S. Pierre Damien, docteur de l’Église

Careme — Samedi 21 février 2026 · Année A · violet

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

En ce samedi de Carême, deux textes se répondent comme un dialogue entre Dieu et l’humanité blessée. Isaïe parle de « brèches » à réparer, de « ruines anciennes » à rebâtir — et voilà que l’Évangile nous montre Jésus en train de faire exactement cela : il « remarque » Lévi, l’homme assis dans sa brèche, enfermé dans son bureau d’impôts, et d’un mot — « Suis-moi » — il le remet debout.

Le fil rouge qui traverse ces lectures, c’est la transformation. Isaïe promet que « ton obscurité sera lumière de midi » ; Jésus incarne cette promesse en allant manger chez les pécheurs. Dans les deux cas, quelque chose de fermé s’ouvre, quelque chose de sec devient « jardin bien irrigué ».

Nous sommes en Carême — temps de désert, mais aussi temps où Dieu « comble les désirs en plein désert ». Saint Pierre Damien, que l’Église fête aujourd’hui, fut un réformateur : lui aussi a « réparé des brèches » dans l’Église de son temps.

Avant d’entrer dans ces textes, prends un moment pour te poser. Où es-tu, intérieurement ? Y a-t-il en toi des « ruines anciennes », des lieux abandonnés que tu n’oses plus visiter ? Le regard de Jésus sur Lévi est aussi posé sur toi, maintenant. Laisse-toi trouver.

📖 1ère lecture — Is 58, 9b-14

Lire le texte — Is 58, 9b-14

Ainsi parle le Seigneur : Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante, si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi. Le Seigneur sera toujours ton guide. En plein désert, il comblera tes désirs et te rendra vigueur. Tu seras comme un jardin bien irrigué, comme une source où les eaux ne manquent jamais. Tu rebâtiras les ruines anciennes, tu restaureras les fondations séculaires. On t’appellera : « Celui qui répare les brèches », « Celui qui remet en service les chemins ». Si tu t’abstiens de voyager le jour du sabbat, de traiter tes affaires pendant mon jour saint, si tu nommes « délices » le sabbat et déclares « glorieux » le jour saint du Seigneur, si tu le glorifies, en évitant démarches, affaires et pourparlers, alors tu trouveras tes délices dans le Seigneur ; je te ferai chevaucher sur les hauteurs du pays, je te donnerai pour vivre l’héritage de Jacob ton père. Oui, la bouche du Seigneur a parlé. – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Les chapitres 40 - 66 du Livre d’Isaïe sont attribués à 2 prophètes anonymes, dont l’un est appelé “le 2ème Isaïe”, prophète contemporain de l’exil, dans la seconde moitié du 6ème siècle, et l’autre “le 3ème Isaïe”, qui écrit de Palestine, après le retour d’exil, soit au tournant et dans la 1ère moitié du 5ème siècle. Les chapitres 40 - 55 sont l’oeuvre du 2ème Isaïe, tandis que les chapitres 56 - 66 celle du 3ème Isaïe. Si le 2ème Isaïe nous parle dans un style solennel et lyrique, le 3ème Isaïe, malgré son ton souvent mélancolique, nous brosse de nouvelles visions d’avenir.

Si nous n’avons dans notre Bible qu’un seul Livre d’Isaïe, englobant le 1er Isaïe, le grand prophète du 8ème siècle à Jérusalem, ainsi que ces 2 Prophètes nommés d’après lui, c’est qu’un esprit commun se manifeste avec une certaine continuité dans l’oeuvre de ces 3 hommes, ce qui a poussé un éditeur final à rassembler leurs productions respectives en un seul recueil que nous trouvons aujourd’hui dans nos Bibles.

On pense, en effet, que le 2ème et le 3ème Isaïe appartiennent probablement à une école où l’on relisait et méditait la pensée religieuse du 1er Isaïe, ce géant du prophétisme, en essayant de l’adapter à des circonstances nouvelles, si bien que des éléments importants du 1er Isaïe se retrouvent chez les deux autres prophètes plus tardifs qu’on a ainsi rattachés à son Livre.

