Ste Françoise Romaine, religieuse
3ème Semaine de Carême — Lundi 9 mars 2026 · Année A · violet
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — 2 R 5, 1-15a ↗
Lire le texte — 2 R 5, 1-15a
En ces jours- là, Naaman, général de l’armée du roi d’Aram, était un homme de grande valeur et hautement estimé par son maître, car c’est par lui que le Seigneur avait donné la victoire au royaume d’Aram. Or, ce vaillant guerrier était lépreux. Des Araméens, au cours d’une expédition en terre d’Israël, avaient fait prisonnière une fillette qui fut mise au service de la femme de Naaman. Elle dit à sa maîtresse : « Ah ! si mon maître s’adressait au prophète qui est à Samarie, celui-ci le délivrerait de sa lèpre. » Naaman alla auprès du roi et lui dit : « Voilà ce que la jeune fille d’Israël a déclaré. » Le roi d’Aram lui répondit : « Va, mets-toi en route. J’envoie une lettre au roi d’Israël. » Naaman partit donc ; il emportait dix lingots d’argent, six mille pièces d’or et dix vêtements de fête. Il remit la lettre au roi d’Israël. Celle-ci portait : « En même temps que te parvient cette lettre, je t’envoie Naaman mon serviteur, pour que tu le délivres de sa lèpre. » Quand le roi d’Israël lut ce message, il déchira ses vêtements et s’écria : « Est-ce que je suis Dieu, maître de la vie et de la mort ? Ce roi m’envoie un homme pour que je le délivre de sa lèpre ! Vous le voyez bien : c’est une provocation ! » Quand Élisée, l’homme de Dieu, apprit que le roi d’Israël avait déchiré ses vêtements, il lui fit dire : « Pourquoi as- tu déchiré tes vêtements ? Que cet homme vienne à moi, et il saura qu’il y a un prophète en Israël. » Naaman arriva avec ses chevaux et son char, et s’arrêta à la porte de la maison d’Élisée. Élisée envoya un messager lui dire : « Va te baigner sept fois dans le Jourdain, et ta chair redeviendra nette, tu seras purifié. » Naaman se mit en colère et s’éloigna en disant : « Je m’étais dit : Sûrement il va sortir, et se tenir debout pour invoquer le nom du Seigneur son Dieu ; puis il agitera sa main au-dessus de l’endroit malade et guérira ma lèpre. Est-ce que les fleuves de Damas, l’Abana et le Parpar, ne valent pas mieux que toutes les eaux d’Israël ? Si je m’y baignais, est-ce que je ne serais pas purifié ? » Il tourna bride et partit en colère. Mais ses serviteurs s’approchèrent pour lui dire : « Père ! Si le prophète t’avait ordonné quelque chose de difficile, tu l’aurais fait, n’est-ce pas ? Combien plus, lorsqu’il te dit : “Baigne-toi, et tu seras purifié.” » Il descendit jusqu’au Jourdain et s’y plongea sept fois, pour obéir à la parole de l’homme de Dieu ; alors sa chair redevint semblable à celle d’un petit enfant : il était purifié ! Il retourna chez l’homme de Dieu avec toute son escorte ; il entra, se présenta devant lui et déclara : « Désormais, je le sais : il n’y a pas d’autre Dieu, sur toute la terre, que celui d’Israël ! » – Parole du Seigneur.
🎙️ Naaman : la foi d’un païen, le refus d’un prophète (J152 · matin)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Les 2 Livres des Rois nous relatent l’histoire des royaumes d’Israël et de Juda depuis Salomon jusqu’à l’exil à Babylone, c’est-à-dire depuis le milieu du 10ème siècle jusqu’au milieu du 6ème siècle. Intervalle qui correspond exactement à la période durant laquelle Israël et Juda ont été vraiment, l’un et l’autre, un Etat, au sens politique du terme, et non pas seulement le “Peuple de Dieu”, qui a existé comme tel bien avant l’avènement de David qui l’avait ainsi unifié, ainsi que bien après l’exil, qui a marqué la fin de son indépendance politique. Intervalle qui est également celui d’un déclin régulier, à travers une marche historique faite de lumières et d’ombres.
Dans ces Livres des Rois, chacun des rois nous est présenté selon un schéma identique : date et âge d’avènement, longueur du règne, nom de la reine-mère (pour les rois de Juda), appréciation de son attitude face au Dieu d’Israêl. Le récit concernant chacun d’eux se conclut également de la même façon : indication de la source de renseignements utilisée concernant ce roi, mention de sa mort et de sa sépulture, nom et prise de pouvoir de son successeur.
Le thème fondamental de ces livres des Rois est que le Temple de Yahvé-Dieu à Jérusalem est le seul endroit où l’on peut légitimement adorer Dieu. Israël, le royaume du Nord, suite à la division du royaume unfié, après la mort de Salomon, a donc construit des sanctuaires schismatiques, soumis aux influences païennes.
Tous les rois d’Israêl et de Juda ne sont finalement appréciés que selon le critère du 1er commandement donné à Moïse, et concernant le culte exclusif à rendre à Yahvé, le seul et unique Dieu.
Vu l’importance de la réforme religieuse du roi Josias en 622, selon les données du Livre du Deutéronome au chapitre 12 (2 Rois, 22), on estime que toute l’histoire des rois a été ainsi relue et composée après ce règne et cette réforme de Josias.
Que ces 2 Livres des Rois aient été écrits avant ou pendant l’exil Babylonien, il n’en reste pas moins que le, ou les, auteur(s) de ces livres est, ou sont, marqué(s) par le Deutéronome ou la pensée Deutéronomiste, telle qu’elle est résumée en Deutéronome, 6,4. Leur but est de montrer à quel point l’histoire d’Israël et de Juda est à interpréter selon la relation au Dieu de l’Alliance, et comment, perçue ainsi, on la découvre conduite par Yahvé-Dieu.
