4ème Dimanche de Carême, de Lætare (semaine IV du Psautier)
4ème Semaine de Carême — Dimanche 15 mars 2026 · Année A · rose
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée
📖 1ère lecture — 1 S 16, 1b.6-7.10-13a ↗
Lire le texte — 1 S 16, 1b.6-7.10-13a
En ces jours-là, le Seigneur dit à Samuel : « Prends une corne que tu rempliras d’huile, et pars ! Je t’envoie auprès de Jessé de Bethléem, car j’ai vu parmi ses fils mon roi. » Lorsqu’ils arrivèrent et que Samuel aperçut Éliab, il se dit : « Sûrement, c’est lui le messie, lui qui recevra l’onction du Seigneur ! » Mais le Seigneur dit à Samuel : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille, car je l’ai écarté. Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur. » Jessé présenta ainsi à Samuel ses sept fils, et Samuel lui dit : « Le Seigneur n’a choisi aucun de ceux-là. » Alors Samuel dit à Jessé : « N’as-tu pas d’autres garçons ? » Jessé répondit : « Il reste encore le plus jeune, il est en train de garder le troupeau. » Alors Samuel dit à Jessé : « Envoie-le chercher : nous ne nous mettrons pas à table tant qu’il ne sera pas arrivé. » Jessé le fit donc venir : le garçon était roux, il avait de beaux yeux, il était beau. Le Seigneur dit alors : « Lève-toi, donne-lui l’onction : c’est lui ! » Samuel prit la corne pleine d’huile, et lui donna l’onction au milieu de ses frères. L’Esprit du Seigneur s’empara de David à partir de ce jour-là. – Parole du Seigneur.
🎙️ David entre en scène, Saül vacille (J111 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Le Mystère Des Choix De Dieu
Si je comprends bien, d’après ce texte, le grand prophète Samuel, lui-même, a dû apprendre à changer de regard. Chargé par Dieu de désigner le futur roi parmi les fils de Jessé à Bethléem, il n’avait que l’embarras du choix, apparemment. Jessé a commencé par appeler son fils aîné. Celui-ci s’appelait Éliab, il était grand et beau, il semblait digne de succéder au roi actuel, Saül. Mais non, Dieu fit savoir à Samuel que son choix ne se portait pas sur celui-là : « Ne considère pas son apparence ni sa haute taille… Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le SEIGNEUR regarde le cœur. » (verset 7).
Alors, de très bonne grâce, Jessé a fait défiler ses fils l’un après l’autre, par ordre d’âge, devant le prophète. Mais le choix de Dieu ne se porta sur aucun d’entre eux. Finalement, Jessé dut se décider à faire chercher le dernier, celui auquel personne n’avait pensé : David, dont la seule utilité était de garder le troupeau ; eh bien, justement, c’est celui-là que Dieu avait choisi pour garder son propre troupeau !
Visiblement, le récit biblique se plaît à souligner qu’une fois encore le choix de Dieu s’est porté sur le plus petit : « Ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour couvrir de confusion ce qui est fort », dira saint Paul (1 Co 1,27) car « sa puissance donne toute sa mesure dans la faiblesse » (2 Co 12,9). Voilà une bonne raison pour changer résolument de regard sur les hommes !
Au passage, ce texte nous apprend trois choses sur la conception de la royauté en Israël :
Premièrement, le roi est l’élu de Dieu : mais ce choix, comme toute vocation, est pour une mission. On retrouve à son niveau la même articulation que nous connaissons bien : comme le peuple d’Israël est élu de Dieu pour le service de l’humanité… de la même manière, le roi d’Israël est l’élu de Dieu pour le service du peuple. Cela peut vouloir dire le cas échéant, une possibilité de désaveu : c’est le cas pour le roi Saül ; si l’élu ne fait plus l’affaire, il sera remplacé ; manière, donc, de rappeler le roi à l’ordre, peut-être ; manière, peut-être aussi, pour les descendants de David, de justifier ce changement de dynastie.
Deuxièmement, le roi reçoit l’onction d’huile, il est littéralement le « messie », ce qui signifie « celui qui a été frotté d’huile ». Et visiblement, dans la suite, on a attaché beaucoup d’importance à ce rite d’onction puisque notre texte a l’air d’en faire l’élément majeur du récit : « Prends une corne que tu rempliras d’huile et pars ! Je t’envoie auprès de Jessé de Bethléem, dit Dieu à Samuel, car j’ai vu parmi ses fils mon roi.»
Troisièmement, cette onction confère au roi l’esprit de Dieu : « Samuel prit la corne pleine d’huile et donna l’onction à David au milieu de ses frères. L’Esprit du SEIGNEUR s’empara de David à partir de ce jour-là ». Le roi désormais est inspiré par Dieu en toutes circonstances, il devient une personne sacrée et il devient sur terre le « lieu-tenant » de Dieu au véritable sens du terme, c’est-à-dire « tenant-lieu ». Ce qui veut dire qu’il gouvernera le peuple, non selon l’esprit du monde, mais selon les vues de Dieu, qui n’ont rien à voir avec celles des hommes, comme on sait.
Les Hommes Regardent L’Apparence… Le Seigneur Regarde Le Cœur
Je reviens sur le mystère des choix de Dieu : certains récits bibliques prennent un malin plaisir à faire remarquer que les choix de Dieu se portent souvent sur les plus petits : David n’était que le huitième des fils de Jessé et personne n’avait jamais songé à lui pour des emplois d’avenir ; il n’était sûrement pas vilain, puisque plus tard, il plaira beaucoup aux femmes, mais son frère aîné, Éliab, avait bien plus fière allure.
Moïse avait des difficultés à parler, semble-t-il, puisqu’il a cherché à se soustraire à l’appel de Dieu en disant : « Pardon, mon Seigneur, mais moi, je n’ai jamais été doué pour la parole, ni d’hier, ni d’avant-hier, ni même depuis que tu parles à ton serviteur (sous-entendu cela ne s’est pas arrangé depuis que tu me parles) ; j’ai la bouche lourde et la langue pesante, moi ! » (Ex 4,10). Certains en déduisent qu’il était bègue, ce qui n’est pas, à nos yeux, très indiqué pour un chef de peuple ! Le prophète Samuel (celui dont il est question dans cette lecture d’aujourd’hui) était tout jeune et inexpérimenté quand le Seigneur l’a appelé.
Jérémie était trop jeune lui aussi et il objecte : « Ah, SEIGNEUR mon Dieu ! vois donc : je ne sais pas parler, je suis un enfant ! » (Jr 1,6). Timothée, le collaborateur de Paul, était de santé fragile puisque Paul parle de ses fréquentes faiblesses… Et l’on pourrait certainement allonger la liste. Quant au peuple d’Israël, choisi par Dieu pour être le peuple élu, associé à l’œuvre de salut de l’humanité, c’était un peuple peu nombreux, et qui ne pouvait se targuer d’aucune vertu spéciale.
Ces choix de Dieu ne s’expliquent pas à vues humaines : mais, une fois de plus, c’est l’occasion de nous rappeler la phrase d’Isaïe : « Mes pensées ne sont pas vos pensées et vos chemins ne sont pas mes chemins - oracle du SEIGNEUR. Autant le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant mes chemins sont élevés au-dessus de vos chemins, et mes pensées, au-dessus de vos pensées. » (Is 55,8-9). Notre texte d’aujourd’hui le dit à sa manière : « Dieu ne regarde pas comme les hommes : les hommes regardent l’apparence, mais le SEIGNEUR regarde le cœur. » (1 S 16,7).
Voilà qui devrait éviter deux pièges à tous les envoyés de Dieu : le piège de la prétention comme celui du découragement. Car, apparemment, ce n’est pas une affaire de mérite, mais seulement de disponibilité. Aucun d’entre nous ne possède en lui-même les qualités ou les forces nécessaires, mais Dieu y pourvoira.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le récit de l’onction de David par Samuel (1 Samuel 16) constitue un tournant majeur dans l’histoire d’Israël, marquant le passage de la royauté de Saül à la dynastie davidique. Le contexte immédiat est celui de la rupture entre Dieu et Saül : le roi a désobéi en épargnant Agag et le meilleur du bétail amalécite (1 S 15). Samuel, en deuil sur cette rupture, reçoit l’ordre divin d’aller à Bethléem. Le choix de cette localité n’est pas anodin : elle deviendra le lieu de naissance du Messie attendu (Mi 5,1), et Matthieu comme Luc souligneront ce lien entre David et Jésus. Le terme hébreu mashiaḥ (messie, oint) apparaît explicitement : Samuel cherche celui qui recevra l’onction royale, préfigurant l’Oint par excellence.
