de la férie

3ème Semaine de Carême — Mercredi 11 mars 2026 · Année A · violet

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée

🕯️ Entrer dans la prière

Nous sommes au cœur du Carême, ce temps de retour à l’essentiel, de dépouillement, de marche vers Pâques. Aujourd’hui, la liturgie nous offre deux textes qui se répondent comme un écho à travers les siècles : Moïse qui transmet la Loi au seuil de la Terre promise, et Jésus qui déclare être venu non pas « abolir » mais « accomplir » cette même Loi.

Le fil rouge est limpide : la Parole de Dieu comme chemin de vie. Mais attention — il ne s’agit pas d’un légalisme froid. Écoute bien ce que dit Moïse : « Quelle est la grande nation dont les dieux soient aussi proches ? » La Loi n’est pas un fardeau, elle est le signe d’une proximité inouïe. Et Jésus ne vient pas alourdir ce fardeau — il vient le porter jusqu’au bout, jusqu’à « ce que tout se réalise ».

Avant de prier, prends un moment pour faire silence. Laisse retomber les pensées parasites. Peut-être peux-tu commencer par le Deutéronome, en te laissant toucher par l’insistance de Moïse : « garde-toi de jamais oublier ». Puis passe à l’Évangile et contemple Jésus qui reprend ce fil, le tire, le déploie. Qu’est-ce que cela change que ce soit lui qui parle maintenant ?

📖 1ère lecture — Dt 4, 1.5-9

Lire le texte — Dt 4, 1.5-9

Moïse disait au peuple : « Maintenant, Israël, écoute les décrets et les ordonnances que je vous enseigne pour que vous les mettiez en pratique. Ainsi vous vivrez, vous entrerez, pour en prendre possession, dans le pays que vous donne le Seigneur, le Dieu de vos pères. Voyez, je vous enseigne les décrets et les ordonnances que le Seigneur mon Dieu m’a donnés pour vous, afin que vous les mettiez en pratique dans le pays où vous allez entrer pour en prendre possession. Vous les garderez, vous les mettrez en pratique ; ils seront votre sagesse et votre intelligence aux yeux de tous les peuples. Quand ceux-ci entendront parler de tous ces décrets, ils s’écrieront : “Il n’y a pas un peuple sage et intelligent comme cette grande nation !” Quelle est en effet la grande nation dont les dieux soient aussi proches que le Seigneur notre Dieu est proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ? Et quelle est la grande nation dont les décrets et les ordonnances soient aussi justes que toute cette Loi que je vous donne aujourd’hui ? Mais prends garde à toi : garde-toi de jamais oublier ce que tes yeux ont vu ; ne le laisse pas sortir de ton cœur un seul jour. Enseigne-le à tes fils, et aux fils de tes fils. » – Parole du Seigneur.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Le Deutéronome est le 5ème et le dernier des 5 premiers livres de l’Ancien Testament, série connue sous le nom de Pentateuque ou encore appelée la Torah (Loi). Ce Livre, comme ceux qui le précèdent, est attribué à Moïse, c’est-à-dire qu’il reprend des traditions qui remonteraient jusqu’à lui.

En sa forme actuelle, ce Livre a été composé au terme de toute une évolution. Au-delà des différentes théories qui s’opposent sur la genèse et la composition de ce Livre, on s’accorde toutefois à penser qu’il est une relecture du Livre de la Loi trouvé dans le Temple à l’époque de Jérémie et sous le règne de Josias en Juda. (2 Rois, 22, 3 - 10). A cette époque se mettait en route un mouvement de réforme religieuse, qui se manifeste à travers le courant, ou l’école dite “Deutéronomiste”, à laquelle on doit, outre l’essentiel de ce Livre, une part importante de la composition des Livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois, ensemble qu’on appelle “les premiers prophètes”. Ce mouvement réformiste, qui commence au 7ème siècle, marquera l’histoire d’Israël au moins pendant 2 siècles.

Ce Livre du Deutéronome consiste surtout en 3 discours de Moïse, dont les 2 premiers se suivent (1,1 - 4, 49 et 5, 1 - 11, 32). Une relecture de la Loi (12, 1 - 26, 15), suivie d’une conclusion où les 2 parties concernées s’engagent à en faire la base de leur relation (26, 16 - 28, 69), sépare ces 2 premiers discours du 3ème discours de Moïse (29, 1 - 30, 20). Une dernière partie nous donne les dernières volontés de Moïse, son testament, et nous raconte sa mort (31, 1 - 34, 12).

Ce passage est extrait du 1er de ces discours attribués à Moïse.