Ces 2 Livres des Rois sont à aborder comme une seule oeuvre nous transmettant en 3 parties : - l’histoire du règne de Salomon (1 Rois, 1 - 11), - l’histoire synchronique des 2 royaumes du Nord (Israël) et du Sud (Juda), jusqu’à la ruine du Royaume du Nord (1 Rois, 12, 1 - 2 Rois, 17, 41), - la fin de l’histoire du royaume de Juda jusqu’à l’exil Babylonien ( 2 Rois, 18, 1 - 25, 30).
Dans la 2ème grande partie de cet ensemble, notre passage appartient à la période où, entre les chapitres17 du 1er Livre des Rois et le chapitre 14 du 2nd Livre des rois, l’histoire d’Israël est dominée par les deux grandes figures d’Elie puis d’Elisée, les deux premiers grands prophètes de l’Ancien Testament, dont le ministère s’est déroulé au 9ème siècle.
Message
Parmi toute une série de miracles attribués au Prophète Elisée, se trouve cette guérison, et conversion, du général Syrien Naaman.
Cet homme, atteint de la lèpre (ou sans doute d’une maladie de peau moins grave, telle le psôriasis, qui portait alors ce nom), apprend par sa jeune esclave Juive que “le Prophète de Samarie” (Elisée) est capable de le guérir de sa lèpre.
Il se rend donc auprès du Prophète, en grand de ce monde, avec son char et un certain nombre de serviteurs, s’attendant à une séance solennelle de guérison effectuée par Elisée, alors que ce dernier, sans même se déranger pour ce général (qui, en fait, était un ennemi d’Israël), se contente de lui faire dire par un messager d’aller se baigner 7 fois dans le Jourdain.
Froissé dans son orgueil, Naaman refuse d’abord de se conformer à la parole du Prophète, mais se laisse persuader d’y souscrire par ses serviteurs. et consent finalement à une démarche d’humilité qui le conduit à la guérison et à la conversion au Dieu d’Israël.
C’est donc à la façon d’un croyant qu’il s’en revient trouver Elisée, pour rendre grâce de sa guérison, et manifester sa foi en Yahvé, à propos de laquelle il demande, et obtient du Prophète, de pouvoir la pratiquer dans son pays païen, sans cesser pour autant d’accompagner son roi au temple païen dans le cadre de ses fonctions officielles. Il précise néanmoins qu’il ne rendra désormais de culte de prière et de sacrifice qu’au seul Dieu d’Israël, et ce, dans un sanctuaire privé qu’il va se constituer avec de la terre d’Israël, qu’il demande de pouvoir emporter avec lui en Syrie.
Decouvertes
Notons la dimension politique que prend d’abord la démarche de Naaman, quand son maître, le roi d’Aram (Syrie) l’envoie au roi d’Israël, porteur d’une lettre officielle requérant de ce dernier qu’il guérisse son général Naaman. Dans cette période d’hégémonie Araméenne sur Israël, le roi d’Israël est, en fait, vassal du roi Syrien qui n’hésite pas, semble-t-il, à lui donner des ordres. Dans ce contexte, la fillette esclave de Naaman, en signalant l’existence et les capacités d’Elisée, rend un grand service non seulement à son Maître Naaman, mais au roi d’Israël, et à son peuple, en même temps qu’à la cause du Dieu d’Israël.
En contraste avec la réaction purement politique du roi d’Israël, qui s’estime provoqué par son voisin Syrien, Elisée se situe uniquement au plan religieux : il y a un Prophète en Israël, témoin du Dieu Vivant, rôle que le roi d’Israël a tendance à oublier.
Dans ce texte, Dieu nous est présenté à la fois comme ayant une dimension universelle, dans la mesure où il préside aux victoires de la Syrie (5, 1 - 2), et comme étant encore attaché à une terre et un pays, Israël, selon ce qu’indique l’attitude de Naaman qui emporte chez lui de la terre d’Israël pour célébrer Yahvé en pays païen. Nous n’en sommes pas encore à l’idée du Dieu unique, créateur du ciel et de la terre, telle que la développera le 2ème Prophète Isaïe à l’époque de l’exil à Babylone, au 6ème siècle.
Remarquons également la netteté avec laquelle Elisée refuse tout don de Naaman, en remerciement ou en échange de sa guérison : le Prophète agit au nom de Dieu, qui propose toujours son salut et ses dons gratuitement. La fin de l’épisode nous montrera comment le disciple d’Elisée entreprend de récupérer pour lui les dons refusés par le Prophète, pour se faire donner une leçon par Elisée qui lui transmet la maladie dont Naaman avait été guéri : bon exemple donné ainsi aux disciples du Prophète !
Prolongement
Jésus a commenté cet épisode à la synagogue de Nazareth pour souligner le caractère prophétique de sa propre mission. De même qu’Elie et Elisée ont été témoins du Dieu Vivant face à des païens qui ont fait appel à eux avec la confiance, de même lui-même ne peut agir en prophète en son village s’il n’est pas accueilli avec une semblable attitude de foi confiante. Il n’est pas un faiseur de miracles qui agit automatiquement, et sur lequel on aurait des droits, du fait qu’il est originaire de ce village, et donc particulièrement bien connu : les signes du salut de Dieu qu’accomplit Jésus ont le même caractère de gratuité que le don du salut et du Règne de Dieu :
22 Et tous lui rendaient témoignage et étaient en admiration devant les paroles pleines de grâce qui sortaient de sa bouche. Et ils disaient : ” N’est-il pas le fils de Joseph, celui-là ? ”
23 Et il leur dit : ” A coup sûr, vous allez me citer ce dicton : Médecin, guéris-toi toi-même. Tout ce qu’on nous a dit être arrivé à Capharnaüm, fais-le de même ici dans ta patrie. ”
24 Et il dit : ” En vérité, je vous le dis, aucun prophète n’est bien reçu dans sa patrie.
25 ” Assurément, je vous le dis, il y avait beaucoup de veuves en Israël aux jours d’Élie, lorsque le ciel fut fermé pour trois ans et six mois, quand survint une grande famine sur tout le pays ;
26 et ce n’est à aucune d’elles que fut envoyé Élie, mais bien à une veuve de Sarepta, au pays de Sidon.
