de la férie
1ère Semaine de Carême — Samedi 28 février 2026 · Année A · violet
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — Dt 26, 16-19 ↗
Lire le texte — Dt 26, 16-19
Moïse disait au peuple d’Israël : « Aujourd’hui le Seigneur ton Dieu te commande de mettre en pratique ces décrets et ces ordonnances. Tu veilleras à les pratiquer de tout ton cœur et de toute ton âme. Aujourd’hui tu as obtenu du Seigneur cette déclaration : lui sera ton Dieu ; toi, tu suivras ses chemins, tu garderas ses décrets, ses commandements et ses ordonnances, tu écouteras sa voix. Aujourd’hui le Seigneur a obtenu de toi cette déclaration : tu seras son peuple, son domaine particulier, comme il te l’a dit, tu devras garder tous ses commandements. Il te fera dépasser en prestige, renommée et gloire toutes les nations qu’il a faites, et tu seras un peuple consacré au Seigneur ton Dieu, comme il l’a dit. » – Parole du Seigneur.
🎙️ Premiers fruits et fidélité (J78 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Le Deutéronome est le 5ème et le dernier des 5 premiers livres de l’Ancien Testament, série connue sous le nom de Pentateuque ou encore appelée la Torah (Loi). Ce Livre, comme ceux qui le précèdent, est attribué à Moïse, c’est-à-dire qu’il reprend des traditions qui remonteraient jusqu’à lui.
En sa forme actuelle, ce Livre a été composé au terme de toute une évolution. Au-delà des différentes théories qui s’opposent sur la genèse et la composition de ce Livre, on s’accorde toutefois à penser qu’il est une relecture du Livre de la Loi trouvé dans le Temple à l’époque de Jérémie et sous le règne de Josias en Juda. (2 Rois, 22, 3 - 10). A cette époque se mettait en route un mouvement de réforme religieuse, qui se manifeste à travers le courant, ou l’école dite “Deutéronomiste”, à laquelle on doit, outre l’essentiel de ce Livre, une part importante de la composition des Livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois, ensemble qu’on appelle “les premiers prophètes”. Ce mouvement réformiste, qui commence au 7ème siècle, marquera l’histoire d’Israël au moins pendant 2 siècles.
Ce Livre du Deutéronome consiste surtout en 3 discours de Moïse, dont les 2 premiers se suivent (1,1 - 4, 49 et 5, 1 - 11, 32). Une relecture de la Loi (12, 1 - 26, 15), suivie d’une conclusion où les 2 parties concernées s’engagent à en faire la base de leur relation (26, 16 - 28, 69), sépare ces 2 premiers discours du 3ème discours de Moïse (29, 1 - 30, 20). Une dernière partie nous donne les dernières volontés de Moïse, son testament, et nous raconte sa mort (31, 1 - 34, 12).
Message
Notre passage nous offre une relecture du contrat d’Alliance entre Dieu et son peuple, contrat rythmé par la répétition en 3 reprises du mot “aujourd’hui”.
Dans le paragraphe introduit par le premier “aujourd’hui”, le Seigneur rappelle qu’il a eu l’initiative de cette Alliance avec son peuple. Alliance qui n’en demeure pas moins un contrat entre des partenaires inégaux. Il s’agit donc d’une Alliance “octroyée”, à la condition que le peuple, non seulement mette en pratique tous les commandements que Dieu lui a donnés, mais encore les observe de tout son coeur et de toute son âme.
Cette condition préalable une fois posée, les termes du contrat sont clairement énoncés : Dieu, le partenaire principal, s’engage à être le Dieu de ce peuple, qui accepte de l’écouter et de garder fidèlement ses commandements. Autrement dit : “Je serai votre Dieu si vous acceptez d’être mon peuple, aux conditions que je vous propose”.
Au tour maintenant du peuple de s’engager dans une réponse à la proposition qui lui a été faite par Dieu. Dans son engagement, le peuple accepte d’être le peuple particulier choisi par Dieu, et de remplir toutes les conditions attachées à cette Alliance. Ce qui lui vaudra renommée et gloire, ainsi que d’être vraiment un peuple “consacré” au Seigneur.
Decouvertes
La triple mention de l‘“aujourd’hui”, ainsi que le ton solennel des déclarations énoncées, suggèrent l’existence d’une cérémonie rituelle d’Alliance, à laquelle il semble être fait allusion en ce texte, qui a tout l’air d’y renvoyer.