La méprise initiale de Samuel devant Éliab révèle un principe herméneutique fondamental pour toute l’Écriture : « Dieu ne regarde pas comme les hommes ». Le prophète lui-même, pourtant habitué aux communications divines, se laisse impressionner par l’apparence (mar’eh) et la stature (govah qomatô). La réponse divine introduit une anthropologie théologique décisive : Dieu regarde el-halevav, « vers le cœur ». Ce terme levav en hébreu désigne non pas le siège des émotions comme dans notre culture, mais le centre de la volonté, de l’intelligence et de la décision morale. C’est là que se joue l’alliance, comme le redira Jérémie (31,33) en annonçant la loi inscrite sur le cœur.
Le processus de sélection — sept fils présentés et écartés — crée une tension narrative qui aboutit au huitième, le petit dernier (haqqatan), celui qu’on n’avait même pas convoqué. David garde les moutons (ro’eh batson), activité humble qui deviendra pourtant le symbole même de la royauté idéale en Israël. Le berger-roi constitue un topos théologique majeur : Dieu lui-même est le berger d’Israël (Ps 23 ; Ez 34), et le roi doit être son représentant dans cette fonction pastorale. L’ironie narrative est forte : celui qui paît le petit bétail de Jessé paîtra bientôt tout le troupeau d’Israël.
La description physique de David — roux (admoni), aux beaux yeux, de belle apparence — peut sembler contredire le principe énoncé sur le cœur. Mais les Pères ont vu là une cohérence : la beauté de David reflète sa beauté intérieure, elle en est le signe extérieur. Saint Grégoire le Grand, dans ses Morales sur Job, développe l’idée que David préfigure le Christ en qui beauté divine et humilité s’unissent parfaitement. Origène, dans ses Homélies sur Samuel, interprète allégoriquement les sept frères écartés comme les nations ou les différentes économies du salut, tandis que le huitième représente le temps messianique, le « huitième jour » de la nouvelle création.
L’onction au milieu des frères (beqerev eḥav) anticipe de manière frappante le baptême de Jésus : le plus jeune, le méconnu, est désigné devant ses proches comme celui sur qui repose l’Esprit. La mention « l’Esprit du Seigneur s’empara de David » (ruaḥ YHWH) établit le lien entre onction d’huile et onction spirituelle. Dans la théologie vétérotestamentaire, l’huile est le signe visible d’une réalité invisible : la saisie (tsalaḥ, littéralement « bondir sur ») de l’Esprit qui équipe pour la mission. Cette même formule s’appliquera aux Juges (Jg 14,6.19) et disparaîtra tragiquement de Saül (1 S 16,14).
Le lien avec l’Évangile du jour est théologiquement dense : David, choisi non selon l’apparence mais selon le cœur, préfigure l’aveugle-né de Jean 9, jugé pécheur par les pharisiens mais vu par Dieu dans sa disposition intérieure à la foi. Les pharisiens « regardent comme les hommes » — ils voient un mendiant, un pécheur de naissance — tandis que Jésus voit celui en qui « les œuvres de Dieu doivent se manifester ». Saint Augustin, dans son Traité sur l’Évangile de Jean (44,1), établit explicitement ce parallèle : de même que Samuel fut envoyé oindre celui que Dieu avait choisi, Jésus est l’Envoyé (Siloé) qui ouvre les yeux à ceux que le Père lui donne.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, donne-moi de consentir à ton regard sur moi, même là où je me cache ou me mésestime.
Composition de lieu — Tu es dans la maison de Jessé, à Bethléem. Une maison de paysan, odeur de pain et de laine. Dehors, le soleil tape sur les collines. Samuel est là, vieux prophète fatigué, la corne d’huile à la main. Jessé fait défiler ses fils — grands, forts, impressionnants. On entend leurs pas lourds sur le sol de terre battue. Et quelque part au loin, sur les pâturages, un garçon roux garde le troupeau, seul, ignorant de ce qui se joue.
Méditation — Regarde Samuel se tromper. Il voit Éliab et se dit : « Sûrement, c’est lui. » Le prophète lui-même, l’homme de Dieu, se laisse prendre par « l’apparence » et « la haute taille ». Dieu doit l’arrêter : « Je l’ai écarté. » Sept fils passent — sept refus. Il y a quelque chose de déroutant dans cette scène : Dieu dit non, encore non, toujours non. Jessé lui-même avait oublié son dernier fils, « le plus jeune », celui qui garde le troupeau. Pas assez important pour être convoqué.
Arrête-toi sur cette phrase : « Le Seigneur regarde le cœur. » Qu’est-ce que cela signifie pour toi, concrètement ? Quelles « apparences » te trompent — chez toi, chez les autres ? Quelles parties de toi considères-tu comme « pas assez importantes » pour être présentées à Dieu ? Peut-être y a-t-il en toi un petit berger roux, laissé aux champs, que tu n’oses pas appeler…
Et puis David arrive, et le texte note qu’« il avait de beaux yeux, il était beau ». Étrange, après tout ce discours sur l’apparence ! Mais Dieu ne méprise pas la beauté — il refuse seulement qu’elle soit le critère. Ce que Dieu voit en David, c’est autre chose : une disponibilité, peut-être. Un cœur de berger. « L’Esprit du Seigneur s’empara de David à partir de ce jour-là. » L’onction ne récompense pas un mérite — elle crée une mission.
Colloque — Seigneur, je ne sais pas ce que tu vois quand tu regardes mon cœur. J’ai peur, parfois, de ce que tu pourrais y trouver. Et en même temps, je suis fatigué de me montrer sous mon meilleur jour, de présenter mes « fils aînés » — mes réussites, mes forces visibles. Apprends-moi à laisser venir ce « plus jeune » en moi, celui que j’ai laissé aux champs. Regarde-le. Peut-être est-ce lui que tu attends.
Question pour la relecture : Quelle part de moi ai-je laissée « aux champs », que Dieu attend peut-être de voir ?
🕊️ Psaume — Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6 ↗
Lire le texte — Ps 22 (23), 1-2ab, 2c-3, 4, 5, 6
Le Seigneur est mon berger : je ne manque de rien. Sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre ; il me conduit par le juste chemin pour l’honneur de son nom. Si je traverse les ravins de la mort, je ne crains aucun mal, car tu es avec moi : ton bâton me guide et me rassure. Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis ; tu répands le parfum sur ma tête, ma coupe est débordante. Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ; j’habiterai la maison du Seigneur pour la durée de mes jours.
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
J’Habiterai La Maison Du Seigneur Pour La Durée De Mes Jours
Nous venons d’entendre ce psaume en entier : c’est donc l’un des plus courts du psautier ; mais il est d’une telle densité qu’il a pu être choisi par les premiers chrétiens comme psaume privilégié de la nuit pascale : cette nuit-là, les nouveaux baptisés, remontant de la cuve baptismale, chantaient le psaume 22/23 en se dirigeant vers le lieu de leur Confirmation et de leur première Eucharistie. Si bien qu’on en est venu à l’appeler le « psaume de l’initiation chrétienne ».
Si les chrétiens ont pu y déchiffrer le mystère de la vie baptismale, c’est parce que déjà, pour Israël, ce psaume exprimait de manière privilégiée le mystère de la vie dans l’Alliance, de la vie dans l’intimité de Dieu. Ce mystère est celui du choix de Dieu qui a élu ce peuple précis, sans autre raison apparente que sa souveraine liberté ; chaque génération s’émerveille à son tour de ce choix, de cette Alliance proposée : « Interroge donc les temps anciens qui t’ont précédé, depuis le jour où Dieu créa l’homme sur la terre : d’un bout du monde à l’autre, est-il arrivé quelque chose d’aussi grand, a-t-on jamais connu rien de pareil ? …Il t’a été donné de voir tout cela… » (Dt 4,32… 35). À ce peuple choisi librement par Dieu, il a été donné d’entrer le premier dans l’intimité de Dieu, non pas pour en jouir égoïstement, mais pour ouvrir la porte aux autres.
Pour dire le bonheur du croyant, notre psaume 22/23 se réfère à deux expériences, celle d’un lévite (un prêtre) et celle d’un pèlerin.