27 Il y avait aussi beaucoup de lépreux en Israël au temps du prophète Élisée ; et aucun d’eux ne fut purifié, mais bien Naaman, le Syrien. ”
28 Entendant cela, tous dans la synagogue furent remplis de fureur.
🙏 Seigneur Jésus, tu as été le témoin suprême et définitif de la gratuité de Dieu qui, au terme de l’histoire du salut, tout au long de laquelle il avait choisi d’accompagner la descendance d’Abraham, t’a envoyé proclamer et réaliser, en toutes tes démarches de miséricorde et ton engagement fidèle jusqu’à la mort, l’inauguration de son Royaume de la fin des temps dans la transformation radicale de nos coeurs et de nos esprits : ne permets pas que je “banalise” ta mission et les dons que tu me fais dans ton Esprit Saint, que je m’habitue à ton Evangile, dont je ne percevrais plus la permanente jeunesse et nouveauté, et que, de ce fait, ta rencontre dans la foi perde de sa force et de sa lumière dans mon existence quotidienne de disciple. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le récit de la guérison de Naaman constitue l’un des sommets narratifs du cycle d’Élisée dans le second livre des Rois, composé probablement au VIIe siècle avant notre ère mais relatant des événements situés vers 850 av. J.-C. Le texte appartient au genre des récits de miracles prophétiques, caractéristiques de la littérature deutéronomiste, mais il se distingue par sa dimension universaliste remarquable : le bénéficiaire de l’intervention divine est un général païen, ennemi d’Israël. La structure du récit est savamment construite autour d’une série de contrastes : le puissant et le faible, l’étranger et l’Israélite, l’orgueil et l’humilité, les fleuves de Damas et le Jourdain. Le terme hébreu tsara’at (צָרַעַת), traditionnellement traduit par « lèpre », désigne en réalité diverses affections cutanées rendant rituellement impur — la guérison implique donc non seulement une restauration physique mais une réintégration dans la communauté des vivants.
L’ironie narrative traverse tout le passage : c’est une fillette captive, sans nom ni statut, qui déclenche l’action salvatrice ; c’est un prophète qui refuse de se montrer au général ; c’est un fleuve insignifiant qui opère ce que les grands fleuves de Damas ne peuvent accomplir. Le roi d’Israël, figure d’autorité politique, déchire ses vêtements en signe d’impuissance — geste qui souligne que la guérison n’appartient pas à l’ordre du pouvoir humain mais relève exclusivement de Dieu, « maître de la vie et de la mort » (memît umehayeh). Élisée intervient précisément pour corriger cette théologie déficiente : il y a bien un prophète en Israël, c’est-à-dire un canal par lequel la puissance divine s’exerce. Le refus d’Élisée de recevoir Naaman en personne n’est pas discourtoisie mais pédagogie : il s’agit de décentrer l’attention de la figure du thaumaturge vers l’obéissance à la parole.
Origène, dans ses Homélies sur les Rois, développe une lecture typologique où le Jourdain préfigure le baptême chrétien : « Les eaux du Jourdain ne purifient pas par elles-mêmes, mais par la parole du prophète qui commande d’y descendre. Ainsi nos fonts baptismaux ne sauvent que par la parole du Christ qui leur confère leur efficacité. » La chair de Naaman qui redevient « comme celle d’un petit enfant » (kib’sar na’ar qaton) anticipe pour Origène la régénération baptismale. Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, insiste davantage sur la dimension morale : Naaman représente l’homme orgueilleux qui doit apprendre que Dieu ne se plie pas à nos attentes. « Il voulait un spectacle, des gestes impressionnants, l’invocation solennelle du Nom divin ; Dieu lui demande simplement l’obéissance. » Cette lecture met en lumière le scandale de la simplicité divine.
Les parallèles intertextuels sont multiples. Le passage fait écho à l’épisode d’Élie et de la veuve de Sarepta (1 R 17), autre récit où un prophète d’Israël bénéficie à un païen. La mention des « sept immersions » renvoie au symbolisme de la complétude et rappelle les rituels de purification lévitiques (Lv 14). La confession finale de Naaman — « il n’y a pas d’autre Dieu sur toute la terre que celui d’Israël » — constitue une forme de Shema prononcé par un païen, anticipant l’universalisme prophétique d’Isaïe (Is 45, 22-23). Dans le Nouveau Testament, Jésus lui-même cite cet épisode (Lc 4, 27), et la guérison des dix lépreux (Lc 17, 11-19) présente une structure narrative similaire : un seul revient rendre grâce, et c’est un Samaritain.
Les exégètes débattent du statut théologique exact de la confession de Naaman. Représente-t-elle une véritable conversion monothéiste ou simplement la reconnaissance de la supériorité du Dieu d’Israël parmi les dieux (hénothéisme) ? La suite du texte (v. 17-19, non lu aujourd’hui) complexifie la question : Naaman demande de la terre d’Israël pour adorer YHWH chez lui, et sollicite le pardon pour les gestes cultuels qu’il devra continuer à poser envers Rimmôn, dieu araméen. Cette « conversion imparfaite » interroge la pédagogie divine : Dieu accepte-t-il un cheminement progressif ? La réponse d’Élisée — « Va en paix » — suggère une miséricorde qui précède la perfection de la foi.