Aux versets 17 - 18, “obtenir une déclaration” est une expression qui a le sens technique précis de solenniser une déclaration et de la considérer comme “liant” de façon juridique. Il s’agit donc bien ici d’une formule officielle et très solennelle d’engagement mutuel entre les deux partenaires de cette Alliance qui est ainsi conclue.
Certains ont émis l’hypothèse que cette célébration rituelle d’Alliance reprend celle qui a eu lieu sous le roi Josias, après la découverte du Livre de la Loi dans le Temple (2 Rois, 23, 1 - 3)
La relation d’Alliance entre Israël et Dieu. a une dimension éthique. Ce qui suppose qu’en l’occurence une loi divine soit acceptée par le peuple. A noter que l’école Deutéronomiste insiste beaucoup sur la nécessité pour le peuple d’obéir à une loi divine qui lui a été donnée.
Prolongement
Tout au long de l’Ancien Testament, depuis l’époque d’Abraham jusqu’aux derniers prophètes, le thème de l’Alliance revient souvent, un peu à la façon d’un refrain : “Je serai votre Dieu, et vous serez mon peuple”.
Avec Jésus, l’Ancienne Alliance, est, selon nous, chrétiens, remplacée par la conclusion d’une Nouvelle Alliance entre Dieu et tous ceux qui sont appelés à reconnaître et à suivre Jésus, c’est-à-dire toute l’humanité, et cela se fair dans la Parole, les gestes, l’engagement de Jésus à vivre la volonté de Dieu son Père jusqu’à tout risquer pour cela, et à mourir sur une croix. Dans cette Nouvelle Alliance, les prophéties de Jérémie, 31, 31 - 34 et d’Ezéchiel, 36, 23 - 29, sont totalement accomplies.
En effet, dans la mort-résurrection de Jésus, qui nous obtient le salut définitif de Dieu, que nous recevons dans notre foi, une Nouvelle Alliance est véritablement conclue. Cette Alliance Nouvelle, Jésus l’a célébrée la veille de sa mort, avec la bénédiction, suivie du partage, du pain et de la coupe, avant de la conclure formellement dans le “OUI” définitif à Dieu en sa mort sur la croix.
Maintenant que Jésus est ressuscité, il nous fait le don de participer intérieurement à son Heure de “passage”, et à son “OUI”, dans la puissance de l’Esprit, chaque fois que nous reproduisons “en mémoire de lui”, ses gestes de bénédiction et de partage sue le pain et la coupe de vin, dans nos eucharisties communautaires, où, comme nous le dit Paul, “nous annonçons la mort du Seigneur, jusqu’à ce qu’il vienne” (1 Corinthiens, 11, 23 - 26).
Pour méditer sur le passage de l’Ancienne à la Nouvelle Alliance, ce texte de la Lettre aux Hébreux, qui reprend la prophéite de Jérémie, 31, 31 - 34, est à relire :
6 Mais à présent, le Christ a obtenu un ministère d’autant plus élevé que meilleure est l’alliance dont il est le médiateur, et fondée sur de meilleures promesses.
7 Car si cette première alliance avait été irréprochable, il n’y aurait pas eu lieu de lui en substituer une seconde.
8 C’est en effet en les blâmant que Dieu déclare : Voici que des jours viennent, dit le Seigneur, et je conclurai avec la maison d’Israël et la maison de Juda une alliance nouvelle,
9 non pas comme l’alliance que je fis avec leurs pères, au jour où je pris leur main pour les tirer du pays d’Égypte. Puisqu’eux-mêmes ne sont pas demeurés dans mon alliance, moi aussi je les ai négligés, dit le Seigneur.
10 Voici l’alliance que je contracterai avec la maison d’Israël, après ces jours-là, dit le Seigneur : Je mettrai mes lois dans leur pensée, je les graverai dans leur cœur, et je serai leur Dieu et ils seront mon peuple.
11 Personne n’aura plus à instruire son concitoyen, ni personne son frère, en disant : ” Connais le Seigneur ”, puisque tous me connaîtront, du petit jusqu’au grand.