Vous connaissez l’institution des lévites ; d’après le livre de la Genèse, Lévi était l’un des douze fils de Jacob, les mêmes qui ont donné leurs noms aux douze tribus d’Israël ; mais la tribu de Lévi a depuis le début une place à part : au moment du partage de la terre promise entre les tribus, cette tribu n’a pas reçu de territoire, car elle est vouée au service du culte. On dit que c’est Dieu lui-même qui est leur héritage ; image que nous connaissons bien car elle a été reprise dans un autre psaume : « SEIGNEUR, mon partage et ma coupe, de toi dépend mon sort. La part qui me revient fait mes délices ; j’ai même le plus bel héritage ! » (psaume 15/16,5)1*.* Les lévites habitent dispersés dans les villes des autres tribus, vivant des dîmes qui leur sont versées. À Jérusalem, ils sont consacrés au service du Temple. Notre lévite, ici, chante de tout son cœur : « Grâce et bonheur m’accompagnent tous les jours de ma vie ; j’habiterai la maison du SEIGNEUR pour la durée de mes jours ». Cette expérience du lévite est une belle image de l’élection d’Israël : comme au sein du peuple, le lévite est heureux d’être consacré au service de Dieu, de la même manière, Israël est conscient de sa vocation particulière au sein de l’humanité.
Deuxième image, Israël se dépeint aussi sous les traits d’un pèlerin venu au Temple pour offrir un sacrifice d’action de grâce. Pendant son pèlerinage vers le Temple, il est comme une brebis : son berger c’est Dieu. On retrouve là un thème habituel dans la Bible : dans le langage de cour du Proche-Orient, les rois étaient couramment appelés les bergers du peuple et Israël emploie le même vocabulaire. Le roi idéal était souvent décrit comme un « bon berger » plein de sollicitude et de fermeté pour protéger son troupeau.
IL VEILLE SUR NOUS COMME SUR LA PRUNELLE DE SON ŒIl
Mais ce qui était particulier en Israël c’est qu’on affirmait très fort que le seul vrai roi d’Israël c’est Dieu ; les rois de la terre ne sont que ses « lieutenants » (au sens étymologique de « tenant lieu »). De la même manière, le vrai bon berger d’Israël c’est Dieu, un berger attentif aux besoins véritables de son troupeau : « Le SEIGNEUR est mon berger, je ne manque de rien ; sur des prés d’herbe fraîche, il me fait reposer. Il me mène vers les eaux tranquilles et me fait revivre. » Le prophète Ézéchiel, par exemple, a longuement développé cette image.
Réciproquement, l’image du peuple d’Israël comme le troupeau de Dieu est très souvent développée dans l’Ancien Testament : « Oui, il est notre Dieu, nous sommes le peuple qu’il conduit, le troupeau guidé par sa main. » (Ps 94/95,7). Ce psaume est une méditation sur l’Exode et la sortie d’Égypte : c’est là qu’on a fait l’expérience première de la sollicitude de Dieu ; sans lui, on ne s’en serait jamais sortis ! C’est lui qui a rassemblé son peuple comme un troupeau et lui a permis de survivre malgré tous les obstacles.
Si bien que, lorsque Jésus a tranquillement affirmé « Je suis le Bon Pasteur », cela a fait l’effet d’une bombe ! Car, sous cette phrase anodine pour nous, ses interlocuteurs ont entendu : « Je suis le Roi-Messie, le vrai roi d’Israël », ce qui leur paraissait quand même bien audacieux.
Je reviens à notre psaume : on sait bien qu’un pèlerinage peut parfois être périlleux : en chemin, le pèlerin rencontre peut-être des ennemis (« Tu prépares la table pour moi devant mes ennemis » v.5) ; il frôlera peut-être même la mort (« Si je traverse les ravins de la mort » v.4) ; mais quoi qu’il arrive, il ne craint rien, Dieu est avec lui : « Je ne crains aucun mal, car tu es avec moi, ton bâton me guide et me rassure ».
Arrivé au Temple, le pèlerin accomplit le sacrifice d’action de grâce pour lequel il est venu, puis il prend part au repas rituel qui suit toujours le sacrifice d’action de grâce. Ce repas prend les allures d’une joyeuse festivité entre amis avec une « coupe débordante » dans l’odeur des « parfums » (v. 5).
On comprend que les premiers chrétiens aient trouvé dans ce psaume une expression privilégiée de leur expérience croyante : Jésus lui-même est le vrai berger (Jn 10) : par le baptême, il les tire du ravin de la mort, les fait revivre en les menant vers les eaux tranquilles ; la table préparée, la coupe débordante disent le repas eucharistique ; le parfum sur la tête désigne la confirmation.
Une fois de plus, les chrétiens découvrent avec émerveillement à quel point Jésus n’abolit pas, n’annule pas l’expérience croyante de son peuple, mais au contraire l’accomplit, lui donne toute sa dimension.
📖 2e lecture — Ep 5, 8-14 ↗
Lire le texte — Ep 5, 8-14
Frères, autrefois, vous étiez ténèbres ; maintenant, dans le Seigneur, vous êtes lumière ; conduisez-vous comme des enfants de lumière – or la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité – et sachez reconnaître ce qui est capable de plaire au Seigneur. Ne prenez aucune part aux activités des ténèbres, elles ne produisent rien de bon ; démasquez-les plutôt. Ce que ces gens-là font en cachette, on a honte même d’en parler. Mais tout ce qui est démasqué est rendu manifeste par la lumière, et tout ce qui devient manifeste est lumière. C’est pourquoi l’on dit : Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. – Parole du Seigneur.
🎙️ Revêts la lumière et le combat de Dieu (J352 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Maintenant, Dans Le Seigneur, Vous Êtes Lumière
Bien souvent, dans les Écritures, c’est la fin du texte qui en donne la clé. Je vous rappelle cette dernière phrase : « C’est pourquoi l’on dit : Réveille-toi ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera ». La formule d’introduction « C’est pourquoi l’on dit… » prouve bien que l’auteur n’invente pas le chant, il le cite. C’était certainement un (sinon le) cantique très habituel pour les cérémonies de baptême. « Réveille-toi ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera » était donc un cantique de nos premiers frères chrétiens ; ce qui, évidemment, ne peut pas nous laisser indifférents.
Du coup, nous comprenons mieux le début du texte que nous venons d’entendre : il est fait tout simplement pour expliquer les paroles de ce cantique ; comme si, à la sortie d’une célébration de baptême, quelques personnes étaient venues poser des questions au théologien de service, Paul en l’occurrence (ou l’un de ses disciples, car on n’est pas très sûrs que cette lettre soit de Paul lui-même) des questions du genre « Qu’est-ce que cela voulait dire, les paroles du chant qu’on a chanté tout-à-l’heure, pendant le baptême ? » Et Paul explique :
Grâce à votre baptême, une vie nouvelle a commencé, une vie radicalement neuve. À tel point que, à l’époque et encore aujourd’hui d’ailleurs, le nouveau baptisé s’appelait un « néophyte », ce qui veut dire « nouvelle plante ». Notre auteur explique donc le chant en disant : la nouvelle plante que vous êtes devenu est radicalement autre. Quand on fait une greffe, le fruit de l’arbre greffé est radicalement autre que celui du porte-greffe ; et c’est bien dans ce but précis que l’on fait une greffe, d’ailleurs ! Chaque printemps m’en donne un exemple : chaque année, dans un jardin que je connais, un rhododendron rouge profond fleurit sur un porte-greffe qui était primitivement violet ; mais certaines années, des fleurs violettes de l’arbre primitif, le porte-greffe, reviennent subrepticement ; évidemment, par la couleur, on distingue très facilement ce qui est fleur du nouvel arbre et ce qui est rejeton indésirable du porte-greffe.
Si je comprends bien, c’est exactement la même chose pour le Baptême : les fruits du nouvel arbre, entendez le baptisé, sont des activités de lumière ; avant la greffe (le baptême), vous étiez ténèbres, vos fruits étaient des activités de ténèbres. Et de la même manière qu’il arrive que des fleurs violettes apparaissent quand même encore sur le rhododendron, il arrive que vous soyez tentés de prendre part à vos activités antérieures ; alors il est important de savoir les reconnaître.
Pour notre auteur, la distinction est bien simple : les fruits du nouvel arbre, c’est tout ce qui est bonté, justice et charité. À l’inverse, ce qui n’est pas bonté, justice et charité est un rejeton indésirable de l’arbre ancien.
Conduisez-Vous Comme Des Enfants De Lumière
Or qui peut vous faire produire des fruits de lumière ? Jésus-Christ : car il est toute bonté, toute justice, toute charité ; un peu comme une plante doit demeurer au soleil pour fleurir, offrez-vous à sa lumière ; l’expression de notre chant dit bien à la fois l’œuvre du Christ et la participation de l’homme « Réveille-toi, relève-toi », c’est la liberté de l’homme qui est sollicitée. « Le Christ t’illuminera »* :* lui seul peut le faire.