La portée théologique du récit pour le temps du Carême est considérable. La lèpre, qui exclut de la communauté, figure le péché qui sépare de Dieu ; la guérison par l’eau préfigure le baptême ou la réconciliation. Mais le texte insiste surtout sur les obstacles à la grâce : l’orgueil de Naaman qui veut dicter à Dieu la forme de son intervention, sa préférence pour ses propres fleuves, sa colère devant la simplicité du remède. Les serviteurs — figures humbles comme la fillette du début — deviennent instruments de sagesse : « Si le prophète t’avait ordonné quelque chose de difficile, tu l’aurais fait. » La grâce déroute parce qu’elle est gratuite ; elle humilie parce qu’elle ne se marchande pas. Le Carême invite à cette descente dans le Jourdain : accepter que Dieu nous sauve à sa manière, non à la nôtre.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi d’accepter que ta guérison vienne par des chemins plus humbles que ceux que j’avais imaginés.
Composition de lieu — Tu es sur la route poussiéreuse qui mène de Damas à Samarie. Le soleil tape dur. Devant toi, un cortège impressionnant : chars, chevaux, serviteurs portant des coffres de lingots d’argent et de vêtements précieux. Au centre, un homme massif, un guerrier — mais sous sa tunique brodée, une chair qui se défait. Naaman regarde droit devant lui, le visage fermé. Il a l’habitude de commander des armées, pas de mendier. Sens la poussière dans ta gorge. Entends le cliquetis des harnais, le souffle des chevaux. Et cette tension sourde : un homme puissant qui s’en va supplier.
Méditation — Regarde les contrastes que le texte accumule : « homme de grande valeur », « hautement estimé », « vaillant guerrier » — et puis ces trois mots qui font tout basculer : « il était lépreux ». Toute la gloire du monde n’efface pas cette chair malade. Naaman emporte avec lui « dix lingots d’argent, six mille pièces d’or, dix vêtements de fête » — comme si la guérison pouvait s’acheter au poids de l’or. Comme si Dieu était impressionnable.
Et voici le retournement : c’est « une fillette », une esclave sans nom, prisonnière de guerre, qui détient la clé. Elle dit simplement à sa maîtresse : « Ah ! si mon maître s’adressait au prophète… » Pas de rancœur, pas de calcul. Une parole gratuite, qui traverse les frontières de l’ennemi. Toi, d’où te viennent les paroles qui t’ont mis en route vers Dieu ? De quelles voix inattendues, de quels « petits » que tu n’écoutais pas vraiment ?
Mais le plus beau est encore à venir : la colère de Naaman devant la simplicité de ce qui lui est demandé. « Va te baigner sept fois dans le Jourdain. » Pas de cérémonie, pas de geste spectaculaire, pas d’invocation solennelle. Juste un fleuve boueux, moins impressionnant que les fleuves de Damas. Naaman « s’était dit » comment les choses devaient se passer — et Dieu ne correspond pas à son scénario. N’est-ce pas souvent là que nous butons ? Nous voulons bien être guéris, mais selon nos conditions, selon nos images de ce que Dieu devrait faire. Quelle eau simple refuses-tu parce qu’elle te semble indigne de toi ?
Ce sont encore des serviteurs — des petits — qui le ramènent à la raison : « Père ! Si le prophète t’avait ordonné quelque chose de difficile, tu l’aurais fait, n’est-ce pas ? » L’orgueil préfère l’héroïsme à l’humilité. Il est plus facile de gravir une montagne que de se laisser porter par un ruisseau. Naaman « descendit » jusqu’au Jourdain. Il descendit. Et sa chair « redevint semblable à celle d’un petit enfant ». La guérison est un retour à l’enfance, un recommencement.
Colloque — Seigneur, moi aussi je viens à toi avec mes bagages, mes attentes, mes scénarios tout prêts de ce que tu devrais faire dans ma vie. Je veux bien être transformé — mais à ma manière. Apprends-moi à descendre. Apprends-moi cette humilité qui accepte les eaux simples, les paroles des petits, les chemins sans gloire. Tu ne m’impressionnes pas pour me soumettre — tu m’invites à me laisser faire. Donne-moi cette grâce.
Question pour la relecture : Y a-t-il dans ma vie une « eau du Jourdain » — un chemin de guérison simple que je refuse parce qu’il ne correspond pas à ce que j’attendais de Dieu ?
🕊️ Psaume — 41 (42), 2, 3 ; 42 (43), 3, 4 ↗
Lire le texte — 41 (42), 2, 3 ; 42 (43), 3, 4
Comme un cerf altéré cherche l’eau vive, ainsi mon âme te cherche, toi, mon Dieu. Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant ; quand pourrai-je m’avancer, paraître face à Dieu ? Envoie ta lumière et ta vérité : qu’elles guident mes pas et me conduisent à ta montagne sainte, jusqu’en ta demeure. J’avancerai jusqu’à l’autel de Dieu, vers Dieu qui est toute ma joie ; je te rendrai grâce avec ma harpe, Dieu, mon Dieu !
🎙️ Psaume 41 (J370)
✝️ Évangile — Lc 4, 24-30 ↗
Lire le texte — Lc 4, 24-30
Dans la synagogue de Nazareth, Jésus déclara : « Amen, je vous le dis : aucun prophète ne trouve un accueil favorable dans son pays. En vérité, je vous le dis : Au temps du prophète Élie, lorsque pendant trois ans et demi le ciel retint la pluie, et qu’une grande famine se produisit sur toute la terre, il y avait beaucoup de veuves en Israël ; pourtant Élie ne fut envoyé vers aucune d’entre elles, mais bien dans la ville de Sarepta, au pays de Sidon, chez une veuve étrangère. Au temps du prophète Élisée, il y avait beaucoup de lépreux en Israël ; et aucun d’eux n’a été purifié, mais bien Naaman le Syrien. » À ces mots, dans la synagogue, tous devinrent furieux. Ils se levèrent, poussèrent Jésus hors de la ville, et le menèrent jusqu’à un escarpement de la colline où leur ville est construite, pour le précipiter en bas. Mais lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin. – Acclamons la Parole de Dieu.