12 Car je pardonnerai leurs torts, et de leurs péchés je n’aurai plus souvenance.
13 En disant : alliance nouvelle, il rend vieille la première. Or ce qui est vieilli et vétuste est près de disparaître.
🙏 Seigneur Jésus, Dieu a tellement aimé le monde qu’il t’a envoyé, toi, son Fils unique, pour que nous bénéficions d’une nouvelle vie , qui est ta propre vie, que tu nous procures en abondance, dans le partage de ta Lumière et de ta Vérité, en lesquelles nous découvrons que Dieu est Amour, lui qui a vraiment, absolument, tout fait pour nous, en acceptant qu’au terme de toute ton existence risquée de témoignage, tu sois “livré” pour nous, afin que nous recevions le OUI unique et permanent, de ton obéissance qui nous transforme radicalement en ta propre image : donne-moi de ne jamais traiter à la légère un tel engagement, de ta part, pour notre salut, et apprends-moi à en vivre comme le suprême don de Dieu, dont je dois, à chaque instant rayonner la présence en ma vie. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Ce passage du Deutéronome se situe à la fin d’une longue section législative (chapitres 12-26) et constitue ce que les exégètes appellent la « formule d’engagement mutuel » ou « déclaration bilatérale d’alliance ». Nous sommes dans le cadre littéraire d’un discours de Moïse aux plaines de Moab, juste avant l’entrée en Terre promise. Le genre littéraire s’apparente aux traités de vassalité du Proche-Orient ancien, où suzerain et vassal échangent des engagements solennels. Mais ici, la relation est transformée : ce n’est pas un empire qui impose ses conditions, c’est le Dieu libérateur qui propose une alliance. Les premiers destinataires, probablement la communauté de la réforme josienne (VIIe siècle av. J.-C.) ou les exilés à Babylone, entendaient dans ce texte un appel au renouvellement de leur fidélité après les infidélités passées.
L’insistance sur le mot « aujourd’hui » (hayyôm), répété trois fois en quatre versets, structure tout le passage et lui confère une intensité dramatique. Ce n’est pas un rappel historique mais une actualisation : chaque génération est placée devant le même choix décisif. Le verbe hé’émîr, traduit par « obtenir une déclaration », est un terme technique rare (hapax dans cette forme causative), qui suggère une proclamation solennelle, presque juridique. L’alliance n’est pas un contrat froid mais un engagement existentiel : « de tout ton cœur et de toute ton âme » (bekol-lebabeka ûbekol-napsheka) — formule qui deviendra centrale dans le Shema Israël (Dt 6,5) et que Jésus citera comme le plus grand commandement.
Origène, dans ses Homélies sur le Deutéronome, voit dans ce passage une figure du baptême chrétien : de même qu’Israël déclare solennellement son appartenance à YHWH, le catéchumène renonce à Satan et adhère au Christ. Cette lecture typologique souligne la dimension performative du texte : dire, c’est s’engager, c’est devenir ce qu’on proclame. Saint Augustin, dans La Cité de Dieu (XVII, 6), insiste quant à lui sur la gratuité de l’élection divine : si Israël devient « domaine particulier » (segullâh), ce n’est pas par son mérite mais par le choix souverain de Dieu. Ce terme segullâh désigne un trésor personnel, les bijoux qu’un roi garde jalousement — Israël est le bien précieux de YHWH, non par sa valeur intrinsèque mais parce que Dieu l’a choisi.
L’intertextualité avec Exode 19,5-6 est fondamentale : « Vous serez mon domaine particulier parmi tous les peuples… un royaume de prêtres, une nation sainte. » Le Deutéronome reprend et développe cette promesse sinaïtique. La Première lettre de Pierre (2,9) appliquera explicitement ces titres à l’Église : « race élue, sacerdoce royal, nation sainte, peuple acquis ». La continuité est frappante, mais aussi la nouveauté : ce qui était promis à une nation particulière s’étend désormais à tous ceux qui entrent dans l’alliance par le Christ. Le rapport entre élection particulière et universalisme reste un lieu de débat exégétique : le Deutéronome affirme-t-il un exclusivisme ou prépare-t-il l’ouverture aux nations ?