Message

La “Loi” est, dans l’Ancien Testament, un don de Dieu, un des éléments fondamentaux de l’Alliance qu’il conclut avec son peuple Israël, peuple qu’il accompagne dans son histoire, parce qu’il s’en est rendu proche de façon vraiment unique.

La valeur de cette Loi vient donc de son origine, de la grandeur de Dieu qui nous la donne.

La beauté de cette Loi reflète la qualité de vie que Dieu transmet à son peuple, peuple dont tous les membres sont appelés à transmettre, à leur tour, cette Loi à leurs descendants.

Recevoir cette Loi, c’est désormais vivre à partir de Dieu, et témoigner, devant tous les peuples, de la grandeur du Dieu Vivant d’Israël, par un comportement rayonnant de vie et de sagesse.

Decouvertes

La Loi de Dieu est donc un “chemin de vie” qui est offert aux croyants pour se mettre debout, libérés, pour une existence de qualité, remplie d’une sagesse qui les fait témoigner de Dieu.

En effet, les 10 “commandements” ou 10 “Paroles” du Sinaï sont des balises nécessaires qui permettent à toutes les attitudes d’amour, de miséricorde, et de solidarité, de s’exprimer en vérité, attitudes qui seraint vaines et fausses si elles ne supposaient pas le préalable de la mise en pratique de ces 10 “Paroles”.

La pratique de cette Loi est, en effet, un témoignage d’une expérience de la rencontre du Dieu libérateur d’Israël par son peuple. Oublier qu’il en est ainsi risque de conduire à un détournement de cette Loi en instrument de pouvoir, de domination, de réduction des autres à la soumission.

Vivre selon cette Loi, c’est reconnaître le don de Dieu dans sa dimension d’amour gratuit.

La désignation d’Israêl comme une “grande nation” aux versets 6 - 8 rappelle des affirmations que l’on trouve également en Genèse, 12, 2 (voir aussi Deutéronome, 1, 10). L’admiration des autres peuples pour Israël, indiquée ici en raison de cette Loi, se transformera en surprise et en étonnement s’il leur arrive de constater l’infidélité du peuple et ses conséquences catastrophiques, comme nous pouvons le lire en Deutéronome, 29, 24 - 28.

Prolongement

Selon la version de l’Evangile de Matthieu, écrit pour des Juifs devenus chrétiens, et qui, après avoir pu continuer de participer au culte Juif, s’en sont vus finalement exclus, Jésus annonce qu’il est venu, non pas abolir, mais accomplir, la Loi revitalisée par la prédication des Prophètes. Cependant, après une telle proclamation, il propose toute une série de dépassements de cette Loi, dans une exigence de vérité et d’amour, qui doit toujours grandir en nous, si nous vivons en disciples, dans la foi qui agit par l’amour (Matthieu, 5, 17 - 48 et Galates, 5, 6).

Jésus a reproché aux Scribes et Pharisiens de compliquer cette Loi de nombreuses prescriptions inutiles, et de l’imposer aus autres comme un lourd fardeau, alors qu’ils ne l’appliquaient pas eux-mêmes dans leur propre vie (Matthieu 23, 1 - 35), et savaient parfois la déformer, au nom de leur intérêt (Marc, 7, 6 - 13).

Comme nous ne sommes pas sauvés par la pratique de cette Loi, si belle soit-elle, mais par l’engagement d’obéissance de Jésus jusqu’en sa mort-résurrection, qui nous apporte la grâce entièrement gratuite du salut, la pratique de cette Loi, résumée dans l’amour de Dieu auquel l’on obéit, et qui devient, de ce fait, amour du prochain, n’est pas à considérer comme source de mérite, mais “signe” que nous avons reçu, dans l’Esprit Saint, la capacité de porter du fruit (Galates, 5, 22 - 25), c’est-à-dire de vivre à la façon, et dans l’imitation, de Jésus lui-même (voir Ephésiens, 2, 4 - 10; Romains, 3, 21 - 28; Marc, 12, 28 - 33; Jean, 13, 34 - 35).