L’oeuvre du 3ème Isaïe, dans laquelle nous lisons notre page de ce jour, fait état d’un combat après le retour d ‘exil, pour un Nouveau Temple et et une Nouvelle manière de diriger le peuple d’Israêl. (56, 9 - 59, 21). Dans la suite de son Livre, le Prophète décrira la Nouvelle Jérusalem (60 - 62), présentera les cieux nouveaux et la terre nouvelle (63, 1 - 66, 16), avant de conclure son oeuvre en invitant tous les étrangers à venir à la Maison de Dieu et à s’y sentir chez eux. (66, 17 - 24).

Message

Nous nous trouvons ici devant l’un des plus beaux messages que nous ayons sur le jeûne dans l’Ancien Testament. Il s’agit de répondre aux questions suivantes : - le jeûne est-il seulement un acte “cultuel” sans aucune relation avec les autres dimensions de l’existence humaine ? - sert-il seulement à nous construire, à nos propres yeux, une personnalité spirituelle centrée sur nous-mêmes, ou est-ce un signe de disponibilité au Seigneur ? Le prophète n’hésite pas à nous proclamer cette disponibilité qui se manifeste par la pratique des commandements, en particulier les “10” Paroles du Sinaï, avec un accent dominant sur le service des frères. Celui qui jeûne doit libérer ses frères et soeurs, les prendre en charge, les mettre debout.

Celui qui pratique le jeûne selon les indications que Dieu propose ici, par son prophète, pourra alors constater que Dieu est avec lui, et que sa lumière de gloire l’accompagne.

Notons la solennité du message, manifestée par l’appel du Seigneur à son prophète de crier de toutes ses forces que rencontrer Dieu, c’est se tourner vers lui en faisant sa volonté, et non en cherchant, au moins indirectement, à le mettre à notre service. C’est à cette condition que Dieu nous sauvera.

Decouvertes

Cette proclamation prophétique (58, 1 - 14) commence sous la forme d’une annonce de jugement (58, 1 - 7), qui se déroule selon tout un processus : - une invitation officielle faite par Dieu à son prophète de dénoncer les péchés du peuple (58, 1), - une mise en accusation du peuple pour sa mauvaise conduite (58, 2 - 5), - un avertissement sur ce qu’attend Dieu comme jeûne authentique (58, 6 - 7).

Ensuite, dans une seconde partie, qui va des versets 8 à 14 du chapitre 58, le prophète annonce la possiblité de salut qui demeure offerte par Dieu à son peuple, si ce dernier entre et marche dans les voies de Dieu : si les fausses manifestations du jeûne sont corrigées, si les riches deviennent “pauvres”, au moins d’intention ou de coeur par leur partage, et se mettent à compter sur Dieu à la façon des pauvres, le Seigneur va leur répondre par la manifestation de sa gloire sous les signes de la lumière et de l’eau vive, et le peuple, de retour d’exil, se trouvera ainsi à même de reconstruire son Temple et sa Ville.

A noter, aux versets 13 - 14, que le sabbat y est également mentionné en plus du jeûne, comme le jour où l’on s’abstient de réaliser affaires et démarches, qui enrichissent et souvent conduisent à une maltraitance des pauvres et des petits.

Prolongement

Jésus a généralisé cette attitude, que Dieu demande à propos du jeûne, à toutes les expressions spirituelles :

21 ” Ce n’est pas en me disant : “Seigneur, Seigneur”, qu’on entrera dans le Royaume des Cieux, mais c’est en faisant la volonté de mon Père qui est dans les cieux.

De même Jésus fait remarquer que les dons de Dieu, même les meilleurs, comme la maternité virginale et messianique de Marie, sa Mère, ne portent du fruit que dans la même obéissance à la Parole de Dieu, et à sa volonté :

27 Or il advint, comme il parlait ainsi, qu’une femme éleva la voix du milieu de la foule et lui dit : ” Heureuses les entrailles qui t’ont porté et les seins que tu as sucés ! ”

28 Mais il dit : ” Heureux plutôt ceux qui écoutent la parole de Dieu et l’observent ! ”

De plus, Jésus a unifié en une seule démarche l’amour de Dieu et l’amour du prochain :

28 Un scribe qui les avait entendus discuter, voyant qu’il leur avait bien répondu, s’avança et lui demanda : ” Quel est le premier de tous les commandements ? ”

29 Jésus répondit : ” Le premier c’est : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu est l’unique Seigneur,

30 et tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de tout ton esprit et de toute ta force.