Les exégètes discutent la portée exacte de l’expression « il te fera dépasser toutes les nations ». S’agit-il d’une promesse de supériorité politique, réalisée sous David et Salomon puis démentie par l’histoire ? Ou d’une vocation spirituelle, celle d’être lumière pour les peuples (cf. Is 49,6) ? La tradition prophétique ultérieure, notamment chez Isaïe et Jérémie, relira cette élection non comme un privilège mais comme une responsabilité accrue. Le Carême invite précisément à cette relecture : être « peuple consacré » (am qadosh) signifie être « mis à part » non pour soi-même mais pour une mission. La sainteté n’est pas séparation hautaine mais différence signifiante au service du monde.
Théologiquement, ce texte pose la question de la réciprocité dans l’alliance. Dieu s’engage — « lui sera ton Dieu » — et demande un engagement — « tu seras son peuple ». Mais cette réciprocité est asymétrique : c’est Dieu qui initie, qui choisit, qui promet. La réponse humaine, fût-elle « de tout cœur », reste seconde. Cette structure irrigue toute la théologie de la grâce : l’initiative divine précède toujours et rend possible la réponse humaine. Le temps du Carême est précisément ce « aujourd’hui » où le baptisé est invité à renouveler son « oui » à l’alliance, à réentendre la déclaration de Dieu et à y répondre existentiellement, non par des œuvres méritoires mais par une conversion du cœur.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de comprendre que ton alliance n’est pas un contrat froid mais une déclaration d’amour mutuelle, et que tu me veux comme « ton domaine particulier ».
Composition de lieu — Tu es dans la plaine de Moab, aux portes de la Terre promise. Derrière toi, quarante ans de désert. Devant, le Jourdain et l’inconnu. Le peuple est rassemblé, debout, sous un soleil de fin de journée. Moïse est vieux, sa voix porte encore. Il y a de la poussière sur les vêtements, de la fatigue sur les visages, mais aussi une attente presque palpable. C’est le moment des dernières paroles, celles qu’on n’oublie pas.
Méditation — Écoute la structure étonnante de ce texte. Ce n’est pas un commandement à sens unique. C’est une double déclaration : « Aujourd’hui tu as obtenu du Seigneur cette déclaration : lui sera ton Dieu » — et aussitôt : « Aujourd’hui le Seigneur a obtenu de toi cette déclaration : tu seras son peuple. » Dieu « obtient » quelque chose de toi. Ce verbe est bouleversant. Le Tout-Puissant se met en position de recevoir. Il attend ta parole, ton engagement. L’alliance n’est pas un décret imposé d’en haut — c’est un échange, presque des fiançailles.
Et puis il y a cette expression : « son domaine particulier ». En hébreu, segullah — le trésor personnel du roi, ce qu’il garde près de lui, ce à quoi il tient par-dessus tout. Toi. Pas l’humanité en général, pas une masse indistincte — toi, avec ton histoire cabossée, tes infidélités, tes recommencements. Dieu te regarde et dit : celui-là, celle-là, c’est mon trésor. Qu’est-ce que cela remue en toi ? Résistance ? Incrédulité ? Ou peut-être, tout au fond, un désir d’y croire ?
« De tout ton cœur et de toute ton âme » — la formule revient. Ce n’est pas une exigence de perfection morale. C’est une invitation à l’unification intérieure. Ne pas être divisé. Ne pas servir Dieu du bout des lèvres pendant que le cœur est ailleurs. Le Carême est ce temps où l’on rassemble les morceaux épars de soi-même pour les présenter à Dieu. Quels morceaux de toi sont encore dispersés, non offerts ?
Colloque — Seigneur, je ne sais pas si j’ose croire que je suis ton « domaine particulier ». C’est trop grand pour moi. Et pourtant, quelque chose en moi a soif de cette appartenance. Aujourd’hui — ce mot me presse. Pas demain, pas quand je serai meilleur. Aujourd’hui. Apprends-moi à te donner mon cœur, pas seulement mes efforts. Je voudrais être unifié, mais je suis si souvent dispersé. Tiens-moi.
Question pour la relecture : Quel « morceau » de ma vie n’ai-je pas encore présenté à Dieu comme faisant partie de l’alliance ?
🕊️ Psaume — 118 (119), 1-2, 4-5, 7-8 ↗
Lire le texte — 118 (119), 1-2, 4-5, 7-8
Heureux les hommes intègres dans leurs voies qui marchent suivant la loi du Seigneur ! Heureux ceux qui gardent ses exigences, ils le cherchent de tout cœur ! Toi, tu promulgues des préceptes à observer entièrement. Puissent mes voies s’affermir à observer tes commandements ! D’un cœur droit, je pourrai te rendre grâce, instruit de tes justes décisions. Tes commandements, je les observe : ne m’abandonne pas entièrement.