🎙️ J310 Deux confessions de foi : Dieu ou le démon ? (J310 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain
Situation
Luc est l’auteur d’une oeuvre en deux volumes qui se suivent, et sont écrits pour être lus en suivant : l’Evangile, et les Actes des Apôtres. Luc nous est régulièrement présenté comme disciple et accompagnateur de Paul, bien que nous ne trouvions rien dans son oeuvre des grands thèmes théologiques développés dans les Epîtres de Paul.
Luc a écrit ses 2 Livres entre les années 80 et 90 de notre ère, soit plus de 50 ans après la mort de Jésus, 30 ans après les lettres authentiques de Paul, et quelque 20 ans après l’Evangile de Marc. Ce qui ne veut pas dire que les traditions qu’il reprend ne sont pas aussi anciennes que celles de ceux qui ont écrit avant lui. Cela indique toutefois qu’il s’adresse à des communautés chrétiennes déjà différentes, pour leur annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus.
Son Evangile se déroule en huit étapes :
- un Prologue (Luc, 1, 1 - 4) au destinataire de cet Evangile, un certain Théophile, dont nous ne savons rien par ailleurs, Prologue auquel fait écho le Prologue des Actes des Apôtres (Actes, 1, 1 - 5).
- un résumé de toute la Bonne Nouvelle de Jésus, en qui toutes les promesses de Dieu sont accomplies, autour du thème de son Enfance (Luc, 1, 5 - 2, 52).
- la préparation de son ministère public (Luc, 3, 1 - 4, 13).
- le ministère de Jésus en Galilée (Luc, 4, 14 - 9, 50).
- le voyage de Jésus vers Jérusalem (Luc, 9, 51 - 19, 27).
- le rejet de Jésus par Jérusalem (Luc, 19, 28 - 21, 38).
- le dernier repas de Jésus et sa mise au rang des pécheurs dans sa condamnation et son éxécution (Luc, 22, 1 - 23, 56a).
- la victoire décisive de Jésus, sa promesse de l’Esprit et son ascension (Luc, 23, 56b - 24, 53).
Selon ce découpage, notre passage se situe dans la quatrième partie de l’Evangile de Luc, partie qui n’en relate pas moins les débuts du ministère public de Jésus, débuts qui se sont déroulés en Galilée. La section précédente de l’Evangile nous avait présenté la mission de Jean Baptiste, le baptême de Jésus, sa situation dans une généalogie totale de l’humanité remontant, au delà même du premier homme cité par la Bible, c’est-à-dire Adam, jusqu’à Dieu lui-même, le créateur du genre humain, avant de nous montrer comment Jésus s’était montré victorieux du tentateur, lors de son séjour de quarante jours dans le désert.
Au cours de cette quatrième partie de l’Evangile, dans laquelle se trouve notre page, Jésus nous est présenté bien lancé dans sa propre mission qui commence donc en Galilée :
-
un bref sommaire nous décrit, pour ainsi dire d’avance, les grands traits de cette mission (4, 14 - 15).
-
l’intervention de Jésus dans la synagogue de Nazareth nous est présentée comme une annonce de tous les aspects du destin de Jésus : en lui s’accomplissent toutes les promesses de Dieu, et, pour cette raison, Jésus sera accueilli, puis contesté, et finalement rejeté totalement avant d’être révélé, en sa résurrection, vainqueur définitif de tous les obstacles au plan de Dieu qu’il mène victorieusement à son terme (4, 16 - 30, dont notre page reprend la fin de l’épisode).
Message
Comment Jésus se situe et se comporte dans la synagogue de Nazareth ? D’abord, en enfant du pays, qui renoue avec ses habitudes, en laïc Juif pratiquant et actif qui participe au culte du Sabbat, en y faisant la lecture de la Parole. Mais Jésus se sait aussi regardé, “interrogé”, jouissant d’une réputation pour ce qu’il a déjà accompli ailleurs, à Capharnaüm en particulier, et qui, en fonction de sa mission, va parler vrai à ses concitoyens de Nazareth, pour leur demander d’avoir foi en lui, pour essayer de leur faire comprendre sa “différence”, le sens nouveau de ses actions et paroles : il n’est pas un distributeur de cadeaux et de bienfaits, il annonce l’accomplisement en lui de toutes les promesses de Dieu par des paroles et des signes de salut adressés à tous les hommes, même au-delà d’Israël, et, à plus forte raison, de Nazareth. En dépit de sa proximité (“n’est-il pas le fils de Joseph ?”), il n’est pas question qu’il se laisse récupérer par les gens de son village, il est vraiment quelqu’un d’ailleurs. Après un accueil initial aussi enthousiaste que superficiel, les gens de Nazareth vont le rejeter totalement et même tenter de le “supprimer”.
Cet épisode de Jésus visitant Nazareth peut se lire également comme le premier de 6 “incidents” qui nous mettent Jésus en scène le jour du Sabbat : voir les passages concernés en 4, 31 - 37; 6, 1 - 5; 6, 6 - 11: 13, 10 - 17; 14, 1 - 6. La suite de l’Evangile nous montrera en effet Jésus accomplissant le jour du Sabbat des gestes et activités de libération correspondant à la mise en oeuvre de ce qu’annonce cette prophétie d’Isaïe qu’il déclare “accomplie”. Jésus est désormais “maître du Sabbat” parce qu’il est l’accomplissement eschatologique définitif des promesses de Dieu pour tous les exclus et tous les souffrants de la misère, qu’ils soient affamés, en prison ou malades.