🙏 Seigneur Jésus, heureux sommes-nous, nous as-tu dit, si nous écoutons, et gardons ta Parole, car, dans la mesure où nous la mettons en pratique, vivant comme toi selon la volonté du Père, et en recevant ton amour, pour le transmettre, comme tu l’as reçu du Père et nous l’as communiqué, nous construisons notre existence sur le Roc de ton obéissance, qui, dans l’Esprit Saint, devient solidité de notre foi, qui rayonne ta grâce reçue dans toutes les nuances de nos comportements de charité à l’égard de tous nos frères et soeurs : donne-moi de reconnaître les merveilles du don que Dieu nous a fait en ta mission de libération, de réconciliation, de paix, qui change radicalement notre coeur, afin de vivre à tout instant en me laissant re-saisir et conduire par ton Esprit Saint, qui réalise ta présence vivante de Ressuscité en moi. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Le passage de Deutéronome 4 appartient au premier grand discours de Moïse qui ouvre ce livre, considéré par la critique moderne comme le fruit d’une rédaction deutéronomiste (VIIe-VIe siècle av. J.-C.), même s’il conserve des traditions bien plus anciennes. Le genre littéraire est celui du discours d’adieu testamentaire : Moïse, sur le point de mourir, transmet à la génération qui va conquérir Canaan l’essentiel de l’héritage spirituel d’Israël. L’impératif initial shema’ (« écoute ») — le même qui ouvre la profession de foi d’Israël en Dt 6,4 — établit d’emblée que la relation à Dieu passe par une écoute obéissante, non par la spéculation. Les premiers destinataires, probablement la communauté judéenne confrontée à la menace assyrienne puis à l’exil, entendaient ici un appel urgent à renouer avec la fidélité des origines pour assurer leur survie comme peuple.

La structure rhétorique du texte est remarquable : Moïse passe du commandement (« écoute », « garde ») à la promesse (« vous vivrez »), puis à l’argumentation apologétique (« quelle est la grande nation… ? »). Les termes huqqîm (décrets) et mishpatîm (ordonnances) désignent respectivement les prescriptions cultuelles et les règles de justice sociale — l’ensemble formant la Torah au sens large. L’insistance sur la « mise en pratique » (la’asot) revient quatre fois en quelques versets, soulignant que la Loi n’est pas un savoir abstrait mais une praxis qui façonne l’existence. Cette Loi donnée est présentée comme source de « sagesse » (hokmah) et d’« intelligence » (binah), deux termes qui appartiennent au vocabulaire sapientiel : la Torah n’est pas un joug arbitraire, mais l’expression de la sagesse divine elle-même.

L’argument central est d’une audace théologique considérable : ce qui distingue Israël des autres nations n’est pas d’abord sa puissance militaire ou sa richesse, mais la proximité de son Dieu (qerovîm, « proches ») et la justice de sa Loi (tsaddîqîm, « justes »). Origène, dans ses Homélies sur les Nombres, voit dans cette proximité divine une anticipation de l’Incarnation : le Dieu d’Israël n’est pas un dieu lointain des philosophes, mais un Dieu qui « s’approche » de son peuple, jusqu’à « planter sa tente » parmi nous en Jésus-Christ (Jn 1,14 reprend ce vocabulaire de la présence). Saint Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Matthieu, insiste sur le fait que cette proximité implique une responsabilité proportionnelle : « Plus Dieu s’est fait proche, plus le jugement sera sévère pour ceux qui négligent ses commandements. »

Le passage s’achève sur l’injonction de la transmission : « Enseigne-le à tes fils, et aux fils de tes fils. » Cette pédagogie intergénérationnelle constitue le cœur de l’identité juive et sera reprise dans le Shema Israël (Dt 6,7). La mémoire n’est pas nostalgie, mais actualisation permanente : ce que « tes yeux ont vu » — les prodiges de l’Exode et du Sinaï — doit rester vivant dans le « cœur » (lev), siège de l’intelligence et de la volonté dans l’anthropologie hébraïque. L’oubli (shakah) apparaît comme le péché capital par excellence, car il rompt le fil de la tradition et coupe les générations futures de l’expérience fondatrice. Cette insistance sur la mémoire résonne particulièrement en temps de Carême, période où l’Église invite à « se souvenir » du baptême et à raviver l’alliance.

L’intertextualité avec les livres sapientiaux est frappante : Proverbes 4,5-7 et Siracide 24 présentent également la Sagesse comme don divin à recevoir et transmettre. Mais la spécificité du Deutéronome est d’identifier cette Sagesse à la Torah elle-même, non à une entité cosmique abstraite. Cette identification aura une importance capitale pour le judaïsme rabbinique et pour la théologie chrétienne du Logos : si la Torah est Sagesse de Dieu, et si le Christ est « Sagesse de Dieu » (1 Co 1,24), alors le Christ et la Torah entretiennent une relation d’accomplissement que l’Évangile du jour va expliciter. Le débat exégétique porte sur la datation exacte de ce passage : certains y voient une composition exilique tardive, d’autres défendent un noyau mosaïque authentique retravaillé. Quoi qu’il en soit, le texte témoigne d’une conscience aigüe qu’Israël n’existe que par la Parole reçue et transmise.

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de ne pas oublier ce que mes yeux ont vu de toi — que ta Parole ne sorte pas de mon cœur un seul jour.