Pour saint Paul, à la suite de tous les prophètes de l’Ancien Testament la lumière est un attribut de Dieu ; et donc dire « Le Christ t’illuminera », c’est dire deux choses :
Premièrement que le Christ est Dieu ; deuxièmement que la seule manière pour nous d’être en harmonie avec Dieu c’est de vivre greffés sur Jésus-Christ, c’est-à-dire très concrètement dans la justice, la bonté, la charité. Comme dit Jésus, il ne s’agit pas de dire « Seigneur, Seigneur… » il s’agit de faire la volonté du Père, lequel a en souci tous ses enfants. Et là bien sûr, saint Paul a certainement en mémoire le fameux texte d’Isaïe au chapitre 58 : « Si tu fais disparaître de chez toi le joug, le geste accusateur, la parole malfaisante (saint Paul dirait « les activités des ténèbres »), si tu donnes à celui qui a faim ce que toi, tu désires, et si tu combles les désirs du malheureux, ta lumière se lèvera dans les ténèbres et ton obscurité sera lumière de midi. ». Et encore « Le jeûne qui me plaît, n’est-ce pas ceci :… partager ton pain avec celui qui a faim, accueillir chez toi les pauvres sans abri, couvrir celui que tu verras sans vêtement, ne pas te dérober à ton semblable ? Alors ta lumière jaillira comme l’aurore… et la gloire du SEIGNEUR fermera la marche. » (Is 58,9-10.7).
Il s’agit bien de la gloire du Seigneur, de la lumière du Seigneur que nous sommes invités à refléter ; comme le dit Paul dans la deuxième lettre aux Corinthiens : « Nous tous qui n’avons pas de voile sur le visage, nous reflétons la gloire du Seigneur, et nous sommes transformés en son image avec une gloire de plus en plus grande par l’action du Seigneur qui est Esprit. » (2 Co 3,18). Le mot « refléter » dit bien que c’est le Christ qui est lumière et qui nous donne de refléter sa lumière.
Refléter la lumière du Christ, telle est la vocation des baptisés : c’est bien pourquoi un cierge allumé au cierge pascal nous est remis au baptême et à chaque renouvellement de notre profession de foi baptismale, dans la nuit de Pâques. Mais on le sait bien, une lumière ne brille pas pour elle-même : elle est faite pour éclairer ce qui l’entoure. Dans la lettre aux Philippiens, Paul disait déjà que nous sommes appelés à être des sources de lumière pour le monde. Voici cette phrase : « Faites tout sans récriminer et sans discuter ; ainsi vous serez irréprochables et purs, vous qui êtes des enfants de Dieu sans tache au milieu d’une génération tortueuse et pervertie où vous brillez comme les astres dans l’univers, en tenant ferme la parole de vie. » (Phi 2,14-16). C’est sa manière à lui de traduire la phrase de Jésus : « Vous êtes la lumière du monde ».
Éclairage exégétique — Synthèse IA
L’épître aux Éphésiens, probablement écrite durant la captivité paulinienne (Rome, vers 61-63), développe dans ce passage une théologie baptismale d’une grande densité. La formule « autrefois vous étiez ténèbres, maintenant vous êtes lumière » (ēte gar pote skotos, nyn de phōs) ne dit pas simplement que les destinataires étaient dans les ténèbres ou dans la lumière : ils étaient ténèbres, ils sont lumière. Cette identification ontologique, et non simplement morale, caractérise la pensée paulinienne sur la transformation baptismale. Le baptisé ne change pas seulement de comportement ; il change d’être, participant désormais à la nature lumineuse du Christ.
L’expression « enfants de lumière » (tekna phōtos) appartient à un vocabulaire que l’on retrouve dans les manuscrits de Qumrân, notamment la Règle de la Communauté qui oppose les « fils de lumière » aux « fils de ténèbres ». Paul christianise ce dualisme en le fondant christologiquement : c’est « dans le Seigneur » (en Kyriō) que cette transformation s’opère, non par un déterminisme cosmique ou une élection sectaire. Les trois fruits de la lumière — bonté (agathōsynē), justice (dikaiosynē), vérité (alētheia) — résument l’éthique chrétienne comme manifestation d’une réalité intérieure, non comme effort méritoire.
Le verbe « démasquer » (elenchein) introduit une fonction prophétique de la communauté chrétienne : elle ne doit pas seulement éviter le mal, mais l’exposer à la lumière. Ce n’est pas un appel à la dénonciation moralisante, mais à la manifestation de ce qui est caché. Saint Jean Chrysostome, dans ses Homélies sur Éphésiens (18), commente : « La lumière ne combat pas les ténèbres par la violence, mais par sa seule présence ; de même, la vie chrétienne authentique révèle par contraste la laideur du péché. » Cette fonction révélatrice rejoint exactement ce que fait Jésus dans l’évangile : sa présence lumineuse force chacun à se positionner, révélant les dispositions cachées des cœurs.
Le fragment hymnique final — « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts » (egeirai ho katheudōn kai anasta ek tōn nekrōn) — est généralement considéré par les exégètes comme un extrait d’un hymne baptismal primitif. Les trois verbes (s’éveiller, se relever, être illuminé) décrivent l’expérience baptismale comme passage de la mort à la vie, du sommeil à la vigilance, des ténèbres à la lumière. Saint Ambroise, dans son De Mysteriis, cite ce passage comme preuve que l’Église primitive comprenait le baptême comme une véritable résurrection anticipée, une participation à la Pâque du Christ.
La formule « le Christ t’illuminera » (epiphausei soi ho Christos) utilise le verbe epiphauō (briller sur, illuminer), d’où vient le terme « épiphanie ». Le baptême est donc une épiphanie personnelle, une manifestation du Christ dans la vie du croyant. Les liturgies baptismales anciennes appelaient d’ailleurs le baptême phōtismos (illumination), et les néophytes phōtizomenoi (illuminés). Ce vocabulaire établit un pont direct avec l’évangile de l’aveugle-né : la guérison physique de l’aveugle symbolise l’illumination baptismale. Saint Cyrille de Jérusalem, dans ses Catéchèses mystagogiques, développera abondamment ce parallèle : « De même que l’aveugle a lavé ses yeux à Siloé et a recouvré la vue, ainsi vous qui êtes descendus dans la piscine baptismale, vous avez reçu la lumière du Christ. »
L’articulation entre indicatif (« vous êtes lumière ») et impératif (« conduisez-vous comme des enfants de lumière ») caractérise l’éthique paulinienne : l’être précède l’agir, mais l’être nouveau doit se déployer dans un agir cohérent. Ce n’est pas un moralisme (« faites le bien pour devenir bons ») mais une ontologie dynamique (« vous êtes bons, donc manifestez ce que vous êtes »). Cette structure trouve un écho dans l’évangile : l’aveugle guéri doit assumer publiquement son identité nouvelle, confesser celui qui l’a illuminé, même au prix de l’exclusion. L’illumination engage à la confession de foi.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, éveille-moi à ta lumière, là où je préfère encore les ténèbres.
Composition de lieu — Imagine les premiers chrétiens d’Éphèse, réunis dans une maison à la tombée du jour. Des lampes à huile projettent des ombres sur les murs. Certains viennent de loin — du paganisme, de pratiques dont « on a honte même de parler ». Ils écoutent la lettre de Paul. « Autrefois, vous étiez ténèbres » — ils savent de quoi il parle. Mais maintenant, dans cette pièce fragile et lumineuse, ils sont ensemble, et quelque chose a changé.
Méditation — Paul ne dit pas : « Vous étiez dans les ténèbres », mais « vous étiez ténèbres ». C’est plus radical. La ténèbre n’était pas seulement un lieu — c’était une identité. Et de même : « maintenant, vous êtes lumière ». Non pas éclairés de l’extérieur, mais devenus lumière. Qu’est-ce que cela change de se savoir « enfant de lumière » ?
Le texte parle de « démasquer » ce qui est caché. Il y a une dimension presque douloureuse dans ce mot. La lumière révèle, expose. Elle peut faire mal. Mais Paul ajoute aussitôt : « Tout ce qui devient manifeste est lumière. » Ce qui est exposé n’est pas détruit — il est transformé. La confession, l’aveu, le regard de vérité sur soi-même : ce ne sont pas des condamnations, mais des passages vers la lumière.
Et puis cet appel final, comme un chant de baptême : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts. » En ce Carême, qu’est-ce qui dort en toi ? Quelle part de ta vie reste dans l’ombre, non par malice peut-être, mais par habitude, par peur, par fatigue ?
Colloque — Christ, tu viens m’illuminer — mais je résiste parfois à ta lumière. Il y a des coins de ma vie où je préfère ne pas regarder, où je te demande de ne pas entrer. Donne-moi le courage d’être « démasqué », non pour être jugé, mais pour être guéri. Réveille ce qui dort. Relève ce qui est mort. Fais de moi lumière.
Question pour la relecture : Qu’est-ce que je garde encore « en cachette », que la lumière du Christ pourrait transformer ?