Jésus se présente ici comme l’ accomplissement d’un salut de Dieu pour toutes les nations. Les gens de Nazareth sont remplis de colère à l’égard de Jésus, lorsqu’il leur explique clairement, en citant les exemples d’Elie et Elisée, que la “grâce”de Dieu, qu’il annonce et accomplit (voir verset 22), ne leur est pas réservée “exclusivement”, comme un privilège particulier qui n’appartiendrait qu’à Israël. La grâce et le salut de Dieu sont inconditionnels : les gens de Nazareth, et, à travers eux, Israël, ne peuvent plus, en Jésus qui accomplit toutes choses, revendiquer un traitement particulier : la promesse de Dieu à Abraham, précisant qu’en lui seront bénies toutes les nations de la terre (Gen. 12, 1ss), se trouve également accomplie. Relire à ce propos le Cantique du vieillard Syméon dans “l’Evangile de l’Enfance” (Luc, 2, 29 - 32), les chapitres 10, 11 et 15 des Actes des Apôtres sur la conversion des païens et leur situation dans l’Israël nouveau, ainsi que la méditation, en Ephés., 3, 1 - 15, sur le mystère du salut de Dieu révélé à Paul, et concernant justement cet appel de Dieu adressé désormais aux païens.
Decouvertes
L’accueil que Jésus reçoit de la part des gens de son pays est “annonce” des grandes étapes de son parcours de prophète. A la différence des Evangélistes Marc et Matthieu, qui rapportent le passage de Jésus à Nazareth à une date plus avancée de la mission de Jésus, et avec beaucoup moins de détails (Marc, 6, 1 - 6 et Matth., 13, 54 - 58), Luc fait de cette scène une “inauguration” de tout le ministère de Jésus et des différents aspects de la réception qui lui sera donnée. Nous nous trouvons ici, à vrai dire, devant un texte qui est comme une seconde “ouverture” de cet Evangile, suite à la “première ouverture” que nous en avait déjà proposée “l’Evangile de l’Enfance” aux chapitres 1 et 2. Tout le destin de Jésus nous y est signifié ou suggéré :
-
l’accueil enthousiaste de quelqu’un qui accomplit des signes éclatants du Règne de Dieu.
-
Le soin que met Jésus à essayer de faire comprendre son rôle et sa mission : il n’est pas tel qu’on le croit, comme villageois de Nazareth, ou comme Messie, et il nous faut donc l’accepter tel qu’il se présente : d’où son ton “provocateur” face aux louanges qu’on lui donne, signes à ses yeux d’une stupéfaction et d’un manque de foi. Il dit tout haut ce qu’il sait qu’attendent de lui les gens de Nazareth : fais pour nous les signes et prodiges que tu as faits ailleurs. Et de dire avec force, à partir d’épisodes de la vie des prophètes Elie (envoyé auprès de la païenne Veuve de Sarepta), ou Elisée (qui guérit de sa lêpre le général syrien Naaman, un païen lui aussi), que tel n’est pas le plan de Dieu, ni sa propre mission. Par le dicton qu’il cite : “aucun prophète ne trouve accueil dans sa propre patrie”, Jésus se montre bien au fait de la difficulté, qu’il rencontre ici à Nazareth, et qu’il rencontrera tout au long de son ministère, à faire dépasser par ses auditeurs les idées préconçues qu’ils peuvent avoir, soit sur lui (ici à Nazareth) ou sur son rôle de Messie-Serviteur de Dieu, rôle qu’il révèle comme bien différent de l’attente commune messianique en Israël.
-
L’échec apparent de la mission de Jésus, rejeté à Nazareth, comme plus tard, par toutes les autorités religieuses d’Israel. Rejet jusqu’à la mort, signifié ici, au verset 29, qui nous montre les gens de Nazareth se jetant spontanément, pleins de rage, sur Jésus pour le mettre à mort en le précipitant du haut d’un rocher escarpé (qui, d’ailleurs, n’existe pas dans la configuration géographique de Nazareth : voir TOB, Luc, 4, 29, note “k”). Et de même que le verset 30 nous déclare que Jésus échappe mystérieusement aux gens de Nazareth, en passant au milieu d’eux et allant son chemin, nous y trouvons l’annonce du passage de Jésus à travers sa mort à Jérusalem, point final de son parcours terrestre, mais “passage” au-delà de la mort pour réapparaître “ressuscité d’entre les morts” et vainqueur décisif de tous les obstacles : voir également à ce sujet TOB, Luc, 4,30, note “i”.
Prolongement
Avec la mort-résurrection de Jésus, nous croyons que Dieu vient en Jésus ressuscité, présent dans l’Esprit-Saint, chez nous, demeurer avec nous, mais c’est pour nous inviter à “aller notre chemin”, à notre tour, comme lui, et avec lui. Ce qui suppose que nous nous quittions nous-mêmes, sortions de nous-mêmes, en nous dépossédant de nous-mêmes, dans la foi de celui ou de celle qui se laisse conduire pour vivre le don de soi et le service croissant de ses frères et de ses soeurs, à la façon de Jésus.
De plus, Jésus n’est pas plus notre possession qu’il ne l’était des gens de Nazareth, même si nous croyons en lui : en effet, plus nous avons la conviction qu’il n’y a plus désormais ni Juif, ni Grec, ni esclave, ni homme libre, ni homme ni femme, comme Paul l’écrit à plusieurs reprises, plus cela veut dire qu’il n’y a plus que Christ “tout en tous” (Colossiens, 3, 11 et Galates, 3, 27 - 28), et plus nous devons croire qu’ il “demeure” en nous vraiment, la qualité et l’intensité de sa présence étant liée, non pas à nous, mais à la gratuité absolue du don qu’il nous fait de lui-même et du Père, dans l’Esprit Saint.