Composition de lieu — Tu es dans la plaine de Moab, face au Jourdain. De l’autre côté, la Terre promise — si proche qu’on pourrait presque la toucher. Autour de toi, le peuple fatigué par quarante ans de désert, mais vibrant d’attente. Moïse est là, vieux, la voix encore forte. Le vent du désert soulève la poussière. C’est un moment solennel — des paroles ultimes avant la traversée. Tu sens le poids de ce qui va se transmettre.

Méditation — Moïse ne donne pas un cours de morale. Il supplie. Écoute la répétition, presque obsessionnelle : « écoute », « garde », « mets en pratique », « ne laisse pas sortir de ton cœur ». Il y a une urgence dans sa voix. Pourquoi ? Parce qu’il sait combien l’oubli est facile. Combien vite on passe à autre chose. « Garde-toi de jamais oublier ce que tes yeux ont vu » — tes yeux à toi. Pas ceux des autres. Ce que toi, tu as vu de Dieu dans ta vie.

Et puis il y a cette affirmation stupéfiante : « Quelle est la grande nation dont les dieux soient aussi proches ? » Voilà le cœur de tout. La Loi n’est pas d’abord un code — elle est le signe d’un Dieu proche, « proche de nous chaque fois que nous l’invoquons ». Un Dieu qui ne reste pas dans les cieux mais qui vient habiter les détails de la vie quotidienne. Qu’est-ce que cela te fait, cette idée d’un Dieu proche ? La désires-tu vraiment, cette proximité ? Ou préfères-tu parfois un Dieu plus lointain, moins engageant ?

« Enseigne-le à tes fils, et aux fils de tes fils. » La mémoire n’est pas un acte solitaire. Elle se transmet, elle se raconte. À qui racontes-tu ce que Dieu a fait pour toi ? Ou gardes-tu tout cela enfoui, comme un secret dont tu aurais un peu honte ?

Colloque — Seigneur, je voudrais te parler de ma mémoire. Elle est si courte. Je t’oublie si vite — quelques jours de beau temps, quelques succès, et te voilà relégué dans un coin. Pourtant, mes yeux ont vu. J’ai vu ta présence dans des moments précis. Aide-moi à ne pas laisser cela « sortir de mon cœur ». Et si j’ai oublié, rappelle-moi. Toi qui es proche, reste proche.

Question pour la relecture : Quel moment précis de ma vie — où j’ai vu Dieu agir — suis-je en train d’oublier ?

🕊️ Psaume — 147 (147b), 12-13, 15-16, 19-20

Lire le texte — 147 (147b), 12-13, 15-16, 19-20

Glorifie le Seigneur, Jérusalem ! Célèbre ton Dieu, ô Sion ! Il a consolidé les barres de tes portes, dans tes murs il a béni tes enfants. Il envoie sa parole sur la terre : rapide, son verbe la parcourt. Il étale une toison de neige, il sème une poussière de givre. Il révèle sa parole à Jacob, ses volontés et ses lois à Israël. Pas un peuple qu’il ait ainsi traité ; nul autre n’a connu ses volontés.

✝️ Évangile — Mt 5, 17-19

Lire le texte — Mt 5, 17-19

En ce temps-là, Jésus disait à ses disciples : « Ne pensez pas que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes : je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Amen, je vous le dis : Avant que le ciel et la terre disparaissent, pas un seul iota, pas un seul trait ne disparaîtra de la Loi jusqu’à ce que tout se réalise. Donc, celui qui rejettera un seul de ces plus petits commandements, et qui enseignera aux hommes à faire ainsi, sera déclaré le plus petit dans le royaume des Cieux. Mais celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand dans le royaume des Cieux. » – Acclamons la Parole de Dieu.

📘 Comprendre

Commentaire biblique — Abbé Léon Hamain

Situation

Cet Evangile, qui reprend beaucoup de passages de l’Evangile de Marc (qui avait été écrit vers 65), mais en y ajoutant des éléments qu’il partage en grande partie avec Luc, a été très probablement rédigé entre les années 85 et 90.

A parcourir tout ce Livre, on peut se demander s’il a été composé pour des chrétiens d’origine Juive (Judéochrétiens), ou pour des chrétiens d’origine païenne, ou encore pour les deux. Néanmoins, même s’il a été d’abord écrit pour confirmer une communauté Judéochrétienne dans sa découverte de la Bonne Nouvelle de Jésus, cet Evangile est ouvert également à la mission universelle auprès des païens, et il se termine par un envoi en mission par le Christ ressuscité, avec ces paroles : “allez, de toutes les nations, faites des disciples” (28, 18).