✝️ Évangile — Jn 9, 1-41 ↗
Lire le texte — Jn 9, 1-41
En ce temps-là, en sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance. Ses disciples l’interrogèrent : « Rabbi, qui a péché, lui ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché. Mais c’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. Il nous faut travailler aux œuvres de Celui qui m’a envoyé, tant qu’il fait jour ; la nuit vient où personne ne pourra plus y travailler. Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Cela dit, il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle, et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce nom se traduit : Envoyé. L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait. Ses voisins, et ceux qui l’avaient observé auparavant – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui disait : « C’est bien moi. » Et on lui demandait : « Alors, comment tes yeux se sont-ils ouverts ? » Il répondit : « L’homme qu’on appelle Jésus a fait de la boue, il me l’a appliquée sur les yeux et il m’a dit : ‘Va à Siloé et lave-toi.’ J’y suis donc allé et je me suis lavé ; alors, j’ai vu. » Ils lui dirent : « Et lui, où est-il ? » Il répondit : « Je ne sais pas. » On l’amène aux pharisiens, lui, l’ancien aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir. Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. » Parmi les pharisiens, certains disaient : « Cet homme-là n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés. Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. » Or, les Juifs ne voulaient pas croire que cet homme avait été aveugle et que maintenant il pouvait voir. C’est pourquoi ils convoquèrent ses parents et leur demandèrent : « Cet homme est bien votre fils, et vous dites qu’il est né aveugle ? Comment se fait-il qu’à présent il voie ? » Les parents répondirent : « Nous savons bien que c’est notre fils, et qu’il est né aveugle. Mais comment peut-il voir maintenant, nous ne le savons pas ; et qui lui a ouvert les yeux, nous ne le savons pas non plus. Interrogez-le, il est assez grand pour s’expliquer. » Ses parents parlaient ainsi parce qu’ils avaient peur des Juifs. En effet, ceux-ci s’étaient déjà mis d’accord pour exclure de leurs assemblées tous ceux qui déclareraient publiquement que Jésus est le Christ. Voilà pourquoi les parents avaient dit : « Il est assez grand, interrogez-le ! » Pour la seconde fois, les pharisiens convoquèrent l’homme qui avait été aveugle, et ils lui dirent : « Rends gloire à Dieu ! Nous savons, nous, que cet homme est un pécheur. » Il répondit : « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien. Mais il y a une chose que je sais : j’étais aveugle, et à présent je vois. » Ils lui dirent alors : « Comment a-t-il fait pour t’ouvrir les yeux ? » Il leur répondit : « Je vous l’ai déjà dit, et vous n’avez pas écouté. Pourquoi voulez-vous m’entendre encore une fois ? Serait-ce que vous voulez, vous aussi, devenir ses disciples ? » Ils se mirent à l’injurier : « C’est toi qui es son disciple ; nous, c’est de Moïse que nous sommes les disciples. Nous savons que Dieu a parlé à Moïse ; mais celui-là, nous ne savons pas d’où il est. » L’homme leur répondit : « Voilà bien ce qui est étonnant ! Vous ne savez pas d’où il est, et pourtant il m’a ouvert les yeux. Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » Ils répliquèrent : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors. Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Il le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui. Jésus dit alors : « Je suis venu en ce monde pour rendre un jugement : que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Parmi les pharisiens, ceux qui étaient avec lui entendirent ces paroles et lui dirent : « Serions-nous aveugles, nous aussi ? » Jésus leur répondit : « Si vous étiez aveugles, vous n’auriez pas de péché ; mais du moment que vous dites : ‘Nous voyons !’, votre péché demeure. » – Acclamons la Parole de Dieu. OU LECTURE BREVE
🎙️ Aveugle guéri, brebis éclairées (J232 · soir)
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Le Pire Aveuglement N’Est Pas Celui Qu’On Pense
On entend ici comme une illustration de ce que saint Jean disait dès le début de son évangile, dans ce qu’on appelle « le Prologue » : « Le Verbe était la vraie Lumière qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. » (Jn 1,9-10). C’est ce que l’on pourrait appeler le drame des évangiles. Mais Jean continue : « Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. »
C’est exactement ce qui se passe ici : le drame de ceux qui s’opposent à Jésus et refusent obstinément de reconnaître en lui l’envoyé de Dieu ; mais aussi et heureusement, le salut de ceux qui ont le bonheur, la grâce d’ouvrir les yeux, comme notre aveugle, aujourd’hui.
Car Jean insiste bien pour nous faire comprendre qu’il y a deux sortes d’aveuglement : la cécité naturelle, qui est le lot de cet homme depuis sa naissance, et puis, beaucoup plus grave, l’aveuglement du cœur.
Lors de sa première rencontre avec l’aveugle, Jésus a fait le geste qui le guérit de sa cécité naturelle. Lors de sa deuxième rencontre, c’est le cœur de l’aveugle que Jésus ouvre à une autre lumière, la vraie lumière. D’ailleurs, vous l’avez remarqué, Jean se donne la peine de nous expliquer le sens du mot « Siloé » qui veut dire « Envoyé ». Or, dans d’autres cas semblables, il ne donne pas le sens des mots. Cela veut dire qu’il y attache une grande importance. Jésus est vraiment envoyé par le Père pour illuminer le monde de sa présence.
Mais une fois de plus, nous butons sur le même problème : comment se fait-il que celui qui était envoyé dans le monde pour y apporter la lumière de Dieu a été refusé, récusé, par ceux-là mêmes qui l’attendaient avec le plus de ferveur ? Et, en ces jours-là, plus que jamais, peut-être, puisque, si l’on en croit les chapitres précédents de l’évangile de Jean, l’épisode de l’aveugle-né s’est déroulé le lendemain de la fête des Tentes qui était la grande fête à Jérusalem et au cours de laquelle on évoquait à plusieurs reprises avec ferveur la venue du Messie.
Le Danger Des Certitudes
On sait qu’au temps de Jésus cette impatience de la venue du Messie agitait tous les esprits. Il faut se mettre à la place des contemporains de Jésus : pour eux tout le problème était donc de savoir s’il était réellement « l’envoyé du Père »… celui que l’on attendait depuis des siècles, ou un imposteur ; c’est la grande question qui accompagnera toute la vie de Jésus : est-il le Messie, oui ou non ?
Or ce qui alimentait les discussions, c’était le côté paradoxal des faits et gestes de Jésus : d’une part, il accomplissait des œuvres bonnes, qui sont bien celles qu’on attendait du Messie : on savait qu’il rendrait la vue aux aveugles justement, et la parole aux muets, et l’ouïe aux sourds. Mais il ne se préoccupait guère du sabbat, semble-t-il ; car cet épisode de l’aveugle-né s’est passé un jour de sabbat justement. Or si Jésus était l’envoyé de Dieu comme il le prétendait, il respecterait le sabbat, c’est évident.
Ce sont précisément ces « évidences » qui sont le problème : encore une fois, les Juifs du temps de Jésus attendaient le Messie, l’aveugle tout autant que l’ensemble du peuple et les autorités religieuses. Mais nombre d’entre eux avaient trop d’idées bien arrêtées sur ce qu’il est bien de faire ou dire et n’étaient pas prêts à l’inattendu de Dieu. L’aveugle, lui, en savait moins long : quand les Pharisiens lui demandent : « Comment se fait-il que tu voies ? » Il leur répond simplement : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. » C’est à ce moment-là que les Pharisiens se divisent : les uns disent : « Cet homme n’est pas de Dieu puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » À quoi d’autres répliquent : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? »
L’aveugle, lui, n’est pas empêtré dans des idées toutes faites : il leur répond tranquillement : « Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » (versets 31-33). Mais c’est toujours la même histoire : celui qui s’enferme dans ses certitudes ne peut même plus ouvrir les yeux ; tandis que celui qui fait un pas sur le chemin de la foi est prêt à accueillir la grâce qui s’offre ; alors il peut recevoir de Jésus la véritable lumière.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le récit de l’aveugle-né (Jean 9) constitue l’un des sept « signes » (sēmeia) structurant l’évangile johannique, et il est traditionnellement lu le quatrième dimanche de Carême dans le cadre de la préparation baptismale des catéchumènes. Le contexte narratif est celui de la fête des Tentes (Sukkot), durant laquelle on célébrait les rites de l’eau et de la lumière : Jésus vient de proclamer « Je suis la lumière du monde » (8,12). Le chapitre 9 illustre dramatiquement cette affirmation. La structure est remarquable : sept scènes alternent, formant un chiasme où la guérison physique initiale aboutit à la confession de foi finale, tandis que les pharisiens s’enfoncent progressivement dans l’aveuglement spirituel.