31 Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas de commandement plus grand que ceux-là. ”

Finalement, dans son discours eschatologique concernant la fin ultime des temps, Jéus, dans une scène où il évoque ce qu’on appelle le “Jugement Dernier”, s’identifie personnellement aux pauvres et aux petits :

34 Alors le Roi dira à ceux de droite : “Venez, les bénis de mon Père, recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde.

35 Car j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire, j’étais un étranger et vous m’avez accueilli,

36 nu et vous m’avez vêtu, malade et vous m’avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir. ”

37 Alors les justes lui répondront : “Seigneur, quand nous est-il arrivé de te voir affamé et de te nourrir, assoiffé et de te désaltérer,

38 étranger et de t’accueillir, nu et de te vêtir,

39 malade ou prisonnier et de venir te voir ?”

40 Et le Roi leur fera cette réponse : “En vérité je vous le dis, dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait. ”

🙏 Seigneur Jésus, tu as tenu à situer au plus profond de nous-mêmes, ce que tu appelles notre “coeur”, le lieu de ta rencontre, l’endroit où nous décidons de répondre à ton appel, en accueillant, avec une atttiude de pauvreté authentique, qui est la forme de “jeûne” que tu recommandes, le don de ta présence en ton Esprit Saint, par lequel tu nous rends capables de t’imiter dans le service et la prise en charge de tous nos frères et soeurs, selon la “foi qui agit par l’amour” : apprends-moi à sortir de moi-même, de ma tendance à me centrer sur moi, et à tout ramener à moi-même, pour me “livrer”, comme toi, à la volonté du Père, notre Dieu, et participer à son action de partage et de valorisation de tous ceux et de toutes celles que tu me fais rencontrer au fil de mes jours. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Ce passage d’Isaïe 58 appartient au « Trito-Isaïe » (chapitres 56-66), généralement attribué à un prophète anonyme du retour d’exil, vers 520-500 avant notre ère. Le contexte est celui d’une communauté juive revenue de Babylone, confrontée à la déception : le Temple est en ruines, la restauration promise tarde, et les pratiques religieuses semblent inefficaces. Le chapitre 58 répond à une question liturgique brûlante — pourquoi nos jeûnes ne sont-ils pas exaucés ? — en déplaçant radicalement le critère de l’authenticité religieuse. Notre péricope constitue la seconde partie de cette réponse prophétique, après la dénonciation du faux jeûne (v. 1-9a) : elle expose les conditions positives d’une relation restaurée avec YHWH.

La structure du texte est remarquablement binaire, construite sur le schéma protase-apodose (« si… alors ») caractéristique des bénédictions conditionnelles de l’Alliance. Trois séries de conditions sont énoncées : d’abord l’élimination des comportements oppressifs — le « joug » (môṭâh, qui désigne la barre de bois pesant sur la nuque), le « geste accusateur » (littéralement « étendre le doigt », geste de malédiction ou de dénonciation publique), la « parole malfaisante » (dāḇar ‘āwen, le discours qui fait mal). Puis vient l’exigence positive : « donner à celui qui a faim ce que toi, tu désires » — le texte hébreu dit littéralement « ton âme » (napšeḵā), ce qui implique non pas donner son superflu, mais partager ce dont on a soi-même besoin. La troisième condition porte sur le sabbat, présenté non comme une contrainte mais comme des « délices » (‘ōneg).

Les promesses divines déploient une imagerie de transformation cosmique et vitale. La métaphore lumineuse — « ta lumière se lèvera dans les ténèbres » — renverse la situation d’obscurité spirituelle. L’image du « jardin bien irrigué » (gan rāweh) évoque le jardin d’Éden, tandis que la « source où les eaux ne manquent jamais » s’oppose dramatiquement à l’aridité du désert palestinien. Le fidèle devient lui-même source pour autrui. Les titres promis — « Celui qui répare les brèches », « Celui qui remet en service les chemins » — suggèrent une vocation de restauration communautaire, pas seulement individuelle. Le verbe « rebâtir » (bānāh) résonne particulièrement dans le contexte post-exilique de reconstruction du Temple et des murailles.