🎙️ Psaume 118 (J378)
✝️ Évangile — Mt 5, 43-48 ↗
Lire le texte — Mt 5, 43-48
En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Vous avez appris qu’il a été dit :Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Eh bien ! moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être vraiment les fils de votre Père qui est aux cieux ; car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. En effet, si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle récompense méritez-vous ? Les publicains eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Et si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? Les païens eux-mêmes n’en font-ils pas autant ? Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ Les Béatitudes et l’appel à une justice authentique (J82 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.
A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).
On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :
- Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
- Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
- Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
- Discours sur la mission (10)
- Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
- Discours en paraboles (13)
- Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
- Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
- De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
- Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
- Passion, mort et résurrection (26 - 28)
Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.
Avec notre page, nous rejoignons Jésus au coeur de son premier grand discours sur la “Charte du Royaume”.
Message
Ce dépassement de l’amour jusqu’à aimer nos ennemis, que propose maintenant Jésus, est la 6ème, et la dernière, de cette série d’exigences nouvelles, qu’il énonce, pour accomplir, sans l’abolir, le message central de la Loi et des Prophètes.
De toute son autorité, Jésus nous déclare donc, une fois de plus : “vous avez appris qu’il a été dit…, moi, je vous dis…”, au-delà donc de tout ce qui a pu nous être prescrit antérieurement.
Son message est des plus clairs : il nous faut aimer nos ennemis, et prier pour ceux qui nous persécutent. Ainsi, manifesterons-nous que notre être tout entier est entré dans la dimension nouvelle de “fils” de “notre Père”, dont nous avons désormais à imiter, en tous domaines, le comportement, lui qui fait lever son soleil, et venir la pluie, sur les méchants comme sur les bons, sur les injustes comme sur les justes.
Nous devons ainsi aller au-delà de l’attitude courante que vivent tous les hommes, y compris les pécheurs publics, et qui consiste à aimer seulement ceux qui nous aiment, et à n’établir de relations que dans la réciprocité.
C’est bien à une “perfection” qui correspond à celle de Dieu, qui dispense gratuitement ses biens et ses dons, que nous sommes appelés ici par Jésus.
Decouvertes
Ce dernier des nouveaux “commandements” que nous fixe Jésus, est à la fois le plus important et le plus difficile.
Jésus commence par citer le Lévitique, 19, 18, sur l’amour du prochain. Cependant la formule “tu haïras ton ennemi”, qu’il rapporte ensuite, ne se trouve nulle part, comme telle, dans l’Ancien Testament, bien que des sentiments semblables apparaissent en Deutéronome, 7, 2, ainsi que dans les “Manuscrits de la Mer Morte”, qui nous relatent la vie de la communauté Juive de Qumrân.
Quoi qu’il en soit, Jésus va plus loin que Lévitique, 19, 18. En effet, pour le Lévitique, le prochain désigne les autres Israélites, et donc ceux qui ne sont pas “ennemis”.
Les persécuteurs des croyants sont ici assimilés aux ennemis, avec toutefois la nuance qu’ils sont également les adversaires de Dieu. Et Jésus nous demande de prier pour eux, de leur faire du bien, de les accueillir, comme le laissent entendre les questions qu’il nous pose à la fin de ce texte.
C’est donc ainsi que l’on imite Dieu, et que l’on devient parfait, à l’image de Dieu, et ce, particulièrement, au terme de tous ces 6 dépassements que Jésus vient d’annoncer. Avec l’amour des ennemis, tous les dépassements se trouvent désormais achevés : le “cycle” des exigences nouvelles est complété jusqu’en son terme. Nous avons alors tout accompli, et Jésus peut conclure : “soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait”.
Prolongement
Quelques consignes ou témoignages de Paul, qui vont dans le même sens que ce dernier dépassement proposé par Jésus :
10 que l’amour fraternel vous lie d’affection entre vous, chacun regardant les autres comme plus méritants,
11 d’un zèle sans nonchalance, dans la ferveur de l’esprit, au service du Seigneur,
12 avec la joie de l’espérance, constants dans la tribulation, assidus à la prière,
13 prenant part aux besoins des saints, avides de donner l’hospitalité.