La question des disciples — « Qui a péché, lui ou ses parents ? » — reflète une théologie rétributive courante dans le judaïsme du Second Temple : le malheur physique est conséquence du péché. Cette conception s’appuyait sur des textes comme Exode 20,5 (la faute des pères visitée sur les enfants) ou certaines lectures des amis de Job. La réponse de Jésus ne nie pas tout lien entre péché et souffrance, mais refuse le mécanisme de causalité automatique : cet homme n’est pas aveugle parce que quelqu’un a péché, mais pour que (hina) les œuvres de Dieu se manifestent. Ce déplacement de la causalité vers la finalité ouvre un espace théologique nouveau : la souffrance peut devenir lieu de révélation divine.
Le geste de Jésus — cracher à terre, faire de la boue, l’appliquer sur les yeux — évoque délibérément le récit de la création : Dieu façonne Adam avec la glaise du sol (adamah). Plusieurs Pères ont vu dans ce geste une nouvelle création. Saint Irénée de Lyon, dans Contre les hérésies (V,15,2), écrit : « Le même Verbe qui au commencement a façonné l’homme refaçonne maintenant les yeux de l’aveugle ; il montre ainsi que les mains qui ont modelé Adam sont celles-là mêmes qui maintenant opèrent la guérison. » Le Christ n’est pas seulement thaumaturge ; il est le Logos créateur qui achève son œuvre. L’envoi à Siloé (Shiloaḥ, « Envoyé ») est lourdement symbolique : Jean lui-même donne la traduction, signalant l’importance du détail. L’aveugle doit aller vers l’Envoyé ; c’est dans la rencontre avec l’Envoyé du Père que s’opère l’illumination.
L’interrogatoire par les pharisiens se déroule en plusieurs phases, avec une ironie croissante. L’homme progresse dans sa confession : d’abord « l’homme qu’on appelle Jésus », puis « c’est un prophète », enfin « je crois, Seigneur » avec prosternation (prosekynēsen), terme technique de l’adoration. Inversement, les pharisiens s’enferment : ils « savent » que Jésus est pécheur, ils « savent » que Dieu a parlé à Moïse, mais ils « ne savent pas » d’où vient Jésus. Leur savoir devient instrument d’aveuglement. Saint Augustin, dans son Traité sur Jean (44), commente avec sa finesse habituelle : « L’aveugle est guéri et les voyants sont aveuglés ; ceux qui voient deviennent aveugles par orgueil, et celui qui ne voit pas est illuminé par la foi. » La progression johannique inverse volontairement les catégories : le mendiant aveugle voit, les maîtres d’Israël sont aveugles.
Le débat sur le sabbat révèle le cœur du conflit : « Cet homme n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le sabbat. » L’argument est logique dans une certaine lecture de la Torah. Mais d’autres pharisiens objectent : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir de tels signes ? » La division (schisma) au sein du groupe montre que le jugement n’est pas unanime. Le récit johannique ne caricature pas : il présente des positions diverses, un débat réel. Ce qui condamne certains pharisiens n’est pas leur questionnement initial (légitime) mais leur fermeture finale : ils refusent de se laisser interroger par le signe, préférant leurs catégories préétablies. L’exclamation « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » révèle leur enfermement : l’argument ad hominem remplace l’argumentation.
La scène finale entre Jésus et l’ancien aveugle atteint le sommet théologique du récit. La question « Crois-tu au Fils de l’homme ? » introduit ce titre christologique majeur, chargé des résonances de Daniel 7. La réponse « Et qui est-il, Seigneur ? » montre que la foi cherche son objet : l’aveugle a confiance (pisteuō) avant de savoir pleinement en qui. La révélation « Tu le vois, et c’est lui qui te parle » accomplit le signe : celui qui était aveugle voit maintenant le Fils de l’homme, et cette vision est salvifique. Saint Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Jean, note que le verbe « voir » (horaō) prend ici un sens plénier : « Ce n’est plus seulement la lumière du soleil qu’il voit, mais la Lumière véritable qui illumine tout homme. »
La conclusion paradoxale — « que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles » — récapitule le sens du signe. Le jugement (krima) qu’apporte Jésus n’est pas condamnation arbitraire mais révélation de ce que chacun est. La lumière ne crée pas les ténèbres ; elle les manifeste. Ceux qui reconnaissent leur aveuglement (les pécheurs, les petits, les catéchumènes) reçoivent la vue ; ceux qui prétendent voir (les savants enfermés dans leur savoir) demeurent dans les ténèbres. La dernière parole — « du moment que vous dites ‘Nous voyons !’, votre péché demeure » — énonce la condition du salut : reconnaître son besoin, accepter d’être illuminé. Ce texte fonde théologiquement la démarche catéchuménale quadragésimale : le Carême est temps de reconnaissance de son aveuglement pour accueillir l’illumination pascale.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, ouvre mes yeux à ce que je refuse de voir, et donne-moi la simplicité de dire : « J’étais aveugle, et à présent je vois. »
Composition de lieu — Tu es à Jérusalem, près du Temple. Il fait jour — Jésus a dit : « Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Un homme est assis au bord du chemin, comme chaque jour. Il ne voit pas, il n’a jamais vu. Il entend les pas des passants, les conversations, le bruissement des vêtements. Et soudain, des mains sur son visage — quelque chose de frais, de terreux, de la boue sur ses yeux. Une voix : « Va te laver à la piscine de Siloé. » Sens l’odeur de la terre mouillée. Sens l’étrangeté de ce geste.
Méditation — Jésus « vit sur son passage » cet homme. Il le voit. Les disciples, eux, posent une question théologique : « Qui a péché ? » Ils cherchent une explication, une cause, un coupable. Jésus balaie tout cela : « Ni lui, ni ses parents. » Il refuse d’enfermer cet homme dans un système de culpabilité. « C’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. » Non pas que Dieu ait voulu la cécité — mais que cette vie, telle qu’elle est, peut devenir lieu de révélation.
Contemple le geste de Jésus : il crache, il fait de la boue, il touche. C’est charnel, presque dérangeant. Dieu ne guérit pas à distance, du bout des doigts. Il se mêle à la terre, à la salive, à la chair. Et puis il envoie : « Va te laver. » L’aveugle doit marcher, sans voir encore, jusqu’à la piscine. Il doit faire confiance avant de comprendre. « Quand il revint, il voyait. »
Mais la guérison n’est que le début. Ce qui suit, c’est un procès. Les pharisiens interrogent, convoquent, menacent. Les parents ont peur et se défilent. L’ancien aveugle, lui, tient bon. Il ne sait pas tout — « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien » — mais il sait une chose : « J’étais aveugle, et à présent je vois. » C’est tout. Et c’est assez. Face aux savants qui « savent », lui s’en tient à son expérience. Il y a une liberté immense dans cette simplicité.
Et le renversement final : « Je suis venu pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Les pharisiens, qui « voient » si bien, qui « savent » d’où vient Moïse et ce qu’est le sabbat, sont les vrais aveugles. Leur savoir les ferme. L’aveugle, lui, ne savait rien — et maintenant il se prosterne devant Jésus. « Je crois, Seigneur ! »
Colloque — Jésus, je voudrais avoir la simplicité de cet homme. Je complique tout, je veux comprendre avant de croire, je veux voir avant de marcher. Et toi, tu me demandes d’aller me laver à Siloé, de faire confiance dans le noir. Mets ta boue sur mes yeux — sur mes certitudes, sur mes jugements, sur tout ce que je crois voir. Et quand je reviendrai, que je puisse te reconnaître : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. »
Question pour la relecture : Où suis-je comme les pharisiens — certain de « voir » et fermé à la surprise de Dieu ? Où suis-je comme l’aveugle — dans le noir, mais prêt à marcher ?
✝️ Évangile — Jn 9, 1.6-9.13-17.34-38 ↗
Lire le texte — Jn 9, 1.6-9.13-17.34-38
En ce temps-là, en sortant du Temple, Jésus vit sur son passage un homme aveugle de naissance. Il cracha à terre et, avec la salive, il fit de la boue ; puis il appliqua la boue sur les yeux de l’aveugle, et lui dit : « Va te laver à la piscine de Siloé » – ce nom se traduit : Envoyé. L’aveugle y alla donc, et il se lava ; quand il revint, il voyait. Ses voisins, et ceux qui l’avaient observé auparavant – car il était mendiant – dirent alors : « N’est-ce pas celui qui se tenait là pour mendier ? » Les uns disaient : « C’est lui. » Les autres disaient : « Pas du tout, c’est quelqu’un qui lui ressemble. » Mais lui disait : « C’est bien moi. » On l’amène aux pharisiens, lui, l’ancien aveugle. Or, c’était un jour de sabbat que Jésus avait fait de la boue et lui avait ouvert les yeux. À leur tour, les pharisiens lui demandaient comment il pouvait voir. Il leur répondit : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. » Parmi les pharisiens, certains disaient : « Cet homme-là n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » D’autres disaient : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? » Ainsi donc ils étaient divisés. Alors ils s’adressent de nouveau à l’aveugle : « Et toi, que dis-tu de lui, puisqu’il t’a ouvert les yeux ? » Il dit : « C’est un prophète. » Ils répliquèrent : « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » Et ils le jetèrent dehors. Jésus apprit qu’ils l’avaient jeté dehors. Il le retrouva et lui dit : « Crois-tu au Fils de l’homme ? » Il répondit : « Et qui est-il, Seigneur, pour que je croie en lui ? » Jésus lui dit : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. » Il dit : « Je crois, Seigneur ! » Et il se prosterna devant lui. – Acclamons la Parole de Dieu.