Origène, dans ses Homélies sur Isaïe, interprète ce passage dans une perspective christologique et spirituelle : les « ruines anciennes » à rebâtir sont pour lui l’image de l’âme désolée par le péché, que le Christ vient restaurer. Il insiste sur le lien entre justice sociale et illumination intérieure, voyant dans la « lumière qui se lève dans les ténèbres » une figure de l’illumination baptismale. Jérôme, dans son Commentaire sur Isaïe, souligne quant à lui la dimension ecclésiale : celui qui pratique la justice devient « réparateur des brèches » dans la communauté chrétienne, restaurant l’unité brisée par les divisions. Il note que le sabbat trouve son accomplissement dans le repos du Christ au tombeau et dans le « sabbat éternel » promis aux fidèles.

L’intertextualité de ce texte est dense. L’image du jardin irrigué renvoie à Genèse 2, mais aussi au Psaume 1 (« l’arbre planté près des eaux courantes ») et à Jérémie 17,7-8. La promesse de « chevaucher sur les hauteurs » reprend Deutéronome 32,13 et le cantique de Moïse. Plus profondément, la critique prophétique du ritualisme sans justice sociale fait écho à Amos 5,21-24 (« Que le droit coule comme l’eau ») et à Osée 6,6 (« C’est l’amour que je veux, non les sacrifices »). Dans le Nouveau Testament, Jacques 1,27 définira la « religion pure » en termes très isaïens : « visiter les orphelins et les veuves ». Le lien avec l’Évangile du jour est patent : Jésus, en mangeant avec les pécheurs, accomplit précisément ce que réclame Isaïe — briser le joug de l’exclusion, nourrir les affamés de miséricorde.

Les exégètes débattent sur l’articulation entre les deux parties du texte : les versets sur le sabbat (v. 13-14) appartiennent-ils à la même unité littéraire que les versets sur la justice sociale (v. 9b-12), ou constituent-ils un ajout rédactionnel ultérieur, peut-être d’inspiration sacerdotale ? La tension apparente entre une éthique de l’action (donner, partager, réparer) et une éthique du repos (s’abstenir de voyager, éviter les affaires) interroge. Certains y voient une juxtaposition maladroite ; d’autres, comme Westermann, y lisent une synthèse délibérée montrant que le sabbat authentique et la justice sociale procèdent du même mouvement de décentrement : cesser de s’agiter pour soi afin de se rendre disponible à Dieu et au prochain.

Théologiquement, ce texte subvertit toute religion de la compensation où l’homme prétendrait acheter la faveur divine par des pratiques. Le jeûne, le sabbat, le culte ne valent rien en eux-mêmes ; ils ne deviennent « délices » que lorsqu’ils expriment et nourrissent une conversion du regard vers le frère. La promesse finale — « la bouche du Seigneur a parlé » — authentifie solennellement cet enseignement comme parole divine définitive. Pour le temps du Carême, ce texte rappelle que le jeûne chrétien ne vise pas l’exploit ascétique mais la libération : libérer l’opprimé, libérer en soi l’espace pour Dieu, devenir soi-même source de vie pour autrui.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de reconnaître les brèches que tu veux réparer en moi et par moi, et le désir de devenir « source où les eaux ne manquent jamais ».

Composition de lieu — Imagine-toi dans une ville après un siège. Des murs effondrés, des chemins coupés par les gravats. La poussière, le silence lourd des ruines. Et pourtant, au milieu des décombres, quelqu’un travaille déjà : il déplace des pierres, dégage un passage. Tu entends le bruit sourd des blocs qu’on remet en place. L’air est sec, mais tu sens — est-ce possible ? — une fraîcheur qui vient d’un filet d’eau, quelque part. Une source a recommencé à couler.

Méditation — Le texte d’Isaïe est construit sur des « si… alors » qui sonnent comme des conditions. Mais regarde de plus près : ce ne sont pas des marchandages. Dieu dessine un chemin de libération. « Si tu fais disparaître le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante… » Ces trois éléments forment un tout : le joug qu’on impose aux autres, le doigt qu’on pointe pour accuser, la parole qui blesse. Isaïe parle d’un jeûne qui ne serait pas seulement privation alimentaire, mais désarmement intérieur. Quel « geste accusateur » habite tes mains ? Quelle « parole malfaisante » revient dans ta bouche, même en pensée ?