14 Bénissez ceux qui vous persécutent ; bénissez, ne maudissez pas.
15 Réjouissez-vous avec qui est dans la joie, pleurez avec qui pleure.
16 Pleins d’une égale complaisance pour tous, sans vous complaire dans l’orgueil, attirés plutôt par ce qui est humble, ne vous complaisez pas dans votre propre sagesse.
17 Sans rendre à personne le mal pour le mal, ayant à cœur ce qui est bien devant tous les hommes,
18 en paix avec tous si possible, autant qu’il dépend de vous,
19 sans vous faire justice à vous-mêmes, mes bien-aimés, laissez agir la colère ; car il est écrit : C’est moi qui ferai justice, moi qui rétribuerai, dit le Seigneur.
20 Bien plutôt, si ton ennemi a faim, donne-lui à manger ; s’il a soif, donne-lui à boire ; ce faisant, tu amasseras des charbons ardents sur sa tête.
21 Ne te laisse pas vaincre par le mal, sois vainqueur du mal par le bien.
11 Jusqu’à l’heure présente, nous avons faim, nous avons soif, nous sommes nus, maltraités et errants ;
12 nous nous épuisons à travailler de nos mains. On nous insulte et nous bénissons ; on nous persécute et nous l’endurons ;
13 on nous calomnie et nous consolons. Nous sommes devenus comme l’ordure du monde, jusqu’à présent l’universel rebut.
1 Oui, cherchez à imiter Dieu, comme des enfants bien-aimés,
2 et suivez la voie de l’amour, à l’exemple du Christ qui vous a aimés et s’est livré pour nous, s’offrant à Dieu en sacrifice d’agréable odeur.
🙏 Seigneur Jésus, lors de ton arrestation, tu as refusé de demander à Dieu que tes adversaires soient écrasés, cloué sur ta croix, tu as imploré le Père de pardonner à tes bourreaux, nous révélant ainsi à quel point tu étais rempli de la miséricorde de Dieu à l’égard de tous les hommes, quels qu’ils soient : ouvre de nouveau mon regard, fais-moi découvrir la portée universelle de ton salut, puisque tu es mort pour tous ceux qui ont été, sont, et seront, nos frères et soeurs en humanité, et apprends-moi à imiter de plus en plus tes comportements d’accueil et de pardon. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Ce passage conclut la série des six « antithèses » du Sermon sur la montagne (Mt 5,21-48), où Jésus réinterprète radicalement la Torah selon la formule : « Vous avez appris qu’il a été dit… Eh bien ! moi, je vous dis… » La sixième antithèse, sur l’amour des ennemis, constitue le sommet de l’ensemble et en révèle la logique profonde. Matthieu écrit pour une communauté judéo-chrétienne en tension avec le judaïsme synagogal, probablement à Antioche vers 80-90. L’enjeu est de montrer que Jésus n’abolit pas la Loi mais l’accomplit (5,17), c’est-à-dire la porte à son achèvement en révélant son intention originelle.
La citation « tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi » pose un problème textuel : si la première partie vient de Lévitique 19,18, la seconde ne figure nulle part dans la Torah. Certains y voient un écho aux textes de Qumrân qui prescrivent effectivement de « haïr les fils des ténèbres » (Règle de la Communauté 1,10). D’autres pensent que Jésus résume une pratique courante plutôt qu’un texte précis : le « prochain » (réa’) étant compris restrictivement comme le compatriote, l’étranger hostile était de facto exclu de l’obligation d’amour. Jésus ne corrige pas tant un texte qu’une herméneutique restrictive — et c’est exactement ce que l’Évangile fait : élargir le cercle du prochain jusqu’à inclure l’ennemi.
Le commandement d’aimer les ennemis (agapate tous echthrous humôn) emploie le verbe agapaô, qui dans le Nouveau Testament désigne non une émotion spontanée mais un amour de volonté, un engagement actif pour le bien de l’autre. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu (XVIII), insiste sur ce point : il ne s’agit pas d’éprouver de l’affection pour qui nous persécute — ce serait psychologiquement impossible — mais de vouloir son bien, de prier pour lui, de refuser la spirale de la violence. L’amour des ennemis n’est pas un sentiment mais une pratique : « priez pour ceux qui vous persécutent » donne le contenu concret de cet amour. La prière pour l’ennemi brise l’enfermement de la haine et ouvre un espace où la conversion devient possible — la sienne comme la nôtre.