📘 Comprendre
Commentaire pastoral — Marie-Noëlle Thabut
Le Pire Aveuglement N’Est Pas Celui Qu’On Pense
On entend ici comme une illustration de ce que saint Jean disait dès le début de son évangile, dans ce qu’on appelle « le Prologue » : « Le Verbe était la vraie Lumière qui éclaire tout homme en venant dans le monde. Il était dans le monde, et le monde était venu par lui à l’existence, mais le monde ne l’a pas reconnu. » (Jn 1,9-10). C’est ce que l’on pourrait appeler le drame des évangiles. Mais Jean continue : « Mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a donné de pouvoir devenir enfants de Dieu, eux qui croient en son nom. »
C’est exactement ce qui se passe ici : le drame de ceux qui s’opposent à Jésus et refusent obstinément de reconnaître en lui l’envoyé de Dieu ; mais aussi et heureusement, le salut de ceux qui ont le bonheur, la grâce d’ouvrir les yeux, comme notre aveugle, aujourd’hui.
Car Jean insiste bien pour nous faire comprendre qu’il y a deux sortes d’aveuglement : la cécité naturelle, qui est le lot de cet homme depuis sa naissance, et puis, beaucoup plus grave, l’aveuglement du cœur.
Lors de sa première rencontre avec l’aveugle, Jésus a fait le geste qui le guérit de sa cécité naturelle. Lors de sa deuxième rencontre, c’est le cœur de l’aveugle que Jésus ouvre à une autre lumière, la vraie lumière. D’ailleurs, vous l’avez remarqué, Jean se donne la peine de nous expliquer le sens du mot « Siloé » qui veut dire « Envoyé ». Or, dans d’autres cas semblables, il ne donne pas le sens des mots. Cela veut dire qu’il y attache une grande importance. Jésus est vraiment envoyé par le Père pour illuminer le monde de sa présence.
Mais une fois de plus, nous butons sur le même problème : comment se fait-il que celui qui était envoyé dans le monde pour y apporter la lumière de Dieu a été refusé, récusé, par ceux-là mêmes qui l’attendaient avec le plus de ferveur ? Et, en ces jours-là, plus que jamais, peut-être, puisque, si l’on en croit les chapitres précédents de l’évangile de Jean, l’épisode de l’aveugle-né s’est déroulé le lendemain de la fête des Tentes qui était la grande fête à Jérusalem et au cours de laquelle on évoquait à plusieurs reprises avec ferveur la venue du Messie.
Le Danger Des Certitudes
On sait qu’au temps de Jésus cette impatience de la venue du Messie agitait tous les esprits. Il faut se mettre à la place des contemporains de Jésus : pour eux tout le problème était donc de savoir s’il était réellement « l’envoyé du Père »… celui que l’on attendait depuis des siècles, ou un imposteur ; c’est la grande question qui accompagnera toute la vie de Jésus : est-il le Messie, oui ou non ?
Or ce qui alimentait les discussions, c’était le côté paradoxal des faits et gestes de Jésus : d’une part, il accomplissait des œuvres bonnes, qui sont bien celles qu’on attendait du Messie : on savait qu’il rendrait la vue aux aveugles justement, et la parole aux muets, et l’ouïe aux sourds. Mais il ne se préoccupait guère du sabbat, semble-t-il ; car cet épisode de l’aveugle-né s’est passé un jour de sabbat justement. Or si Jésus était l’envoyé de Dieu comme il le prétendait, il respecterait le sabbat, c’est évident.
Ce sont précisément ces « évidences » qui sont le problème : encore une fois, les Juifs du temps de Jésus attendaient le Messie, l’aveugle tout autant que l’ensemble du peuple et les autorités religieuses. Mais nombre d’entre eux avaient trop d’idées bien arrêtées sur ce qu’il est bien de faire ou dire et n’étaient pas prêts à l’inattendu de Dieu. L’aveugle, lui, en savait moins long : quand les Pharisiens lui demandent : « Comment se fait-il que tu voies ? » Il leur répond simplement : « Il m’a mis de la boue sur les yeux, je me suis lavé, et je vois. » C’est à ce moment-là que les Pharisiens se divisent : les uns disent : « Cet homme n’est pas de Dieu puisqu’il n’observe pas le repos du sabbat. » À quoi d’autres répliquent : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir des signes pareils ? »
L’aveugle, lui, n’est pas empêtré dans des idées toutes faites : il leur répond tranquillement : « Dieu, nous le savons, n’exauce pas les pécheurs, mais si quelqu’un l’honore et fait sa volonté, il l’exauce. Jamais encore on n’avait entendu dire que quelqu’un ait ouvert les yeux à un aveugle de naissance. Si lui n’était pas de Dieu, il ne pourrait rien faire. » (versets 31-33). Mais c’est toujours la même histoire : celui qui s’enferme dans ses certitudes ne peut même plus ouvrir les yeux ; tandis que celui qui fait un pas sur le chemin de la foi est prêt à accueillir la grâce qui s’offre ; alors il peut recevoir de Jésus la véritable lumière.
Éclairage exégétique — Synthèse IA
Le récit de l’aveugle-né (Jean 9) constitue l’un des sept « signes » (sēmeia) structurant l’évangile johannique, et il est traditionnellement lu le quatrième dimanche de Carême dans le cadre de la préparation baptismale des catéchumènes. Le contexte narratif est celui de la fête des Tentes (Sukkot), durant laquelle on célébrait les rites de l’eau et de la lumière : Jésus vient de proclamer « Je suis la lumière du monde » (8,12). Le chapitre 9 illustre dramatiquement cette affirmation. La structure est remarquable : sept scènes alternent, formant un chiasme où la guérison physique initiale aboutit à la confession de foi finale, tandis que les pharisiens s’enfoncent progressivement dans l’aveuglement spirituel.
La question des disciples — « Qui a péché, lui ou ses parents ? » — reflète une théologie rétributive courante dans le judaïsme du Second Temple : le malheur physique est conséquence du péché. Cette conception s’appuyait sur des textes comme Exode 20,5 (la faute des pères visitée sur les enfants) ou certaines lectures des amis de Job. La réponse de Jésus ne nie pas tout lien entre péché et souffrance, mais refuse le mécanisme de causalité automatique : cet homme n’est pas aveugle parce que quelqu’un a péché, mais pour que (hina) les œuvres de Dieu se manifestent. Ce déplacement de la causalité vers la finalité ouvre un espace théologique nouveau : la souffrance peut devenir lieu de révélation divine.
Le geste de Jésus — cracher à terre, faire de la boue, l’appliquer sur les yeux — évoque délibérément le récit de la création : Dieu façonne Adam avec la glaise du sol (adamah). Plusieurs Pères ont vu dans ce geste une nouvelle création. Saint Irénée de Lyon, dans Contre les hérésies (V,15,2), écrit : « Le même Verbe qui au commencement a façonné l’homme refaçonne maintenant les yeux de l’aveugle ; il montre ainsi que les mains qui ont modelé Adam sont celles-là mêmes qui maintenant opèrent la guérison. » Le Christ n’est pas seulement thaumaturge ; il est le Logos créateur qui achève son œuvre. L’envoi à Siloé (Shiloaḥ, « Envoyé ») est lourdement symbolique : Jean lui-même donne la traduction, signalant l’importance du détail. L’aveugle doit aller vers l’Envoyé ; c’est dans la rencontre avec l’Envoyé du Père que s’opère l’illumination.