Et puis il y a cette phrase étonnante : « si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires ». Non pas donner ton superflu, mais donner ce que tu désires pour toi-même. Ton propre désir, offert. C’est vertigineux. Isaïe ne parle pas de charité condescendante mais d’une communion dans le désir : reconnaître que le malheureux désire ce que je désire — être rassasié, être vu, être aimé. Qu’est-ce que tu désires vraiment, en ce moment ? Et si c’était cela même que Dieu t’invite à offrir ?

Alors viennent les promesses, et elles sont magnifiques : « Tu seras comme un jardin bien irrigué, comme une source où les eaux ne manquent jamais. » Non pas un réservoir qui se vide, mais une source. Dieu promet que le don ne t’épuisera pas — au contraire, il fera jaillir en toi ce qui ne tarit pas. Et cette identité nouvelle : « Celui qui répare les brèches », « Celui qui remet en service les chemins ». Non plus consommateur, mais restaurateur. Non plus passant, mais bâtisseur. Dieu te voit déjà ainsi. Le vois-tu ?

Colloque — Seigneur, je reconnais mes gestes accusateurs — ces jugements silencieux, ces regards qui condamnent. Je reconnais mes paroles malfaisantes, même celles que je n’ai pas prononcées mais qui ont tourné en moi. Je voudrais être cette source, mais je me sens souvent sec, épuisé, vide. Apprends-moi à donner « ce que je désire » — et d’abord à savoir ce que je désire vraiment. Fais de moi un réparateur de brèches, à commencer par celles qui traversent mon propre cœur.

Question pour la relecture : Quelle « brèche » dans ma vie ou autour de moi le Seigneur m’invite-t-il à regarder en face aujourd’hui ?

🕊️ Psaume — 85 (86), 1-2, 3-4, 5-6

Lire le texte — 85 (86), 1-2, 3-4, 5-6

Écoute, Seigneur, réponds-moi, car je suis pauvre et malheureux. Veille sur moi qui suis fidèle, ô mon Dieu, sauve ton serviteur qui s’appuie sur toi. Prends pitié de moi, Seigneur, toi que j’appelle chaque jour. Seigneur, réjouis ton serviteur : vers toi, j’élève mon âme ! Toi qui es bon et qui pardonnes, plein d’amour pour tous ceux qui t’appellent, écoute ma prière, Seigneur, entends ma voix qui te supplie.

✝️ Évangile — Lc 5, 27-32

Lire le texte — Lc 5, 27-32

En ce temps-là, Jésus sortit et remarqua un publicain (c’est-à-dire un collecteur d’impôts) du nom de Lévi assis au bureau des impôts. Il lui dit : « Suis-moi. » Abandonnant tout, l’homme se leva ; et il le suivait. Lévi donna pour Jésus une grande réception dans sa maison ; il y avait là une foule nombreuse de publicains et d’autres gens attablés avec eux. Les pharisiens et les scribes de leur parti récriminaient en disant à ses disciples : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? » Jésus leur répondit : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs, pour qu’ils se convertissent. » – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le récit de l’appel de Lévi constitue, dans l’évangile de Luc, le troisième récit de vocation après ceux de Simon (5,1-11) et du lépreux purifié envoyé en témoignage (5,12-16). Luc suit ici la trame de Marc 2,13-17, mais avec des inflexions significatives. Le contexte littéraire immédiat est celui d’une série de controverses avec les autorités religieuses (guérison du paralytique, question du jeûne, épis arrachés le sabbat), qui culmineront dans le « complot » de 6,11. Le publicain — telōnēs en grec, collecteur de taxes indirectes pour le compte de Rome — incarne une catégorie méprisée : collaborateur de l’occupant, présumé voleur (les publicains prélevaient leur marge sur les taxes), exclu de facto de la synagogue et des cercles de pureté. Lévi est assis (kathēmenos) à son « bureau des impôts » (telōnion), littéralement son comptoir de perception, lieu de son identité professionnelle et de son impureté sociale.

La brièveté de l’appel frappe : « Suis-moi » (akolouthei moi). Deux mots qui condensent toute la christologie lucanienne de la sequela. Jésus ne pose pas de conditions préalables, n’exige pas de purification rituelle, ne demande pas de garanties. Le verbe « remarquer » (etheasato, de theaomai) suggère plus qu’un simple regard : c’est une contemplation attentive, un regard qui reconnaît et appelle. La réponse de Lévi est également ramassée : « abandonnant tout » (katalipōn panta), « il se leva » (anastas), « il le suivait » (ēkolouthei). Le verbe anistēmi (se lever) a une connotation pascale chez Luc ; l’imparfait « il le suivait » indique une action qui se poursuit, un engagement durable. Ce publicain impur devient disciple sans transition, sans noviciat, sans rite de passage.