🙏 Seigneur Jésus, tu demeures d’autant plus en nous que tu “passes” en notre vie pour nous ouvrir à la totalité de ta mission auprès de ceux qui sont les plus loin, et que tu nous envoies jusqu’aux extrémités de la terre témoigner de la Bonne Nouvelle de ton salut, en nous quittant nous-mêmes et en prenant tous les risques pour manifester ta vérité et ta miséricorde : aide-moi à me désenclaver de mes habitudes, fussent-elles spirituelles et les meilleures, pour aller mon chemin sur ton chemin, porteur aujourd’hui de la révélation que, par toi, et dans ton Esprit, Dieu est toujours avec nous, présent et agissant dans tous les méandres de notre histoire, pour en faire le lieu où rayonnent ta Parole et ton engagement. AMEN.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Ce passage de Luc s’inscrit dans la péricope inaugurale du ministère de Jésus à Nazareth (Lc 4, 16-30), que l’évangéliste a délibérément placée en ouverture de la vie publique — alors que Marc et Matthieu situent un épisode similaire plus tard. Ce choix rédactionnel fait de cette scène un programme théologique : Luc annonce d’emblée le rejet de Jésus par les siens et l’ouverture aux païens. Le genre littéraire est celui du récit de controverse synagogale, mais il culmine en récit de passion anticipée. La structure dramatique est saisissante : de l’admiration initiale (v. 22) à la fureur meurtrière (v. 28), en quelques versets. Le terme grec thymos (θυμός, « fureur ») utilisé au v. 28 est fort — il désigne une colère violente, viscérale, qui s’empare collectivement de l’assemblée.
Les deux exemples vétérotestamentaires choisis par Jésus — la veuve de Sarepta et Naaman le Syrien — ne sont pas fortuits. Ils partagent une caractéristique commune : dans les deux cas, des prophètes d’Israël ont bénéficié à des étrangers alors que des Israélites souffraient des mêmes maux. Jésus cite ces précédents pour légitimer scripturalement ce qui va devenir la trajectoire de l’Évangile : « aux Juifs d’abord, puis aux Grecs » — mais aussi : quand les Juifs refusent, les païens accueillent. Le proverbe « aucun prophète n’est bien reçu dans son pays » (ouk estin dektos prophètès en tè patridi autou) fonctionne comme une clé herméneutique : Jésus s’inscrit dans la lignée des prophètes rejetés, d’Élie à Jérémie. La mention des « trois ans et demi » de sécheresse — durée qui ne correspond pas exactement au texte des Rois — pourrait être une adaptation apocalyptique (cf. Dn 7, 25 ; Ap 11, 2).
Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Luc, voit dans cette scène la préfiguration du mystère pascal : « Le Christ passe au milieu de ceux qui veulent le tuer, car son heure n’est pas encore venue. Mais ce passage silencieux annonce celui de la croix : il traversera la mort comme il traverse cette foule, sans que la violence humaine puisse l’arrêter. » Cette lecture christologique du « passage » (dierchomai) est féconde : le verbe grec suggère une souveraineté tranquille, une maîtrise du temps qui appartient au Fils. Ambroise de Milan, dans son Exposition sur l’Évangile de Luc, insiste sur la dimension ecclésiale : « Nazareth rejette le Christ ; c’est l’image de la synagogue qui ne reconnaît pas son Messie. Mais lui va son chemin, car ce chemin mène aux nations. » Ambroise y lit ainsi l’origine de la mission universelle de l’Église.
L’intertextualité avec la première lecture est explicite puisque Jésus cite directement l’épisode de Naaman. Mais Luc construit également des échos internes à son évangile : la guérison du serviteur du centurion (Lc 7, 1-10), autre étranger loué pour sa foi ; le bon Samaritain (Lc 10, 25-37) ; le lépreux samaritain reconnaissant (Lc 17, 11-19). Ces récits forment un réseau thématique où l’étranger devient figure du croyant véritable, en contraste avec l’Israël incrédule. Le rejet de Nazareth anticipe aussi le rejet de Jérusalem : la tentative de précipiter Jésus du haut de la colline préfigure la crucifixion « hors de la ville » (He 13, 12). Le motif de la colline (ophrus tou orous) résonne avec le Golgotha.
Un débat exégétique porte sur le sens exact de la colère des Nazaréens. Est-ce l’affirmation messianique de Jésus qui les scandalise, ou spécifiquement les exemples païens qu’il invoque ? Le texte suggère que c’est la mention d’Élie envoyé à une Sidonienne et d’Élisée guérissant un Syrien qui déclenche la fureur — autrement dit, l’idée que la grâce de Dieu puisse s’exercer hors d’Israël, que l’élection ne garantisse pas le monopole du salut. Cette lecture est cohérente avec la théologie lucanienne de l’universalisme, mais certains exégètes (J. Fitzmyer, F. Bovon) nuancent : la colère viendrait aussi du fait que Jésus, fils de Joseph qu’ils connaissent, prétende s’élever au rang des grands prophètes. L’offense serait double : prétention personnelle et relativisation du privilège d’Israël.
La portée théologique du texte pour le Carême touche à la question de l’accueil de la Parole. Nazareth représente la familiarité qui empêche la reconnaissance : « N’est-ce pas le fils de Joseph ? » La connaissance selon la chair fait obstacle à la connaissance selon l’Esprit. Le Carême est invitation à désapprendre ce que nous croyons savoir du Christ pour l’accueillir dans sa nouveauté radicale. Le texte interroge aussi nos résistances : qu’est-ce qui, en nous, se cabre quand l’Évangile dérange nos catégories, quand la grâce déborde les frontières que nous lui assignons ? La fureur des Nazaréens n’est pas seulement celle d’un village galiléen du premier siècle ; elle est la tentation permanente de domestiquer Dieu, de le réduire à nos attentes. Jésus « passant au milieu d’eux » manifeste que la Parole poursuit son chemin, avec ou sans notre assentiment — et que ce chemin mène, à travers le rejet et la croix, vers la résurrection.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, garde-moi de la fureur qui se lève quand tu ne corresponds pas à mes attentes.