L’interrogatoire par les pharisiens se déroule en plusieurs phases, avec une ironie croissante. L’homme progresse dans sa confession : d’abord « l’homme qu’on appelle Jésus », puis « c’est un prophète », enfin « je crois, Seigneur » avec prosternation (prosekynēsen), terme technique de l’adoration. Inversement, les pharisiens s’enferment : ils « savent » que Jésus est pécheur, ils « savent » que Dieu a parlé à Moïse, mais ils « ne savent pas » d’où vient Jésus. Leur savoir devient instrument d’aveuglement. Saint Augustin, dans son Traité sur Jean (44), commente avec sa finesse habituelle : « L’aveugle est guéri et les voyants sont aveuglés ; ceux qui voient deviennent aveugles par orgueil, et celui qui ne voit pas est illuminé par la foi. » La progression johannique inverse volontairement les catégories : le mendiant aveugle voit, les maîtres d’Israël sont aveugles.
Le débat sur le sabbat révèle le cœur du conflit : « Cet homme n’est pas de Dieu, puisqu’il n’observe pas le sabbat. » L’argument est logique dans une certaine lecture de la Torah. Mais d’autres pharisiens objectent : « Comment un homme pécheur peut-il accomplir de tels signes ? » La division (schisma) au sein du groupe montre que le jugement n’est pas unanime. Le récit johannique ne caricature pas : il présente des positions diverses, un débat réel. Ce qui condamne certains pharisiens n’est pas leur questionnement initial (légitime) mais leur fermeture finale : ils refusent de se laisser interroger par le signe, préférant leurs catégories préétablies. L’exclamation « Tu es tout entier dans le péché depuis ta naissance, et tu nous fais la leçon ? » révèle leur enfermement : l’argument ad hominem remplace l’argumentation.
La scène finale entre Jésus et l’ancien aveugle atteint le sommet théologique du récit. La question « Crois-tu au Fils de l’homme ? » introduit ce titre christologique majeur, chargé des résonances de Daniel 7. La réponse « Et qui est-il, Seigneur ? » montre que la foi cherche son objet : l’aveugle a confiance (pisteuō) avant de savoir pleinement en qui. La révélation « Tu le vois, et c’est lui qui te parle » accomplit le signe : celui qui était aveugle voit maintenant le Fils de l’homme, et cette vision est salvifique. Saint Cyrille d’Alexandrie, dans son Commentaire sur Jean, note que le verbe « voir » (horaō) prend ici un sens plénier : « Ce n’est plus seulement la lumière du soleil qu’il voit, mais la Lumière véritable qui illumine tout homme. »
La conclusion paradoxale — « que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles » — récapitule le sens du signe. Le jugement (krima) qu’apporte Jésus n’est pas condamnation arbitraire mais révélation de ce que chacun est. La lumière ne crée pas les ténèbres ; elle les manifeste. Ceux qui reconnaissent leur aveuglement (les pécheurs, les petits, les catéchumènes) reçoivent la vue ; ceux qui prétendent voir (les savants enfermés dans leur savoir) demeurent dans les ténèbres. La dernière parole — « du moment que vous dites ‘Nous voyons !’, votre péché demeure » — énonce la condition du salut : reconnaître son besoin, accepter d’être illuminé. Ce texte fonde théologiquement la démarche catéchuménale quadragésimale : le Carême est temps de reconnaissance de son aveuglement pour accueillir l’illumination pascale.
🔥 Contempler
Grâce à demander : Seigneur, ouvre mes yeux à ce que je refuse de voir, et donne-moi la simplicité de dire : « J’étais aveugle, et à présent je vois. »
Composition de lieu — Tu es à Jérusalem, près du Temple. Il fait jour — Jésus a dit : « Aussi longtemps que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » Un homme est assis au bord du chemin, comme chaque jour. Il ne voit pas, il n’a jamais vu. Il entend les pas des passants, les conversations, le bruissement des vêtements. Et soudain, des mains sur son visage — quelque chose de frais, de terreux, de la boue sur ses yeux. Une voix : « Va te laver à la piscine de Siloé. » Sens l’odeur de la terre mouillée. Sens l’étrangeté de ce geste.
Méditation — Jésus « vit sur son passage » cet homme. Il le voit. Les disciples, eux, posent une question théologique : « Qui a péché ? » Ils cherchent une explication, une cause, un coupable. Jésus balaie tout cela : « Ni lui, ni ses parents. » Il refuse d’enfermer cet homme dans un système de culpabilité. « C’était pour que les œuvres de Dieu se manifestent en lui. » Non pas que Dieu ait voulu la cécité — mais que cette vie, telle qu’elle est, peut devenir lieu de révélation.
Contemple le geste de Jésus : il crache, il fait de la boue, il touche. C’est charnel, presque dérangeant. Dieu ne guérit pas à distance, du bout des doigts. Il se mêle à la terre, à la salive, à la chair. Et puis il envoie : « Va te laver. » L’aveugle doit marcher, sans voir encore, jusqu’à la piscine. Il doit faire confiance avant de comprendre. « Quand il revint, il voyait. »
Mais la guérison n’est que le début. Ce qui suit, c’est un procès. Les pharisiens interrogent, convoquent, menacent. Les parents ont peur et se défilent. L’ancien aveugle, lui, tient bon. Il ne sait pas tout — « Est-ce un pécheur ? Je n’en sais rien » — mais il sait une chose : « J’étais aveugle, et à présent je vois. » C’est tout. Et c’est assez. Face aux savants qui « savent », lui s’en tient à son expérience. Il y a une liberté immense dans cette simplicité.
Et le renversement final : « Je suis venu pour que ceux qui ne voient pas puissent voir, et que ceux qui voient deviennent aveugles. » Les pharisiens, qui « voient » si bien, qui « savent » d’où vient Moïse et ce qu’est le sabbat, sont les vrais aveugles. Leur savoir les ferme. L’aveugle, lui, ne savait rien — et maintenant il se prosterne devant Jésus. « Je crois, Seigneur ! »
Colloque — Jésus, je voudrais avoir la simplicité de cet homme. Je complique tout, je veux comprendre avant de croire, je veux voir avant de marcher. Et toi, tu me demandes d’aller me laver à Siloé, de faire confiance dans le noir. Mets ta boue sur mes yeux — sur mes certitudes, sur mes jugements, sur tout ce que je crois voir. Et quand je reviendrai, que je puisse te reconnaître : « Tu le vois, et c’est lui qui te parle. »
Question pour la relecture : Où suis-je comme les pharisiens — certain de « voir » et fermé à la surprise de Dieu ? Où suis-je comme l’aveugle — dans le noir, mais prêt à marcher ?
🙏 Prier
Seigneur, toi qui regardes le cœur, toi qui choisis le petit berger oublié aux champs, toi qui vois le mendiant au bord du chemin, regarde-moi tel que je suis.
Je viens à toi avec mes apparences et mes cachettes, avec ce que je montre et ce que je tais. Démasque-moi par ta lumière — non pour me condamner, mais pour faire de moi lumière à mon tour.
Réveille ce qui dort en moi, relève ce qui est mort, ouvre les yeux que je croyais ouverts.
Donne-moi la grâce de la simplicité : ne pas tout comprendre, mais marcher jusqu’à Siloé, ne pas tout savoir, mais dire : « J’étais aveugle, et à présent je vois. »
Et quand tu me retrouveras — car tu me retrouves toujours — que je puisse me prosterner et dire avec l’ancien aveugle : « Je crois, Seigneur. »
Amen.
🎧 Méditer avec Prier en chemin · 12 min d’oraison guidée avec l’évangile du jour
La prière personnelle est un trésor. Mais la foi se vit aussi ensemble.
🕯️ Entrer dans la prière
Ce dimanche de Carême te place devant le mystère du regard — celui de Dieu, qui voit autrement que nous. « Les hommes regardent l’apparence, mais le Seigneur regarde le cœur » : Samuel apprend cette leçon devant les fils de Jessé, et nous sommes invités à la recevoir nous aussi. L’aveugle de naissance, lui, ne voit rien — et pourtant c’est lui qui finira par reconnaître celui que les voyants refusent de voir.
Entre ces deux récits, Paul lance son appel : « Réveille-toi, ô toi qui dors, relève-toi d’entre les morts, et le Christ t’illuminera. » Le Carême est ce temps où l’on consent à être démasqué par la lumière, où l’on accepte que Dieu regarde ce que nous cachons — non pour condamner, mais pour guérir.
Il y a une tension féconde dans ces textes : David est choisi pour sa beauté (« il avait de beaux yeux, il était beau »), mais seulement après que Dieu a écarté les apparences trompeuses. L’aveugle, lui, mendiant au bord du chemin, n’a rien pour attirer le regard — et c’est Jésus qui le voit.
Assieds-toi. Ferme les yeux un instant — oui, deviens aveugle volontaire. Laisse tomber ce que tu crois savoir, ce que tu crois voir de toi-même et des autres. Demande la grâce d’être regardé par Dieu tel que tu es, « au cœur ».