Le banquet qui suit — que Luc appelle une « grande réception » (dochēn megalēn), terme plus solennel que chez Marc — renverse les codes de la commensalité antique. Manger ensemble, dans le monde méditerranéen, signifie reconnaissance mutuelle, appartenance commune. Les règles pharisiennes de pureté alimentaire visaient précisément à maintenir les frontières entre purs et impurs. Jésus, en s’attablant avec « une foule nombreuse de publicains et d’autres gens », transgresse délibérément ces frontières. Luc note que le banquet a lieu « dans sa maison » (en tē oikia autou) : Lévi met son espace domestique, lieu de son ancienne vie, au service de la rencontre entre Jésus et ceux que la société religieuse exclut.

La réaction des « pharisiens et des scribes de leur parti » (hoi Pharisaioi kai hoi grammateis autōn) est présentée comme un « murmure » ou une « récrimination » (egongyzon), verbe qui évoque les murmures d’Israël au désert contre Moïse et contre Dieu. Leur question s’adresse aux disciples, non à Jésus directement — signe peut-être d’une certaine crainte, ou stratégie pour diviser le groupe. Le reproche porte sur la commensalité : « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? » Le verbe esthiō (manger) au présent indique une pratique habituelle, non un incident isolé. Les pharisiens ne contestent pas l’enseignement de Jésus mais sa pratique de table, qui remet en cause leur système de pureté.

Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu (où il commente le parallèle matthéen), développe longuement la métaphore médicale : le Christ est le médecin qui va vers les malades sans craindre la contagion, car sa sainteté est plus forte que notre péché. Il souligne que Jésus ne dit pas « je suis venu condamner les pécheurs » mais « appeler » (kalesai), terme qui implique une invitation, non une contrainte. Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Luc, insiste sur la dimension ecclésiologique : l’Église est préfigurée dans cette maison de Lévi où pécheurs et Jésus sont attablés ensemble. Il voit dans le banquet une anticipation de l’eucharistie, où le Christ continue de manger avec les pécheurs pour les guérir.

L’intertextualité avec la première lecture est saisissante. Isaïe demandait de « faire disparaître le joug » et « le geste accusateur » : les pharisiens, par leur murmure, font précisément l’inverse, pointant du doigt les pécheurs. Isaïe appelait à « donner à celui qui a faim ce que toi, tu désires » : Jésus offre aux affamés de sens et de dignité sa propre présence. Le « jardin irrigué » et la « source intarissable » trouvent leur accomplissement dans celui qui dira : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi » (Jn 7,37). Plus largement, le logion final — « Je ne suis pas venu appeler des justes mais des pécheurs, pour qu’ils se convertissent » — fait écho à Ézéchiel 34 (le berger qui va chercher la brebis perdue) et anticipe les grandes paraboles lucaniennes de la miséricorde (Lc 15).

Un débat exégétique porte sur la finale propre à Luc : « pour qu’ils se convertissent » (eis metanoian). Marc et Matthieu n’ont pas cette précision. Certains y voient un ajout lucanien pour éviter tout laxisme moral : Jésus accueille les pécheurs non pour les laisser dans leur péché, mais pour les transformer. D’autres soulignent que la metanoia lucanienne n’est pas d’abord un effort moral mais un retournement du regard, une réponse à l’accueil inconditionnel qui précède. La conversion n’est pas la condition de l’appel, mais son fruit. Théologiquement, ce texte pose la question fondamentale de la grâce : Dieu attend-il que nous soyons dignes pour nous appeler, ou son appel crée-t-il en nous la dignité ? La réponse de Luc est claire : c’est le regard de Jésus sur Lévi qui le relève, non l’inverse. En ce temps de Carême, ce récit rappelle que la conversion authentique ne naît pas de nos efforts mais de l’accueil d’un amour qui nous précède.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de me laisser « remarquer » par toi là où je suis assis, enfermé, et d’entendre ton « Suis-moi » comme une libération.