On peut diviser cet Evangile en 11 parties, qui se répondent en sens inverse (la 1ère correspondant à la dernière, la 2ème, à l’avant-dernière, etc…), concentrées autour de la 6ème partie, le “Discours en paraboles”, qui sert en quelque sorte de “pivot”. Nous obtenons ainsi le découpage suivant :

  • Naissance de Jésus et commencement de sa mission (1 - 4)
  • Bénédictions et Discours sur la montagne (5 - 7)
  • Manifestations de l’autorité de Jésus et de ses appels (8 - 9)
  • Discours sur la mission (10)
  • Jésus rejeté par “cette génération” (11 - 12 )
  • Discours en paraboles (13)
  • Jésus reconnu par ses disciples (14 - 17)
  • Discours sur la manière de vivre en communauté de croyants (18)
  • De nouveau, Jésus manifeste son autorité et ses appels (19 - 22)
  • Proclamation de situations malheureuses et Discours sur la venue définitive du Royaume (23 - 24)
  • Passion, mort et résurrection (26 - 28)

Cette présentation fait ressortir que cet Evangile est bien rythmé par 5 grands discours de Jésus, dans lesquels l’auteur a concentré la majeure partie de son enseignement. Les 5 discours ont souvent fait penser aux 5 livres de Moïse de l’Ancien Testament. On dit volontiers que, pour Matthieu, Jésus est le “Nouveau Moïse”.

Cette page se situe dans la 2ème section de cet Evangile, et fait partie du 1er grand discours de Jésus, le Discours sur la montagne, qui nous présente la charte du Royaume de Dieu (4,23 - 7, 29). Après y avoir défini le terme à atteindre par les croyants dans les Béatitudes, recherche qui fait des croyants la “saveur” et la “lumière” du monde (4, 23 - 5, 16), Jésus se lance dans la définition d’une nouvelle manière de vivre, ou “éthique”, dont il pose les principes dans les versets de notre lecture, avant de nous en découvrir tout le dynamisme d’exigence croissante dans 6 dépassements qu’il nous propose ensuite, à la fois pour alimenter notre méditation, et pour purifier tous nos comportements et engagements (5, 17 - 48).

Message

Notre page ne peut donc s’interpréter sans être vue comme ouverture aux 6 dépassements qui la suivent, et auxquels elle sert de base et d’introduction.

Jésus y déclare très nettement qu’il n’est pas venu abolir les préceptes contenus dans la Loi de Moïse (la Torah), ainsi que dans la prédication des Prophètes. Il fait ainsi référence à deux séries très importantes de textes Bibliques de l’Ancien Testament, c’est à dire aux trois quarts environ de la Bible Juive. Mais c’est à l’affirmation suivante, présentée de façon “positive” qu’il faut surtout nous arrêter : Jésus est venu pour accomplir. Ce qui nous invite à regarder en avant, vers l’avenir, sans détruire le passé, mais en nous appuyant sur lui, pour aller plus loin.

Selon l’Evangile de Matthieu, Jésus ne rejette donc pas la tradtion éthique qui vient des origines, et principalement de l’époque de Moîse, et il ne veut en rien détourner ses disciples des exigences, même parfois minimes, de la Loi. Cependant, notre page sert de prélude à la proclamation - pivot du verset 20 qui la suit immédiatement, et dans lequel Jésus demande à ceux qui le suivent, sous peine de ne pas entrer dans le Royaume des cieux, de dépasser la “justice”, ou rectitude, des scribes et des Pharisiens, ces hommes d’Israël qui étaient alors les plus farouches défenseurs d’une application stricte et minutieuse de la Loi. Ce qui veut dire que les 6 dépassements, que va ensuite proposer Jésus, vont aller beaucoup plus loin dans l’exigence d’obéissance à Dieu que les préceptes de la Loi de Moïse elle-même.

Si donc Jésus crée ici une tension entre sa Parole et son enseignement, d’une part, et la Loi de Moïse, d’autre part, c’est justement lorsqu’il fait comprendre à ses auditeurs qu’il veut les conduire à une qualité et une exigence de vie qui se situent bien au delà de ce qu’ils seraient appelés à vivre s’ils en restaient à la Loi de Moïse.

Dans cette perspective et ce contexte, il aurait donc été totalement illogique de la part de Jésus, selon son expression dans l’Evangile de Matthieu, de laisser croire un instant qu’il fallait abandonner la Loi de Moïse, ou même la traiter à la légère, pour le suivre. De plus, en faisant référence aux Prophètes de l’Ancien Testament, Jésus poursuit, mais en le poussant beaucoup plus avant, le dynamisme de croissance dans l’exigence de fidélité au dessein de Dieu, qu’ils avaient sans cesse proclamé.