Saint Augustin, dans le De sermone Domini in monte (I, 21), développe l’argument christologique : le Christ lui-même a aimé ses ennemis en mourant pour eux alors qu’ils étaient pécheurs (Rm 5,8-10). Le commandement n’est donc pas une exigence abstraite mais l’invitation à entrer dans le mouvement même de l’amour divin manifesté sur la Croix. La motivation donnée par Jésus — « afin d’être vraiment les fils de votre Père » — confirme cette lecture : il s’agit d’une filiation à vivre, d’une ressemblance à incarner. L’image du soleil et de la pluie, donnés aux bons comme aux méchants, révèle un Dieu dont la bonté est inconditionnelle, non méritocratique. L’amour des ennemis est participation à cette générosité divine qui ne calcule pas.
L’intertextualité avec la première lecture est lumineuse. Le Deutéronome appelait à être « peuple consacré », mis à part ; l’Évangile précise en quoi consiste cette consécration : non pas dans une séparation qui exclut mais dans un amour qui inclut même l’ennemi. La « sainteté » (qadosh) d’Israël trouve son accomplissement dans la « perfection » (teleios) demandée par Jésus. Le terme grec teleios ne signifie pas une perfection morale sans faille mais un achèvement, une plénitude, une maturité. Être parfait « comme le Père céleste est parfait », c’est aimer comme lui aime : sans frontière, sans condition, sans retour attendu. Le parallèle lucanien (Lc 6,36) dit « soyez miséricordieux » — preuve que teleios se comprend dans le registre de la bonté active plutôt que de l’impeccabilité.
Les exégètes débattent de la portée pratique de ce commandement. S’agit-il d’une « éthique intérimaire » (Schweitzer), valable seulement dans l’attente imminente du Royaume ? D’un idéal régulateur impossible à atteindre mais orientant l’action (Luther) ? D’une exigence réellement praticable par la grâce (tradition catholique) ? La question n’est pas seulement académique : elle engage notre lecture du Sermon sur la montagne tout entier. La tradition patristique et monastique a généralement maintenu que ces commandements, sans être faciles, sont rendus possibles par l’Esprit Saint à ceux qui les demandent humblement. Le Carême, temps de conversion et de combat spirituel, est l’occasion de vérifier cette possibilité dans l’épreuve concrète.
Théologiquement, ce texte révèle que la nouveauté évangélique n’est pas dans l’abolition de la Loi mais dans son radicalisation intérieure et son extension universelle. Le « prochain » n’a plus de limite ; l’amour n’a plus de condition. Cette exigence est-elle écrasante ? Elle le serait si elle était d’abord commandement. Mais elle est d’abord révélation : révélation de qui est Dieu — celui qui fait lever son soleil sur les méchants — et donc de qui nous sommes appelés à devenir — ses fils, participants de sa nature (2 P 1,4). L’impératif « aimez vos ennemis » repose sur l’indicatif « votre Père vous aime alors que vous étiez ennemis ». C’est cette expérience d’être aimé le premier, gratuitement, qui seule rend possible d’aimer à notre tour sans calcul.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’entrevoir la folie de ton amour qui ne fait pas de différence entre les bons et les méchants, et fais grandir en moi le désir d’aimer comme toi.
Composition de lieu — Jésus est assis sur la montagne. Autour de lui, des visages attentifs, peut-être perplexes. Ce sont des gens ordinaires — pêcheurs, artisans, femmes venues de loin. Certains ont été blessés, trahis. Ils connaissent la haine, ils savent ce que c’est d’avoir des ennemis. Le vent de Galilée souffle doucement. Jésus parle sans hausser le ton, mais ses paroles tombent comme des pierres dans l’eau — elles font des cercles qui s’élargissent.
Méditation — « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. » Jésus cite ce qu’on leur a appris — et aussitôt, il renverse la table : « Eh bien ! moi, je vous dis. » Ce « moi » est vertigineux. Qui peut parler ainsi, sinon celui qui est la source même de la Loi ? Et ce qu’il demande semble impossible : « Aimez vos ennemis. » Pas : supportez-les. Pas : ignorez-les. Aimez-les. Priez pour eux. As-tu un visage qui te vient à l’esprit en entendant ces mots ? Quelqu’un qui t’a fait du mal, qui t’a trahi, qui t’a méprisé ? Jésus te regarde et te dit : celui-là, celle-là.