Composition de lieu — Une rue poussiéreuse de Capharnaüm. Sur le côté, un bureau de bois sous un auvent — le poste de collecte des impôts. Des piles de pièces, des registres, une odeur d’encre et de sueur. Des gens passent, évitent le regard du publicain. Et Lévi est là, « assis ». Ce mot dit tout : l’immobilité, l’enfermement dans une fonction, une identité. Autour de lui, le mépris silencieux. Et soudain, une ombre sur la table. Quelqu’un s’est arrêté. Quelqu’un le regarde.

Méditation — « Jésus sortit et remarqua un publicain. » Le verbe est fort : Jésus ne passe pas, ne jette pas un coup d’œil — il « remarque ». Il s’arrête. Il voit vraiment. Et ce qu’il voit, ce n’est pas un publicain, un collabo, un pécheur public. Il voit un homme « du nom de Lévi » — un nom, une personne, une histoire. Les autres voient une fonction ; Jésus voit un visage.

Lévi était « assis au bureau des impôts ». Cette position assise, c’est toute une vie : installé dans un rôle, coincé dans ce que les autres attendent de lui (ou n’attendent plus). Et voilà que Jésus dit deux mots : « Suis-moi. » Pas de reproche, pas de condition préalable, pas de « d’abord tu quittes ce métier, tu rembourses ce que tu as volé, tu fais pénitence ». Juste : « Suis-moi. » L’appel précède la conversion. Où es-tu « assis » dans ta vie ? Dans quelle identité te sens-tu enfermé ? Entends-tu que l’appel de Jésus ne demande pas que tu changes d’abord — il te met en mouvement ?

« Abandonnant tout, l’homme se leva ; et il le suivait. » Trois verbes en cascade : abandonner, se lever, suivre. Et puis ce détail magnifique : Lévi « donna pour Jésus une grande réception dans sa maison ». Sa première réponse à l’appel, c’est la fête. Pas la mortification, pas la honte — la joie. Il invite « une foule nombreuse de publicains » : ses amis, son monde. Il ne renie pas son passé ; il l’ouvre à Jésus. Qu’est-ce que tu ferais si tu prenais au sérieux l’appel du Christ aujourd’hui ? Quelle fête donnerais-tu ? Qui inviterais-tu ?

Et les pharisiens « récriminent ». Le verbe est au présent : ils ne cessent de murmurer. « Pourquoi mangez-vous et buvez-vous avec les publicains et les pécheurs ? » Jésus répond avec une image de médecin : « Ce ne sont pas les gens en bonne santé qui ont besoin du médecin, mais les malades. » Il ne dit pas que les pharisiens sont en bonne santé — il dit qu’ils se croient en bonne santé. Le problème n’est pas d’être malade ; c’est de ne pas le savoir. Où te situes-tu ? Du côté de ceux qui savent leur besoin, ou de ceux qui récriminent à distance ?

Colloque — Jésus, tu m’as remarqué. Tu t’es arrêté devant ma table, devant mes comptes, devant tout ce qui m’enferme. Je suis souvent « assis » — dans mes habitudes, mes rôles, mes justifications. Ton « Suis-moi » me fait peur autant qu’il m’attire. Je ne sais pas ce que je vais abandonner, mais je sais que tu ne me demandes pas d’être guéri avant de te suivre. Tu me prends malade. Merci.

Question pour la relecture : À quel moment de ma prière ai-je senti le regard de Jésus posé sur moi — et qu’est-ce que ce regard a touché ?

🙏 Prier

Seigneur, tu es le Dieu qui répare les brèches et qui remarque ceux que tout le monde évite. En ce jour de Carême, je te présente mes ruines anciennes — ces lieux en moi que je n’ose plus habiter, ces chemins coupés que je n’emprunte plus.

Tu me promets que mon obscurité deviendra lumière de midi. Tu me promets que je serai source, jardin irrigué, si je consens à donner ce que je désire. C’est trop beau, et pourtant ta bouche a parlé.

Comme Lévi, je suis assis. Comme lui, je t’entends dire : « Suis-moi. » Donne-moi la grâce de me lever, d’abandonner ce qui m’enferme, et de te suivre — non pas dans la tristesse, mais dans la joie de celui qui se sait malade et qui a trouvé son médecin.

Que ce Carême soit le temps où tu rebâtis en moi ce qui était en ruines. Que je devienne, par ta grâce, « celui qui répare les brèches » — d’abord en me laissant réparer par toi.

Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.