Decouvertes

Il faut savoir que ces versets figurent parmi les plus controversés de tout l’Evangile de Matthieu, et que, de ce fait, leur interprétation est sujette à de nombreuses variations et contradictions. La difficulté vient de ce que Jésus maintient ici, selon Matthieu, la validité de la Loi Juive, ce qui contredit directement les affirmations de Paul en Galates 2, 15 - 16, et en Romains 3, 21 - 31, contradiction que ne peuvent tolérer ceux qui cherchent un enseignement totalement unifié en tous points dans cette bibliothèque de Livres qu’est le Nouveau Testament. Sans compter que les textes invoqués de Paul sont pratiquement de 40 ans antérieurs à la composition de l’Evangile de Matthieu. D’où la question que posent certains : assisterait-on, dans la présentation des paroles de Jésus selon Matthieu, à une régression, voire à un affaiblissement des positions plus radicales de Jésus ?

De plus, depuis quelque 2000 ans, aucune tradition écclésiale n’a demandé, au cours de cette longue période, l’observance des 613 préceptes de la Loi dans l’Ancien Testament. On en a retenu simplement les commandements éthiques du Décalogue, ainsi que le commandement d’aimer Dieu de tout son coeur et son prochain comme soi-même (que Jésus avait fortement valorisé lui-même dans son enseignement), sans conserver les autres préceptes concernant les rites, cérémonies et célébrations du culte rendu à Dieu.

N’oublions pas non plus que Jésus lui-même a été accusé (et c’est une des raisons importantes de sa condamnation et de son rejet par Israël) de ne pas respecter la Loi en matière de rites de purification, de non-fréquentation des publicains, pécheurs publics et prostituées, et qu’il a toujours maintenu, contre tous ses adversaires, son interprétation ouverte du précepte de l’observance du sabbat, qui, selon lui est faite pour l’homme, et non l’inverse. De même, pourrait-on ajouter, que toute la Loi.

Il nous faut accepter que divers auteurs du Nouveau Testament aient eu des approches différentes dans leur relation des gestes et Paroles de Jésus, compte-tenu, souvent, des destinataires à qui ils voulaient s’sdresser en leurs écrits. Il nous faut donc lire Matthieu, dans son texte et son contexte. Il écrit son Evangile pour une communauté où se trouvent encore de nombreux Judéo-chrétiens, qui n’ont plus, à cette époque, la possiblité d’exprimer leur dimension “Juive” dans leur ralliement à Jésus Sauveur, puisqu’ils ont été exclus de la synagogue. Matthieu tient à leur montrer que l’Evangile de Jésus reste bien dans la continuité de l’Ancien Testament, tout en l’accomplissement dans une avancée très significative et radicale. Ainsi ces chrétiens sont-ils bien totalement chez eux dans l’Eglise de Jésus, même s’ils sont coupés de leurs attaches Juives.

Prolongement

L’exigence de Dieu, qui nous vient de lui par Jésus, et nous conduit à lui, toujours par Jésus, dans l’Esprit, ne connaît pas de limites. En plus des grands dépassements qu’il nous invite à faire, lorsqu’il nous demande, par exemple, l’amour des ennemis, Jésus va jusqu’à nous dire : “Soyez parfaits, comme votre Père céleste est parfait” (5, 43 - 48). Dans une telle perspective, les commandements de la Torah visant la qualité éthique de notre existence face à Dieu, face aux autres, et face à nous-mêmes, demeurent une base nécessaire. Même si, en définitive, nous ramenons tout, comme l’a dit Jésus lui-même, à un seul commandement, celui d’aimer Dieu et son prochain (Matthieu, 22, 37 - 40), ce commandement unique, au nom même de son authenticité, contient toujours tout l’essentiel du Décalogue, qui s’y trouve repris et résumé.

Cela signifie que nous ne pouvons grandir dans une vie d’amour selon Dieu, de façon véritable et authentique, sans pratiquer ces préceptes de base qui sont le point de départ d’une exigence toujours croissante, en matière de vérité, d’amour et de pardon. Notre seule référence est l’imitation de Dieu, dans una attitude qui reprend et assume les paroles et les gestes de Jésus, cette imitation nous conduisant toujours au-delà de nous-mêmes.

Paul, dans le même sens, a écrit à deux reprises, que l’amour du prochain accomplit toute la Loi (Galates, 5, 14 et Romains, 13, 8 -10).

🙏 Seigneur Jésus, tu nous demandes sans cesse d’être vrais et authentiques face à Dieu et tous nos frères et soeurs en humanité, et, dans le même temps, tu nous appelles à une croissance perpétuelle et dynamique dans l’exigence de la vérité et de l’amour, à la façon de Dieu, en qui amour et vérité se rencontrent : aide-moi à ne jamais fermer les yeux sur les fondements de ces exigences que tu nous proposes, à ne jamais me dispenser des petites et simples obligations de service et de rectitude, qui jalonnent mon parcours de chaque jour, au nom de valeurs que j’estimerais plus profondes, ou plus élevées, mais que je ne saurais atteindre sans une attitude d’obéissance de chaque instant dans le détail de ma vie quotidienne. AMEN.