Mais attention — Jésus ne donne pas un commandement sec. Il donne une raison, et cette raison change tout : « afin d’être vraiment les fils de votre Père. » Il ne s’agit pas de morale héroïque, de volontarisme épuisant. Il s’agit de ressemblance. De filiation. Regarde comment le Père agit : « il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, il fait tomber la pluie sur les justes et sur les injustes. » Chaque matin, le soleil se lève sans demander qui le mérite. La pluie tombe sur le champ du menteur comme sur celui du juste. Dieu ne calcule pas. Son amour est sans condition, sans comptabilité.
« Vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait. » Le mot grec teleios ne signifie pas « sans défaut » — il signifie « accompli, arrivé à son terme, entier ». La perfection dont parle Jésus, c’est celle d’un amour qui va jusqu’au bout, qui n’exclut personne. C’est la perfection du soleil qui ne choisit pas sur qui briller. Cela te semble impossible ? C’est normal. C’est impossible — à force humaine. Mais le Carême est justement ce temps où l’on accepte de recevoir ce qu’on ne peut pas produire soi-même.
Colloque — Jésus, tu me demandes l’impossible. Il y a des visages que je n’arrive pas à aimer, des blessures que je n’arrive pas à pardonner. Tu le sais. Je ne veux pas faire semblant devant toi. Mais je vois comment toi, tu as aimé — jusqu’à la croix, jusqu’à « Père, pardonne-leur ». Ce n’est pas ma force que tu me demandes, c’est de me laisser envahir par la tienne. Apprends-moi. Commence par un tout petit pas. Je te confie ce visage que je n’arrive pas à regarder sans amertume.
Question pour la relecture : Quand j’ai entendu « aimez vos ennemis », quel visage m’est venu spontanément — et qu’est-ce que cela dit de ce qui a besoin d’être guéri en moi ?
🙏 Prier
Père, toi qui fais lever ton soleil sur tous sans distinction, toi qui as voulu faire de moi ton « domaine particulier », je viens devant toi tel que je suis — divisé, hésitant, parfois fermé.
Aujourd’hui, tu me redis ton alliance. Aujourd’hui, ton Fils me montre jusqu’où va ton amour. Donne-moi un cœur assez grand pour y laisser entrer ceux que je voudrais exclure.
Je ne peux pas, par mes propres forces, aimer comme tu aimes. Mais je peux te dire oui, te laisser faire, te donner mes résistances. Prends ce Carême pour unifier ce qui est dispersé en moi, pour réchauffer ce qui est froid, pour ouvrir ce qui est verrouillé.
Que ta pluie tombe aussi sur mes terres arides. Que ton soleil se lève sur mes zones d’ombre. Et qu’un jour, de loin en loin, je ressemble un peu à ce que tu es : amour sans condition.
Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes au cœur du Carême, ce temps où l’Église nous invite à creuser le sillon de notre cœur pour y recevoir une semence nouvelle. Aujourd’hui, deux textes qui se répondent comme deux versants d’une même montagne : Moïse qui proclame l’alliance — « Aujourd’hui le Seigneur ton Dieu te commande » — et Jésus qui accomplit cette alliance en la poussant jusqu’à son terme vertigineux : « Aimez vos ennemis. »
Remarque ce mot qui revient comme un battement dans le Deutéronome : « Aujourd’hui. » Trois fois. Pas hier, pas demain — aujourd’hui. Et dans l’Évangile, ce « Eh bien ! moi, je vous dis » qui ouvre un espace nouveau, inattendu. Le Carême est ce temps de l’aujourd’hui où Dieu refait alliance avec toi, où il te propose un chemin qui dépasse ce que tu croyais possible.
Avant de lire, assieds-toi. Respire. Laisse tomber les préoccupations de la journée. Il y a une tension féconde entre ces textes : l’un parle de « garder les commandements », l’autre demande l’impossible — aimer celui qui te fait du mal. Ne cherche pas trop vite à résoudre cette tension. Habite-la. Commence par le Deutéronome, écoute la solennité de cette déclaration mutuelle. Puis laisse Jésus t’emmener plus loin que tu ne pensais pouvoir aller.