miraculeuses efffectuées par Jésus, ou une seule, et dans ce dernier cas, laquelle est exactement située ? Mais dans les deux cas, Pierre y fait acte de repentance, ou de reconnaissance qu’il est pécheur.

Troisième élément qui fait réfléchir, toujours lié à la Mer de Galilée : dans le récit que nous a laissé l’Evangile de Matthieu sur la marche de Jésus sur les eaux de la Mer de Galilée, après la multiplication des pains pour 5000 personnes, un dialogue s’instaure entre Pierre et Jésus, Pierre demandant à Jésus de l’autoriser à le rejoindre de la même façon, en marchant lui aussi sur la mer : ce à quoi Jésus consent, mais Pierre se mettant à prendre peur, Jésus le sauve de l’abîme en lui reprochant son peu de foi pour avoir douté (Matthieu, 14, 28 - 31). Une fois de plus, nous avons ensemble Jésus et Pierre en tête à tête, Pierre pénitent, ou doutant, et ceal dans le même endroit géographique. Même si nous ne pouvons rien conclure de certain à partir de ces divers éléments concordants, ces rapprochements sont frappants.

D’autre part, notre page peut difficilement se lire indépendamment de la suivante, dans laquelle nous voyons Pierre interroger Jésus sur le sort futur du disciple “que Jésus aimait”, pour recevoir une réponse énigmatique de Jésus sur la longue durée éventuelle du témoignage de ce dernier, cette réponse étant ensuite interprétée par notre Evangile pour indiquer qu’à l’époque où notre page a été écrite, ce disciple était bien mort (21, 21 - 23).

De grands spécialistes de l’Evangile et des lettres de Jean insistent sur le caractère tardif de cet Epilogue du chapitre 21 de notre Evangile, pour l’interpréter comme l’indication d’un changement qui se serait passé dans la communauté du disciple “que Jésus aimait” après la mort de ce dernier. En effet, il semblerait que cette communauté, fortement marquée par la personnalité et l’expérience de ce disciple, ait vécu un peu à part des autres Eglises, et ne reconnaissant qu’un seul chef ou pasteur, Jésus ressuscité lui-même, dont le “disciple bien-aimé” était l’interprète on ne peut plus fidèle. Avec ce chapitre, centré sur la mission de Pierre, nous assisterions à un rapprochement entre cette communauté et l’ensemble des autres communautés de l’Eglise, rassemblées dans un héritage commun, non seulement de Jésus, mais des missions initiales de Pierre et Paul.

4. Prolongement

Il ne nous appartient pas de mesurer, ni notre degré de foi, ni notre intensité d’amour à l’égard de Jésus : ce qui compte, c’est de vivre ces attitudes avec vérité et bonne conscience et dans la remise de soi comme un pauvre entre les mains de Jésus. Ce que fait Pierre dans notre page. Ce que déclare Paul, pour lui-même :

1 Qu’on nous regarde donc comme des serviteurs du Christ et des intendants des mystères de Dieu.

2 Or, ce qu’en fin de compte on demande à des intendants, c’est que chacun soit trouvé fidèle.

3 Pour moi, il m’importe fort peu d’être jugé par vous ou par un tribunal humain. Bien plus, je ne me juge pas moi-même.

4 Ma conscience, il est vrai, ne me reproche rien, mais je n’en suis pas justifié pour autant ; mon juge, c’est le Seigneur.

Il ne nous appartient pas davantage de nous situer face aux autres, en comparaison avec eux, dans leur rapport, et notre rapport, avec Jésus, et, par Jésus, avec le Père, dans l’Esprit. Dans ce chapitre 21 de Jean, Jésus répond à Pïerre la parole de vie qu’il adresse à chacune et chacun d’entre nous : que t’importe le sort de l’autre ? “Toi, suis-moi” (21, 19 et 22). C’est là l’essentiel qu’il attend de nous. Il a d’ailleurs assez précisé que “les premiers seront les derniers” et inversement, et que lui-même n’est pas venu parmi nous pour être servi mais pour servir (Luc, 22, 27 et Marc, 10, 42 - 45). Réponses qui doivent amplement nous suffire.

Prière

*Seigneur Jésus, nous croyons que tu es le seul à n’avoir jamais été sous la moindre emprise du péché, que nous avons tous péché, et que tu nous as apporté le don gratuit et absolu de la miséricorde de Dieu, dans la puissance de l’Esprit Saint, que tu nous as donné au terme de ton passage au Père, après ta résurrection : aide-moi à comprendre que ce pardon, qui change mon coeur, appelle de ma part accueil et réponse en vérité avec une conscience droite, qui te redise sans cesse que j’essaye de t’aimer, mais que toi seul peux apprécier la qualité de mon amour pour toi, et que j’essaye de ne rien chercher d’autre que de te suivre simplement, sachant que tu es toujours avec moi sur le chemin de ta vie et de ta présence. AMEN.

17.05.2002.*


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