Éclairage exégétique — Synthèse IA

Ces trois versets de Matthieu 5,17-19 constituent l’un des passages les plus débattus de tout le Nouveau Testament, situés au début du Sermon sur la montagne, après les Béatitudes. Matthieu écrit pour une communauté judéo-chrétienne (probablement à Antioche, vers 80-90 ap. J.-C.) confrontée à une double tension : d’un côté, la rupture croissante avec la Synagogue ; de l’autre, l’afflux de convertis païens moins soucieux des observances. La question de la continuité ou discontinuité avec la Torah était donc brûlante. Le verbe katalysai (« abolir », littéralement « délier, détruire ») suggère que Jésus répond à une accusation réelle ou potentielle : certains l’accusaient-ils de saper les fondements de la Loi ? Ou certains disciples tiraient-ils de son enseignement des conclusions antinomistes ? Le texte fonctionne comme une mise au point programmatique.

Le verbe central plèrôsai (« accomplir ») concentre toute la difficulté interprétative. Trois lectures principales s’affrontent : l’accomplissement comme « remplir » de sens (interprétation sapientielle), comme « porter à sa perfection » (interprétation éthique, cf. les antithèses qui suivent : « on vous a dit… moi je vous dis »), ou comme « réaliser » les prophéties (interprétation eschatologique). Saint Augustin, dans son Contra Faustum (XIX, 7), privilégie la synthèse : le Christ accomplit la Loi en révélant son sens plénier, en donnant la grâce de l’observer, et en réalisant ce qu’elle annonçait. Saint Jérôme, dans son Commentaire sur Matthieu, nuance : les prescriptions cérémonielles sont « accomplies » par leur abolition dans le Christ qui est le vrai Temple et le vrai Sacrifice, tandis que les prescriptions morales sont « accomplies » par leur radicalisation intérieure.

L’expression « pas un seul iota, pas un seul trait » (iôta hen è mia keraia) manifeste un respect hyperbolique pour le texte sacré : le iota (י, yod) est la plus petite lettre de l’alphabet hébreu, et les keraiai (« cornes », « traits ») désignent les petites extensions ornementales des lettres hébraïques qui permettent de distinguer des lettres proches. Cette insistance sur la lettre du texte a posé problème à la tradition chrétienne qui a très tôt abandonné les prescriptions rituelles (circoncision, règles alimentaires, sabbat). La solution patristique classique, formulée notamment par Irénée de Lyon dans Contre les hérésies (IV, 15-16), distingue les commandements « naturels » contenus dans le Décalogue, valables pour tous les hommes, des prescriptions « typologiques » données temporairement à Israël en vue du Christ.

La tension entre ce logion et la pratique paulinienne (« Christ est la fin de la Loi », Rm 10,4) a nourri d’intenses débats. Certains exégètes (comme W.D. Davies) voient en Matthieu 5,17-19 une position plus « conservatrice » que celle de Paul, reflet de la diversité du christianisme primitif. D’autres (comme Ulrich Luz) soulignent que les antithèses qui suivent immédiatement (Mt 5,21-48) montrent Jésus légiférant avec une autorité supérieure à Moïse, ce qui implique bien une forme de dépassement. Le débat reste ouvert : l’« accomplissement » inclut-il ou non une certaine caducité des prescriptions rituelles ? L’Église catholique, à la suite de Thomas d’Aquin (Somme théologique, I-II, q. 103-108), distingue les préceptes moraux (permanents), cérémoniels (figuratifs, accomplis et donc abolis) et judiciaires (adaptables selon les contextes).

L’intertextualité avec la première lecture est lumineuse : Moïse exhortait à « garder » et « enseigner » les commandements ; Jésus reprend exactement ces deux verbes (poièsè kai didaxè, « observer et enseigner ») pour définir la grandeur dans le Royaume. Mais le Royaume des Cieux (basileia tôn ouranôn) — expression propre à Matthieu, équivalente au « Règne de Dieu » — introduit une nouveauté eschatologique : l’observance de la Loi ne vise plus seulement la possession d’une terre, mais l’entrée dans la vie du monde à venir. La hiérarchie établie (« petit » vs « grand » dans le Royaume) suggère que tous seront sauvés, mais avec des degrés de gloire — thème repris par Paul en 1 Co 3,10-15. Cette perspective eschatologique transforme l’éthique : il ne s’agit plus seulement de « vivre » au sens deutéronomique (prospérité terrestre), mais d’atteindre la plénitude de la vie en Dieu.