Composition de lieu — Tu es dans la synagogue de Nazareth. L’espace est modeste — pas le Temple de Jérusalem. Des murs de pierre, la lumière qui filtre, des visages familiers. Ce sont des voisins, des cousins peut-être, des gens qui ont vu Jésus enfant, qui connaissent sa mère, qui l’ont regardé grandir dans l’atelier de Joseph. Il y a de la curiosité dans l’air, mais aussi cette pointe de méfiance qu’on réserve à ceux qui réussissent trop bien pour leur condition. Jésus vient de lire Isaïe, il vient de dire : « Aujourd’hui cette parole s’accomplit. » Et maintenant, il continue. Écoute le silence qui précède ses mots. Sens la tension qui monte.
Méditation — Jésus fait quelque chose de redoutable : il utilise leur propre histoire pour les blesser. Il leur rappelle Élie et Élisée — deux prophètes qu’ils vénèrent — et il souligne ce détail qui dérange : ces prophètes ont été envoyés vers des étrangers, pas vers Israël. « Beaucoup de veuves en Israël » au temps d’Élie — mais c’est une veuve de Sidon qui reçoit le miracle. « Beaucoup de lépreux en Israël » au temps d’Élisée — mais c’est Naaman le Syrien qui est purifié.
Ce n’est pas un enseignement abstrait. C’est une provocation. Jésus leur dit : la proximité n’est pas une garantie. Vous croyez avoir des droits sur Dieu parce que vous êtes du bon peuple, du bon village, de la bonne lignée ? Regardez votre histoire : Dieu va où il veut, vers qui il veut. La grâce n’est pas un héritage.
Et « tous devinrent furieux ». Pas déçus, pas perplexes — furieux. Ils « se levèrent », ils « poussèrent Jésus hors de la ville », ils voulurent « le précipiter en bas ». La violence de la réaction dit tout. On ne devient pas furieux contre quelqu’un qui se trompe — on devient furieux contre quelqu’un qui a touché juste. Qu’est-ce que Jésus a touché en eux ? Cette certitude d’être les élus, les proches, les ayants droit. Cette possession tranquille de Dieu.
Et toi ? Quand Jésus ne correspond pas à l’image que tu t’en fais, quand il va vers d’autres que toi, quand il valorise ceux que tu méprises un peu — que se passe-t-il en toi ? La fureur de Nazareth n’est pas si loin. Elle habite tous ceux qui croient connaître Dieu assez pour le posséder.
Mais regarde la fin : « Lui, passant au milieu d’eux, allait son chemin. » Pas de fuite, pas de combat. Une souveraineté tranquille. Jésus traverse la violence sans y répondre. Il « allait son chemin » — littéralement, il continuait sa route. Rien ne l’arrête. Pas même ceux qui prétendent le connaître depuis toujours.
Colloque — Jésus, je te connais depuis longtemps peut-être. J’ai grandi avec toi, j’ai appris tes paroles, j’ai fréquenté tes sacrements. Mais est-ce que je te connais vraiment — ou est-ce que je connais seulement l’idée que je me fais de toi ? Pardonne ma familiarité qui devient possession. Pardonne ma fureur secrète quand tu m’échappes. Apprends-moi à te laisser passer au milieu de mes certitudes, libre, souverain, allant ton chemin — et à te suivre plutôt qu’à te retenir.
Question pour la relecture : Où est-ce que ma familiarité avec Dieu est devenue un obstacle à la rencontre vraie ? Qu’est-ce qui me met « en fureur » dans la manière dont Jésus agit ?
🙏 Prier
Seigneur, je viens à toi avec ma lèpre cachée, avec mes bagages trop lourds et mes attentes trop précises. Je viens avec ma familiarité qui croit te connaître et qui parfois m’empêche de te reconnaître.
Comme Naaman, apprends-moi à descendre — à accepter les eaux simples, les paroles des petits, les chemins d’humilité qui ne correspondent pas à mes plans. Que ma chair redevienne celle d’un enfant.
Comme le cerf assoiffé, garde en moi cette soif vive, cette quête qui ne se satisfait pas de ce qu’elle possède déjà. Mon âme a soif de toi, le Dieu vivant — pas du dieu que j’ai fabriqué à ma mesure.
Et quand tu passes au milieu de mes fureurs, quand tu m’échappes et que tu vas ton chemin, donne-moi la grâce de te suivre plutôt que de te précipiter du haut de mes certitudes.
Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Nous sommes au cœur du Carême, ce temps où l’Église nous invite à descendre — descendre dans nos eaux profondes, là où se cache ce que nous n’aimons pas montrer. Aujourd’hui, les lectures nous parlent d’un étranger qui trouve la guérison là où les familiers ne la cherchent plus.
Naaman le Syrien, général couvert de gloire mais rongé par la lèpre. Jésus à Nazareth, rejeté par ceux qui l’ont vu grandir. Entre les deux, le psaume d’un homme assoiffé : « Mon âme a soif de Dieu, le Dieu vivant. » Le fil rouge ? La proximité qui aveugle, et l’éloignement qui ouvre les yeux. Ceux qui croient tout savoir de Dieu — parce qu’ils habitent près du Temple, parce qu’ils ont grandi avec le prophète — passent à côté. C’est l’étranger, le païen, celui qui vient de loin, qui reconnaît.
Avant d’entrer dans ces textes, laisse monter en toi cette question : où en es-tu de ta soif ? Es-tu devenu si familier de Dieu que tu ne le cherches plus vraiment ? Ou portes-tu en toi une lèpre secrète, quelque chose que tu caches sous tes vêtements de fête, et qui attend d’être plongé dans une eau plus simple que tu ne l’imaginais ?
Assieds-toi. Respire. Commence par la première lecture — elle est longue, mais laisse-toi raconter cette histoire comme un conte. Puis écoute Jésus la reprendre à Nazareth, et observe ce que cela provoque.