La portée théologique de ce passage est considérable pour le temps de Carême : il invite à un examen de conscience sur notre rapport à la Loi divine. Ni légalisme scrupuleux qui oublierait que « la lettre tue, mais l’Esprit vivifie » (2 Co 3,6), ni antinomisme qui prétendrait que la grâce dispense de tout effort moral. Grégoire le Grand, dans ses Moralia in Job, résume admirablement : « Le Christ a accompli la Loi en substituant l’amour à la crainte, mais cet amour accomplit tout ce que la crainte commandait, et bien davantage. » La Loi et les Prophètes, lus à la lumière du Christ, deviennent parole vivante qui continue de nous enseigner le chemin de la conversion. Le Carême est précisément ce temps où nous réapprenons, comme Israël au désert, que « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu » (Dt 8,3, cité par Jésus en Mt 4,4).

🔥 Contempler

Grâce à demander : Seigneur Jésus, montre-moi ce que tu accomplis en moi — ce que ta venue change à ma manière de vivre la Loi.

Composition de lieu — Jésus est sur la montagne, entouré de ses disciples. Pas la foule immense — un cercle plus intime, ceux qui ont tout quitté pour le suivre. Le vent est frais, on voit loin. Jésus parle avec autorité mais sans éclat de voix. Son regard passe de l’un à l’autre. Il sait qu’ils se posent des questions : qui est-il vraiment ? Vient-il renverser ce qu’ils ont appris depuis l’enfance ? Tu es là, assis sur l’herbe rase, et tu l’écoutes.

Méditation — « Ne pensez pas que je sois venu abolir. » Jésus commence par lever un malentendu. Il connaît les murmures, les soupçons. Alors il pose les choses clairement : « Je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. » Le mot est décisif. Accomplir, c’est mener à son terme, c’est déployer tout le sens caché, c’est faire fleurir ce qui était en germe. La Loi n’était pas une erreur qu’il faudrait corriger — elle était une promesse qu’il vient tenir.

« Pas un seul iota, pas un seul trait. » Jésus descend dans le détail infime. L’iota est la plus petite lettre de l’alphabet hébreu. Le trait, c’est la petite barre qui distingue une lettre d’une autre. Rien n’est négligeable. Rien n’est à jeter. Mais alors — qu’est-ce qui change avec lui ? Peut-être ceci : ce n’est plus seulement une loi devant toi, c’est quelqu’un. Quelqu’un qui l’accomplit en sa chair, qui la vit jusqu’au bout, jusqu’à la croix. La Loi prend un visage. Elle devient relation.

« Celui qui les observera et les enseignera, celui-là sera déclaré grand. » La grandeur selon Jésus n’est pas dans l’éclat mais dans la fidélité aux petites choses. Les « plus petits commandements » — ceux qu’on serait tenté de négliger. Qu’est-ce que tu négliges, toi, en te disant que ce n’est pas si important ? Quelle est la petite fidélité que tu laisses de côté ?

Colloque — Jésus, je t’avoue que parfois la Loi me pèse. Je la vois comme une contrainte, pas comme un chemin de vie. Mais toi, tu ne l’as pas abolie — tu l’as portée. Tu l’as aimée. Apprends-moi à voir ce que tu vois. Apprends-moi la grandeur des petites choses. Et quand je suis tenté de tricher sur les détails, rappelle-moi que c’est là, dans l’iota et le trait, que se joue ma fidélité.

Question pour la relecture : Quel « petit commandement » suis-je tenté de rejeter ou de minimiser dans ma vie concrète ?

🙏 Prier

Seigneur, tu es le Dieu proche — proche chaque fois que je t’invoque, proche dans le détail de mes jours. Tu ne restes pas au ciel, tu descends dans la lettre de la Loi, dans l’iota et le trait, dans les gestes humbles de la fidélité quotidienne.

Je te rends grâce pour ta Parole qui court sur la terre, rapide, vivante. Je te rends grâce pour Jésus qui accomplit ce que Moïse avait transmis, qui donne un visage à tes commandements, qui porte la Loi jusqu’à la croix.

En ce temps de Carême, garde-moi de l’oubli. Que mes yeux se souviennent de ce qu’ils ont vu. Que mon cœur ne laisse pas sortir ta présence un seul jour. Et donne-moi la grâce des petites fidélités — celles qui ne se voient pas, celles qui font la grandeur vraie.

Je te confie ce temps de prière, ce que j’ai reçu, ce qui me travaille encore. Fais-en ce que tu veux.

Amen.

🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour

La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.